dimanche 31 juillet 2011

Michel Cadence, directeur des Editions NDZE, parle de son travail

Michel Cadence anime depuis des années les éditions NDZE depuis Libreville au Gabon. Il est un acteur important du marché du livre sur le continent africain. A l'occasion de la rencontre Afriqua Paris du 24 mars 2011, il revient sur le roman Esclaves de Kangni Alem qu'il coédite pour le continent africain. Il aborde aussi les difficultés de la diffusion des oeuvres et nous présente le romancier gabonais Jean Divassa-Nyama. Un homme passionné qu'il est intéressant d'écouter pour comprendre les défis de l'édition en Afrique.

AfriquaParis - mars 2011 - Partie 3 par Culture_video

Le montage vidéo a été réalisé par Joss Doszen. Afriqua Paris est un concept initié par Astou Arnould et Penda Traoré.

samedi 30 juillet 2011

Amine Mecifi : Aach'k el Kh'yana


Disons le, je n'ai pas sauté en voyant le titre de ce livre. Encore moins en lisant la quatrième de couverture. J'ai avant tout voulu honorer la personne qui m'a offert ce livre qui voulait sûrement me parler de son pays par auteur interposé. Quelle bonne idée. Cette introduction me semble cependant importante car j'aimerai souligner l'idée que parfois, l'apparat d'un livre peut nous empêcher de l'approcher et d'en faire la découverte.

Je découvre donc Amine Mécifi et son premier roman. Et je dois dire que je suis rentré très rapidement dans l'atmosphère très populaire du grand ouest algérien au travers des villes de Mostaganem, Oran ou encore Tlemcen. La narration de  ces portraits de personnes, petites gens souvent, de ces villes, ces quartiers populaires et ce qui s'y passe est portée par une très belle plume francophone, maîtrisée, agréable, un bonheur de lecture.

Le texte est organisé en un nombre important d'histoires éclatées apparemment sans lien entre elles. Pourtant, en avançant dans le texte, certains personnages apparaissent et disparaissent. Amel et El'Raoutti entretiennent une relation, une histoire d'amour peu commune qui est un peu la charpente de ce roman. Elle, est une lycéenne qui doit passer le baccalauréat au courant  de l'année. Lui, est un vendeur de layette, dans un  petit magasin que longe la belle chaque jour pour aller à son lycée. Nous sommes en Algérie. Les choses ne sont pas aussi simples que l'on pourrait le penser surtout lorsqu'il s'agit de relation entre homme et femme...

Amine Mecifi s'avère être un peintre attentionné, aimant de toutes ces gens. Contrairement à mes récentes lectures sur l'Algérie, ce roman nous présente une société certes violente, très pauvre matériellement, mais où l'humour, les situations cocasses ne manquent pas. Ce n'est donc pas un roman sombre, l'auteur y glisse une flamme particulière qui conduit le lecteur dans les différents chapitres où les personnages se livrent plus ou moins, nous présentant leurs conditions de vie, leurs connexions.

C'est aussi un discours sur ce qui a été fait des indépendances, quand dans un chapitre décrit la dégradation de la Cité de l'air d'Oran. L'auteur dans sa description de cet immeuble où habitaient des fonctionnaires nous révèle tout son talent, parlant de manière indirecte de l'échec de la politique de l'habitat, le laisser-aller, l'impuissance ou l'incivisme des habitants.

Une personne qui aurait posé un siège et observé vivre et péricliter la Cité de l'Air pendant trente ans, n'aurait pas eu besoin de voir le reste du pays ou peut-être même le reste du monde. Cette cité modeste au sud d'Oran, dans un délabrement progressif et inexorable, envoie comme un message muet et universel. Elle est un poignant rappel des cyniques facéties du temps qui passe.
La première plaie arriva sous forme de sécheresse. Des cultures et des civilisations grandioses n'ont pas survécu au manque d'eau. La petite Cité de l'Air ne pouvait pas connaitre un sort meilleur que celui des Mayas.
Page 138.

