mercredi 22 juin 2011

Delphine de Vigan : No et moi


Lou Bertignac est une jeune adolescente surdouée. Elle a deux années d'avance. Elle est au lycée. Elle est en marge de l'ensemble de la classe où cette môme de 13 ans, première de la classe, est un peu un cheveu dans la soupe excepté pour Lucas. Un grand et beau garçon qui fait fantasmer les minettes de sa classe. Lou a la manie de cogiter sur tout ce qui se passe autour d'elle. Elle porte un intérêt aux petits détails de la vie, aux populations qui circulent dans une grande gare parisienne. Son professeur n'imagine pas dans quelle situation cette jeune fille va s'enfoncer quand  ce dernier va valider son projet de faire un exposé sur les femmes sans domicile fixe. No, une SDF à peine adulte va donner de la matière à ce travail d'enquête de Lou avant de lier une relation très forte avec notre lycéenne.

Delphine de Vigan produit là un texte brillant, sans être porté par des envolées littéraires dont il n'a pas besoin. Il est question de solitude, d'exclusion et de reconstruction. Les portraits de No et Lou sont décrits avec beaucoup d'efficacité si bien que l'identification à la quête de Lou dans son projet de sauvetage de cette sans-abri est possible. Je trouve très pertinent d'utiliser la voix d'une enfant pour s'insurger face qui doit être inacceptable, à savoir la tolérance de cette pauvreté qui chaque jour s'accentue et que nous constatons dans les bouches de métro. Lou est elle-même délaissée par une mère qui a sombré dans une dépression profonde depuis des années et qui ne communique quasiment pas avec sa fille. J'ai pensé à un autre roman, Une vie française, de Jean-Paul Dubois, où le personnage construit son identité dans le même environnement familial morose. No devient un moyen pour Lou de survivre. Mais jusqu'où iront-elles ensembles?

Dialogues
Alors, Pépite, comment ça se passe?
Elle ne sort   pas beaucoup de sa chambre, mais je crois qu'elle va rester
Et tes parents?
Ils sont d'accord. Elle va se réparer un peu et puis après elle pourra chercher du travail, quand elle ira mieux.
On dit souvent que les gens qui sont dans la rue, ils sont cassés. Au bout d'un moment, ils ne peuvent plus vivre normalement.
Je me fous de ce qu'on dit
Je sais, mais...
Le problème c'est les mais, justement, avec les mais on fait jamais rien.
T'es toute petite et t'es toute grande, Pépite, et t'as raison.

L'auteure française analyse magnifique sur la question de l'exclusion. Elle donne une voix authentique à tous ces sans-abris. No a une histoire singulière. De famille d'accueil en foyer pour mineurs, de la fugue à la rue. Engrenages qui finissent par la broyer, l'écraser. Le salut ne peut venir par soi-même dans ce contexte. Mais l'auteure ne cède pas à la simplicité et ce roman montre tous les contours complexes d'une tentative de relation d'aide. Non. Contours d'une amitié, d'un apprivoisement de l'autre. 

Propos
Elle se tait, pendant quelques minutes, le regard dans le vague. Je donnerais tout, mes livres, mes encyclopédies, mes vêtements, mon ordinateur pour qu'elle ait une vraie vie, avec un lit, une maison et des parents pour l'attendre. Je pense à l'égalité, à la fraternité, à tous ces trucs qu'on apprend à l'école et qui n'existent pas. On ne devrait pas faire croire aux gens qu'ils peuvent être égaux ni ici ni ailleurs.
page 102, éd. JC Lattès, Coll. Livre de poche.

J'aimerai vous en dire plus... Sur des personnages secondaires, comme le père de Lou. Évoquer combien parfois le lecteur à l'impression d'être un funambule sur une corde reliant les deux tours jumelles. Parce qu'il y a tellement de fragilité dans ce roman, tout peux basculer à n'importe quel moment...

Je terminerai cette chronique en remerciant Cécile Quoideneuf qui organise régulière des rencontres Dîners  Livres Echanges. Concept original dont vous trouverez un descriptif sur le blog des rencontres. J'aime cette idée d'échange même si j'ai du me faire violence pour échanger Mon Mishima (La musique) contre ce roman de Delphine de Vigan. Je n'ai rien perdu pas au change.

