En préparant une rencontre
littéraire récemment, je me suis replongé dans ce roman phare de la littérature
haïtienne. Gouverneurs de la rosée. Il faut dire que roman fut la première
œuvre haïtienne dont j’entendis parler dans ma prime adolescence avec la Tragédie
du Roi Christophe d’Aimé Césaire. Et pour cause, le texte fut plusieurs fois
adapté au théâtre à Brazzaville et j’imagine à Pointe-Noire. Disons qu’avec la
marmite de Koka M'Bala de Guy Menga, on avait là trois pièces de théâtre que le
commun des mortels sous le Congo marxiste-léniniste avait forcément entendu
parler dans la capitale, Brazzaville.
Quand je lus pour la première
fois ce roman, je compris la force du propos, la passion communicative de
Jacques Roumain et surtout pourquoi il faisait sens à des milliers de
kilomètres de Port-au-Prince et de la paysannerie haïtienne.
Ce roman commence par un
coumbite. J’ignore si cette pratique existe encore en Haïti, mais dans l’univers de Roumain, il
est une forme d’organisation collective du travail de la terre des paysans de
Fonds rouge, un bled à l’intérieur du pays. Mais l’eau manque. La déforestation
intempestive des mornes a pour conséquence la raréfaction des points d’eau.
Les gens dépérissent, ceux qui le peuvent, partent. C’est dans ce contexte que
Manuel revient dans son village, après avoir passé quinze ans à travailler à Cuba, et qu’il
retrouve ses parents désespérant de le revoir un jour. A la question cruciale
de l’eau pour les terres à cultiver, s’ajoute le problème de profondes
divisions dans ce patelin à cause d’un crime de sang qui pèse sur les
consciences et nourrit les rancœurs des habitants. Manuel va s’atteler à
découvrir une source d’eau pouvant irriguer les terres des habitants.
Je commencerai par dire qu’à la
relecture, ce texte m’a paru très classique dans sa forme, dans la construction
de la trame de cette tragédie, la mise en scène quelque peu manichéenne des
personnages de son roman. Le retour, l’amour, la jalousie, la division et la
tentative de réconciliation sont des thèmes récurrents que Jacques Roumain manipule
avec dextérité pour mieux faire le portrait de cette paysannerie haïtienne. Parce
que dès l’entrée en scène de Manuel, le lecteur sent ce qui va se passer.
Et je pense que ce qui
différencie ce livre d’autres romans haïtiens, c’est cet amour pour le monde qu’il
décrit, ce sont ces petits moments chargés d’émotion qui peuvent être universellement ressenti tels que l’attente d’une mère, les retrouvailles avec son
fils unique, la conquête de l’être désiré, le rêve et la passion pour l'atteinte d'un objectif… Je ne peux malheureusement être
exhaustif sans déflorer ce roman.
Jacques Roumain porte un regard
très intéressant sur le retour au bled, le contexte du retour, le regard extérieur
qu’apporte celui qui est parti. Manuel a un regard neuf, perçu comme rebelle
tant par les autorités administratives que par les divinités de la place. C’est
d’ailleurs assez surprenant que Gouverneurs de la rosée est l’un des premiers
romans que je lis et qui ose une critique du vaudou.
La haine, la vengeance entre les habitants. L'eau sera perdue. Vous avez offert des sacrifices aux loa, vous avez offert le sang de poules et des cabris pour faire tomber la pluie, ça n'a servi à rien Parce que ce qui compte c'est le sacrifice de l'homme. C'est le sang du nègre. Va trouver la réconciliation, la réconciliation pour que la vie recommence, pour que le jour se lève sur la rosée.
Page 164, Editions du Temps des cerises
On a le sentiment quand on
connait un petit peu l’histoire d’Ayiti que Gouverneurs de la rosée dépasse
très largement le cadre de Fonds-Rouge pour mettre en scène la complexité de la
construction à l’époque d’un pays en proie à de profonds clivages sociaux,
déchiré humainement et oppressé par des catastrophes naturelles (ici, la
sécheresse et la désertification des mornes). Manuel prend le parti d’aller à
l’encontre des haines viscérales pour rassembler et mener à bien son projet
d’adduction d’eau qu’une communauté du village ne saurait réalisée seule. La
survie dépend de cette unité et de cette capacité à faire don de soi.
Ce roman parle encore
aujourd’hui, j’imagine aux haïtiens, mais aussi à tous ceux qui rêvent un jour
de reconstruire quelque chose sur une terre qui leur est chère. Jacques Roumain
n’y va pas par quatre chemins, il y a un prix à payer, une compréhension et une
remise en cause du système de valeurs qui conditionne les hommes de la terre à
reconquérir. Un projet clair, une pédagogie, la constitution d’alliés pour
atteindre l’objectif, de l’amour pour la terre et ses hommes…
Allez, je vous avouerai que le
romancier haïtien a réussi à m’arracher une petite larme. Mais au-delà de
l’émotion que le lecteur cherche parfois dans une œuvre littéraire, le message
fort qui reste est l’idée que tout est possible pour celui qui croit en son
rêve.
Jacques Roumain a écrit un livre qui est peut-être unique dans la littérature mondiale parce qu'il est sans réserve le livre de l'amour.Toute la vie, toute la doctrine, toute la passion de Jacques Roumain semble avoir pour dimension première l'amour.Jacques-Stephen Alexis
Bonne lecture,
Editions du Temps aux cerises,