Je termine cette chronique avec une petite frustration. Celle de ne pas avoir réussi à vous faire ressentir tous les joies et les peines qu'Amine Mecifi a brillamment mis sur papier pour produire un roman à la fois critique et positif sur ces gens, avec un zeste de bonne humeur. Un auteur à suivre. 

Première parution en 2010, 206 pages.

Vous pouvez lire quelques pages du livre sur Blurb

mercredi 27 juillet 2011

Alain-Kamal Martial : Cicatrices


Voici un texte intéressant, passionnant tant dans sa forme, que sur son fond et ses contradictions. Un texte qui fait forcément réagir le lecteur tant le propos d’Alain-Kamal Martial est universel, fort, se dégageant des particularismes pour s’attaquer à tous les mécanismes de transmission de la haine, en particulier par le moyen de la  langue.

L’action :
Un homme s’apprête à découper à la machette un couple, une paire de bêtes à  achever. Où cela se passe ? On n’en sait rien, l’idée de la machette rappelant le génocide rwandais. L’homme œuvre en compagnie d’Azhar à son travail de destruction quand, le temps d’une seconde il s’interroge sur le sens de son action. Une seconde.  Pour s’interroger sur le pourquoi, sur la folie de ce qu’il reproduit.

En écrivant cette introduction, le visage angélique de Anders Behring Breivik s’installe. Continuons.

La seconde :
La seconde me fait un type d’homme forgé et préparé à commettre le geste de la machette, un peu comme si ceux qui l’ont commis avant moi l’ont fait pour que je le fasse à mon tour, ceux-là mêmes ont commis avant moi le geste de la machette pour que je vienne le commettre à mon tour.
Page 13, Editions Vents d’ailleurs.

La cicatrice :
C’est à cet endroit que mes yeux m’ont montré le flanc blessé de l’animal, j’ai su que nous n’étions qu’une forme de bête balafrée cherchant quelle autre bête nous avait mordus pour la mordre à notre tour.
Page 10, Editions Vents d’ailleurs.

La langue :
Les langues me disent et j’écoute, tête baissée, là les langues me disent et j’écoute jusqu’à l’instant où je m’endors les langues me disent et dans mon sommeil mes nuits sont faites de ces mots séculaires répétés aux enfants de la terre
Page 22, Editions Vents d’ailleurs.  

La révolte :
Devrais-je être l’homme sans cri, l’homme sans visage, l’homme sans révolte, devrais-je être l’homme d’accommodation, l’homme qui se plie, qui se résigne, qui dit toujours oui, oui, oui de la tête devant le verbiage des maîtres des mots, face à ma langue qui s’empoisonne[…]
Page 22, Editions Vents d’ailleurs.  

Le déni :
Il fallait une autre langue parle enfin dans ce pays, la vôtre a trop longtemps parlé, je ne veux plus tous vos mots, votre mémoire, je ne veux pas
Page 25, Editions Vents d’ailleurs.  

Les mots de l'auteur posent bien l'intention du projet. Ses mots posent bien les maux. On voit le cheminement que parcourt l'homme qui parle. Les questions sur le sens de la vie, sur la prédestination, sur les mots qui vous forgent, sur le désir de démarcation, sur d'extraction du lourd héritage de haine et de violence, ces questions disais-je sont pertinentes. Avant la folie, l'homme questionne à la fois le sens de la parole reçue et son rejet. Mais l'homme de théâtre, Alain Kamal Martial, ne veut pas se contenter de décrire une expérience, juste dresser une table, mais il invite le lecteur à prendre part. Pour cela, il met en scène le discours de la mère. Celle qui transmet. Dans le cadre de ce texte. Et c'est là où le texte me parait intéressant et troublant. Ce que la langue transmet est lourd. Et le déni du narrateur, pire son désir d'interdire l'expression de la mémoire apparaît comme une charge aussi violente que l'action qui inspire cette réflexion. Contraindre la mère à se taire, c'est la contraindre à la folie ou au suicide. Hors le désir de survie du narrateur est bien plus grand et plus égocentrique que la souffrance endurée par la mère. Il faut lire le propos de la mère pour comprendre ce que je souligne et Alain-Kamal Martial use de la langue avec facétie et douleur, allant jusqu'à la faire bégayer (la langue) pour porter le discours maternel.

Il me semble que le problème de ce texte est son caractère unidimensionnel. Disons manichéen. Un traitement plus spatial, tridimensionnel aurait été plus riche. Car enfin, la langue ne sert pas qu'à transmettre l'horreur et la folie.  Et si l'individu n'est pas à l'auteur de ce qu'il reçoit, de ce qui lui est transmis, des oreilles appropriées, affûtées peuvent se prêter à l'exercice.  

Ce texte est une charge contre le devoir de mémoire. Disons plus simplement une charge contre la mémoire. C'est une ode à l'individualisme. Un déni de l'histoire, de l'expérience commune, il est un rejet de  l'idée même de communauté. En cela, il fait réfléchir. Car il renvoie à toutes les concurrences victimaires auxquelles nous nous prêtons, ces temps-ci. Mais sa faiblesse est qu'il réfute la souffrance de la victime. Il prétend qu'à l'agression ne peut être opposée que l'agression et la vengeance. La cicatrice appelle la cicatrice. La fin de ce texte m'a donc laissé perplexe. Avec la question lancinante suivante : notre humanité est donc incapable d'analyser les causes de ces cycles de violence et de les déconstruire?


Je serai heureux d'avoir vos réactions après la lecture de ce très court mais très beau texte, de l'homme venu de l'Océan indien, Alain-Kamal Martial.


Alain-Kamal Martial, Cicatrices
Editions Vents d'ailleurs, 1ère parution en 2011, 61 pages

Vous pouvez écouter l'auteur sur France Inter


mercredi 20 juillet 2011

Guy Régis Jr : Le trophée des capitaux

L’année dernière, Guy Régis Jr  mettait en scène Moi, fardeau inhérent au Tarmac. J’avais eu de bons échos de cette pièce sombre que je n’ai malheureusement pas pu voir.  Aussi, j’étais curieux de lire cet homme de lettres haïtien, dont la biographie est riche de nombreuses pièces de théâtre, de recueil de poésies ou encore de réalisation pour le grand écran. A 37 ans, notre homme ne dort pas.

Belair-ville brûle. On ignore la cause de cet incendie. Le narrateur observe passivement le bidonville qui flambe. Il n’est pas seul. Ils sont trois. Elle, lui et le dogue. Lui parle et dit ce qu’il voit de cette place centrale qui est son espace, son territoire, leur espace, leur territoire. Il voit la foule s’ameuter progressivement, venant des quatre coins de la ville. Impuissante, silencieuse, contemplative, avant de sombrer dans la panique. Les secours de l’état-mal-organisé tardent à venir.  Elle, lui et le dogue garde une forme de stoïcisme, d’impassibilité. Ils sont les enfants de la préparation, de la réparation. Ils préparent leur bac. Ils sont dans la rue, avec ce chien de bonne race qui a déserté la belle villa où il était bien traité pour rejoindre ce couple qui marche libre et seul en sa compagnie dans la nuit de cette grande ville haïtienne. Ils doivent se préparer, ils doivent réparer. Ils passent le baccalauréat le lendemain. Ils ont plein de projet, bien que dans la rue. Ils marchent, elle, lui et le dogue. Ils s’éloignent de cet endroit de folie, de leur grande place refuge assaillie par les badauds venus des quatre coins voir le bidonville qui flambe.

Guy Régis Jr fait parler la jeunesse haïtienne, ou en tout cas une frange de cette dernière, un peu comme Gary Victor l’a fait dans son récent roman Le sang et la mer. Une jeunesse qui questionne les mythes fondateurs de ce pays, interroge les aïeux, ceux qui se sont battus. Une jeunesse qui n’a connu que cette misère actuelle et tenace, mais qui en s’instruisant doit faire face aux combats des anciens, s'y accrocher.

Et puisque dans nos livres, tout se règle par le feu, par les têtes coupées, ce que nous apprenons. Que cela se fasse et qu’on en finisse ! Que cela se fasse et que tout recommence après. Coupez les têtes ! Brulez ! Ce que disent les aïeux. Ce que nous nous disons restant ainsi, dans notre même posture qu’avant ce bruit, ce branle-bas infinis. 
Deux écoliers sommes-nous. Fils et fille de la réparation. Fils et fille de la préparation, disent les gens. Nos têtes dans les livres : Brûlez ! Brûlez ! 
Pendant que les flammes elles se répandent vivement. Que leur fumée embue les nuages. Qu’elle force le ciel à se renfrogner sur Belair-ville. Ce bidonville furoncle. Ce large bidonville flagrant devient ne devient que ruine et délabrement. Brûlez ! Brûlez ! Brûlez pour arrêter d’enlaidir la ville enfin !
Page 14, Edition Vents d’ailleurs.    

En lisant, les premières pages, j’ai d’abord pensé que ce roman était une métaphore de ce tremblement de terre dévastateur qui à détruit Port-au-Prince et Léogâne en 2010. Mais, l’auteur a laissé en dernière page, une indication attestant que ce texte est de novembre 2006, donc prémonitoire d’une certaine manière. Cette jeunesse dont on ne sait pas grand-chose, questionne les mythes fondateurs haïtiens puis le duvaliérisme. Avant de se dévoiler progressivement, avant que l’identification du dogue, de la fille Elise, du narrateur Elisée se fasse pour le lecteur. Le propos devient une introspection, un ressenti de l’intériorisation de la violence que peut générer dans l’individu un tel système en déliquescence. Le lien entre elle, lui et le dogue, va leur permettre de faire face ensemble jusqu’à la prise du trophée des capitaux...

C’est un texte bouleversant qui se délite un peu sur la fin au niveau de l’écriture et de la densité du propos. Mais, Guy Régis Jr produit là un texte très fort, dérangeant, sans issue avec très peu dialogues. Parce qu’Elle, Lui et le dogue se comprennent sans dialogue. Ils se comprennent… Un livre à mettre entre les mains de ceux qui veulent comprendre le vécu des jeunesses du Tiers monde, loin du confort, de la liberté et des capitaux.

Editions Vents d'Ailleurs, 158 pages, paru en 2011

Voir la chronique de Remue.net
Guy Régis Jr s'exprime sur les 5 questions d’Île en île 
Photo - copyright Patrick Fabre, 2009

mercredi 13 juillet 2011

Hamid Skif : Les exilés du matin


La poésie est un genre très exigent. En particulier, quand on veut porter un regard critique sur le travail du poète. C'est peut-être pour que je m'y colle si peu. Elle demande aussi un certain recul, une mise à part du lecteur au temps de sa lecture. Pour entendre le vers, souvent il faut le clamer haut et fort. Et, je n'ai pas toujours le temps d'aller sur les bords de Seine de ma ville dortoir pour me prêter à cet exercice.

Dans le cadre de l'hommage au poète algérien Hamid Skif lors de la rencontre Afriqua Paris, j'ai abordé le recueil de poèmes Les exilés du matin suivi pas Lettres d'absence. Hamid Skif est décédé le 18 mars 2011 à Hambourg (Allemagne) en exil, loin de sa terre natale d'Algérie. Un exil  forcé auquel l'avait contraint ce pays en proie à une sourde guerre civile, occasion rêvée pour faire taire les voix trop discordantes pour les islamistes ou les militaires? Je n'en sais trop rien. Par contre, ce que révèle d'abord le recueil de poèmes, c'est cette souffrance intérieure de celui qui doit écrire, décrire loin de ses bases. Il parle de l'exil certes, mais aussi de l'amour, de la folie de la terre abandonnée, des rêves brisés.
Je suis né d'une nuit d'orage
Dans la boîte de carton
Où meurent les rêves de bouts de bois
Que la poésie est facile sur les routes de l'absence
Les autobus sont pleins de songes évadés des poitrines
Sur le pavé traînent tant de désirs
Qu'il me faut empiler dans mes livres
[...]
Une vie à traverser 
villes
et montagnes qui bruissent
Des cris de poètes ensevelis sous leurs haillons
Marchands de nougat
Dictateurs et patronnes de bordels n'aiment pas les poètes
Les  poètes
n'ont que la boue des mines de nuit pour monnaie
Je vais de par le monde la main tendue
Aux faiseurs de silence
Aux danseurs de tango qui proclament
que leur corps est un désir sans remède
Je suis le danseur de tango invalide
réformé à la fin de la guerre
qui n'a pas eu lieu
page 28, éditions Apic

On ressent le ressort cassé des rêves sans articulation.  Ce recueil serait trop sombre, trop désespéré s'il n'était entrecoupé d'ode à l'amour. Comme pour dire que dans l'exil, la vie continue. Quoique. Fait-il état de son présent ou de souvenirs lointains? C'est tout le problème de l'interprétation d'un poème. 

Mon pays
Mon pays vide et absent
Qui m'a laissé sur le pas de la porte
Mon pays d'ivoire luisant
dans le pénombre de rêves orphelins
de souvenirs ardents
Je te vis en chaque seconde
Et enrage de ne plus tenir dans mes bras.
page 38, éditions Apic

L'amoureuse n'est peut-être celle à laquelle je pensais... Le pays. L'exil. La rage. La folie? 

Les textes qui constituent Lettres d'absence sont encore plus chargés par cette nostalgie et ce discours de l'exilé qui use d'une forme épistolaire pour discourir sur l'absence qui se prolonge. On imagine que son correspondant est forcément en Algérie. On s'imprègne de cette douleur qui est à la fois regard sur la terre d'asile et désir d'un retour impossible au bercail. Cette lecture est complémentaire du roman La géographie du danger, même si ce dernier traite de la condition d'un sans-papier.  On comprend en lisant Hamid Skif que son exigence était fort peu compatible avec la totalitarisme d'Outre-Méditerranée. Je laisserai l'auteur terminer cette chronique :

Je veux que l'on se souvienne non pas de moi mais de ce qu'il m'aura fallu accomplir pour me faire entendre. J'ai voulu rester moi-même en refusant le prêt-à-penser et le conformisme. Je me suis si souverainement conformé à cette pratique que j'ai connu souvent le ridicule.
Mais n'est-il pas héroïque de vouloir rester soi-même dans un monde où les gens ont la religion des puissants? Le culte de la force nous encercle. Je n'ai de respect que pour ceux de la marge et leur recherche éperdue du bonheur. Pas ce bonheur de bazar que montrent les écrans du monde, mais cette joie de vivre arrachée à l'ordre ingrat du temps [...]
Je veux que l'on souvienne du halètement de ma voix brisée, de mes forces perdues, de mes éclats de rire, de mes larmes et de mes rages.
page 83, éditions Apic

Hamid Skif, Les exilés du matin puis Lettres d'absence
Edition Apic, 1ère parution en 2006, 85 pages.

Voir la chronique du site Djazairess

lundi 4 juillet 2011

Hamid Skif : La géographie du danger


Il y a quelques mois, je découvrais un texte d'Hamid Skif dans un ouvrage collectif africain produit dans le cadre du PANAF d'Alger. Ancrage africain. Le romancier algérien y proposait un texte drôle mettant en scène une bande d'écrivains africains raccompagnés en bus vers leurs différents pays, tout un programme. Au travers du regard du chauffeur de bus, algérien, Hamid Skif proposait une rencontre maîtrisée de deux mondes.

Dans La géographie du danger, l'univers du poète romancier est beaucoup plus sombre dans le texte que je viens d'évoquer et la construction de la trame beaucoup plus complexe. Le personnage central est un sans papier qui vit reclus dans une chambre de bonne d'où il observe la vie de son voisinage. Il est dans une ville européenne. Il vit terrer. Son lieu de vie est censé être inoccupé. Il y habite comme un fantôme hante un lieu, silencieusement de temps à autre il sort dans la rue, il attend d'être ravitaillé en vivres selon le bon vouloir de son logeur, un étudiant paumé. Il a peur de ses voisins, d'une dénonciation.

Le paradoxe de la situation s'exprime quand son esprit s'embrume par différentes voix et rencontres qu'il a faites dans sa vie antérieure, dans le pays d'avant qu'il a fui. Une fuite qui ressemble à celle de tous ces africains, arabes ou subsaharéens qui s'échouent à Lampadusa ou aux Canaries. Le livre a cinq ans, mais d'une extrême actualité. Ce qu'il fuit, c'est l'arbitraire, c'est la violence, c'est l'impossibilité de s'assumer, une vie enchaînée.

Maintenant, je rase les murs , me terre la nuit tombée, refuse les contacts, évite tout ce qui peut signaler mon existence dans la géographie des dangers : gares, ghettos d'immigrés, stations de métro, quartiers chauds, bars, sortie de de grands magasins, stades et dancings louches. Je n'existe pas pour les employeurs successifs ne cherchant à connaître ni identité ni rien d'autre de ma personne. Nous sommes quittes de cette mutuelle non-reconnaissance. Les patronymes que je m'attribue sont fonction de l'employeur. Je suis turc, arabe, berbère, iranien, , kurde, gitan, cubain,, bosniaque, albanais, roumain, tchétchène, mexicain, brésilien ou chilien au gré des nécessités. J'habite  les lieux de ma métamorphose. Les langues importent peu. Il suffit de connaître les mots du dictionnaire des esclaves : travail, pas travail, porter, laver, gratter, vider, charger, décharger, couper, casser, monter, nettoyer, démonter, peindre, clouer, arracher, repos, manger, payer, silence, se cacher, se taire, partir, venir, finir, ne plus revenir, combien?
page 15, éditions naïve. 

Le paradoxe que brosse Hamid Skif dans ce roman est que la condition du sans-papier semble aussi complexe, violente que les souvenirs qu'il évoque et qui constituent une sorte de miroir. Car il y a pas mal de flash-back dans ce roman qui requièrent de la part du lecteur une certaine vigilance car il y a polyphonies, ce n'est pas toujours notre personnage qui s'exprime. Un gigolo laisse une lettre. Un passeur de Tanger raconte son action, le pouvoir que cette dernière engendre, les coups bas pour éliminer les concurrents,  le traitement des clandestins. Son introspection le conduit à interroger sa lignée familiale, des conflits anciens, sa condition de leader d'une association de chômeurs. 

Écoutons dans ce concert de voix, celle d'un passeur :
Je connais le prix inqualifiable de la lâcheté. J'ai servi cette chienne aux canines acérées avec bonheur; je n'aime guère me donner des références, mais à ma manière, faisant de ma veulerie une obsession, la justifiant à coups de fines astuces sorties de mes sacs d'entourloupeur, je me suis tu chaque fois que l'un de mes amis se faisait enlever. Je n'ai pas apporté mon concours à aucune chicane, ni signé de déposition ou pris position. Les pétitions ce n'est pas mon genre. Il me suffisait de me taire pour les trahir, de fermer les yeux, de fuir dans le décompte quotidien de mes petites affaires. Dénonciateur et passeur, quel beau métier. Certains m'en ont voulu. D'autres, magnanimes, m'ont crédité de leur mépris. Je refuse d'être un rénégat. Je suis le passeur, symbole d'une conjoncture, représentant crédible de nouveaux négriers.
page 39, éd. Naïve

L'atmosphère de ce roman est pesante. Normal. Hamid Skif, lui-même exilé en Allemagne, se fait le porte parole de ces sans-papiers. Son écriture est influencée par son background fait de poésie.

Un très beau texte à découvrir.

Edition Naïve, première parution en 2006, 153 pages

samedi 2 juillet 2011

Quatre ans déjà...

Je suis un peu à la bourre au moment où je commence cet article. C'est le 27 juin 2007 que j'ai démarré cette aventure. Il s'est passé pas mal de chose depuis. De très bonnes choses, d'ailleurs. Je suis content d'être encore planté devant mon clavier pour produire ce billet. Je n'avais pas prévu que cette affaire dure autant. Et, je prends toujours du plaisir à écrire ces commentaires de lecteur sur des lectures variées, passionnantes, décevantes parfois, mais toujours l'occasion d'une rencontre avec l'autre, une intimité avec l'écrivain, ce que Fatou Diome appelle un huis clos entre le romancier et son lecteur. Quel plaisir de pouvoir écrire ces chroniques chargées de subjectivité et tentant néanmoins de rendre audible le propos d'un auteur pas forcément connu. Cette oeuvre bénévole et quelque part ingrate quand vous vous heurtez à la rancœur d'un auteur qui ne comprend pas qu'une oeuvre ne lui appartient plus une fois qu'elle est envoyée à son éditeur, cette tâche disais-je me semble utile.

Mes observations se limiteront sur les 365 derniers jours de blogging. Une étrange année d'ailleurs. D'un point de vue statistique par exemple où le niveau de fréquentation de mon blog n'a jamais été aussi important qu'aux mois d'octobre et novembre 2010 (4500 visites/mois) avant d'être réduite de moitié six mois plus tard. Je n'ai pas vraiment d'explication. Une baisse d'intérêt pour le phénomène de blog? La qualité des articles ? Mon manque de disponibilité? Je n'en sais fichtre rien. Le plus important reste de partager malgré tout et surtout d'être relayé. Les collaborations avec des sites comme Paperblog, Afrigator, Teranga web, En-Afrique permettent de compenser largement la baisse de fréquentation directe pour tripler l'audience d'un post intéressant par tous ces relais. Tant mieux pour les auteurs.

Parmi les livres marquants que j'ai pu lire, je pense au texte de Serge Amisi, Souvenez vous de moi, l'enfant de demain, paru cette année chez Vents d'ailleurs. Est-ce le fait d'avoir rencontré ce jeune artiste souriant à une soirée Afriqua Paris. Je pensais avoir fait le tour d'une thématique récurrente et j'ai été touché par ce carnet de voyage de cet ancien kadogo (enfant soldat en RDC). Une ode à la vie, même quand cette dernière nous a fait passer par les ténèbres les plus obscures. Je pense également aux Cauchemars du gecko, une claque littéraire venue de Madagascar, par Raharimanana. Je pense également au roman En attendant les barbares de J.M. Coetzee  qui m'a réconcilié avec cet auteur. Je pourrai citer bien d'autres auteurs dont les textes m'ont bousculés ou émus comme ceux de Fatou Diome, Gary Victor, Alain Mabanckou, Mario Vargas Llosa, Tahar Ben Jelloun ou Yahia Belaskri.

Comme d'habitude, je vous donne le top ten des billets les plus consultés depuis un an sur mon blog :


Chinua Achebe, Le monde s'effondre (Ed. Présence Africaine)



Mariama Bâ, Une si longue lettre (Ed. du Serpent à plumes)

Birago Diop, Les contes d'Amadou Koumba (Ed. Présence Africaine)


Dany Laferrière, Pays sans chapeau (Ed. du Serpent à plumes)



La particularité de cette année est sans contexte ma collaboration avec le concept Afriqua Paris, rencontre culturelle créée et organisée par Astou Arnould et Penda Traoré. Démarche passionnante, périlleuse. Luxe du lecteur qui peut échanger avec l'écrivain. Merci à ces grandes dames de la culture, qui luttent contre vents et marées pour promouvoir le fait culturel africain sur la place parisienne, snobées par une élite de la diaspora trop préoccupée à survivre ou à paraître, quand les artistes leur consacrent leurs réflexions sont simplement ignorés sauf lorsqu'ils sont visibles sur les médias. Bref, les échanges furent passionnants avec Sami Tchak, Yahia Belaskri, Gary Victor, Mamadou Mahmoud N'Dongo, Alain Mabanckou, Emmanuel Goujon, Léonora Miano, Serge Amisi, Jean-Aimé Dibakana Mankessi, Raharimanana, Michel Cadence, Myriam Tadessé ou Marie-Célie Agnant.

Quel défi pour cette nouvelle année? Je ne sais pas. Je ne fais pas de plan. Je lis et je commente en fonction des largesses que le temps m'octroie. Je veux juste vous dire merci, à vous qui lisez régulièrement ces rubriques. Merci pour votre fidélité. Je vous rappelle que cet espace est le votre. N'hésitez pas, si vous retrouvez chez Gangoueus un ouvrage que vous avez déjà lu, à donner votre avis pour participer à la vie de ce lieu.

A bientôt !