Bonne lecture,

Edition Jean-Claude Lattès, 1ère parution, Collection Livre de Poche, 250 pages
Prix des Libraires 2008

samedi 18 juin 2011

Afriqua Paris - ce 30 juin 2011 : Hamid Skif - Yahia Belaskri - Emmanuel Goujon

 

Un petit mot pour vous signaler la dernière rencontre Afriqua Paris de la saison 2010-2011  le jeudi 30 juin 2011 de 19h à 21h. Elle sera une occasion pour rendre un hommage au poète algérien Hamid Skif (décédé cette année) en compagnie du romancier Yahia Belaskri récemment auréolé du Grand Prix Ouest France - Étonnants voyageurs pour son roman Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut. Yahia Belaskri reviendra sur le travail  artistique du poète disparu. 

Emmanuel Goujon,  journaliste reporter et romancier martiniquais présentera son dernier roman L'imperméable (Vents d'ailleurs) qui met brillamment en scène ceux qu'on a appelé les tirailleurs pendant les guerres mondiales. Vous trouverez la chronique de ce roman sur mon blog. Ce sera l'occasion de revenir également sur son travail de journaliste reporter.
 
Il s'agit de la dernière rencontre d'Afriqua Paris sous le format actuel. Nous espérons que vous répondrez nombreux à cette invitation. L'entrée est libre. Pour ceux qui le désirent, on pourra ripailler ensemble après la rencontre avec les invités, le restaurant proposant un menu intéressant "Afriqua Paris" à 18 euro, et on pourra trinquer pour le quatrième anniversaire de mon blog littéraire (dans ce cas de figure, n'hésitez pas à me confirmer votre présence pour que j'évalue le champagne à commander - rires! - et que je puisse prévenir le restaurateur). 

J'animerai cette rencontre avec Penda Traoré.

Le programme est dense, des invités passionnés et passionnants à découvrir. Bref, venez à l'Albarino Passy, 4 rue Lekain, 75016 Paris, Métro 9 - La Muette. L'entrée est libre. Venez et n'hésitez pas à communiquer auprès de vos ami(e)s intéressé(e)s par ce type de rencontres littéraires.

Contact : 06.74.87.07.81

lundi 13 juin 2011

Mario Vargas Llosa : Tours et détours de la vilaine fille

Certains romanciers sont des artistes. Ils ont l'art de mettre le bon mot sur une situation que tout le monde connait. Mais la description d'un mal, son décodage, sa mise en scène intelligible, intelligente et nuancée n'est pas l'apanage de n'importe qui. Mario Vargas Llosa fait partie à coup sur de ces géants de la littérature. Les tours et détours de la vilaine fille, premier roman que je lis du romancier péruvien récemment nobelisé, m'ont convaincu de la puissance et de l'efficacité de cet auteur.

Pour toute personne qui veut analyser, tenter de comprendre la passion amoureuse, l'égocentrisme, le pouvoir du sexe, la violence entre un homme et une femme que tout sépare à savoir la classe sociale et l'ambition, ce bouquin sera une source de réflexion.

Mais de quoi parle-t-on? Ricardo est dans les années 50, un adolescent heureux de Miraflores, un quartier huppé de Lima. Il fait partie d'une bande de jeunes, il est un élève brillant sans faire d'effort particulier et il voue une passion pour les lettres et Paris, héritage d'un père disparu très tôt. Deux jeunes filles vont rejoindre cette bande. Lucy et Lilly. Chiliennes, il parait. Libres, fantasques donc pour ces jeunes péruviens. Elles vont fasciner cette jeunesse guindée, suscitées jalousie et convoitise. Ricardo s'éprend de Lilly qui  le tient à distance raisonnable jusqu'à ce que sa superchérie soit démasquée et qu'avec sa soeur elle soit exclue de ce cercle dont elle a osé forcer les portes.

C'est la même jeune femme que Ricardo retrouve en France, à Paris, alors qu'il vient de terminer ses études universitaires et qu'il vivote ça et là dans la capitale française. A cette époque, il côtoie les milieux gauchistes sud-américains, en particulier péruviens. La fascination qu'exerce Lilly devenue Camarade Arlette se remet en branle. Elle a réussi à quitter le Pérou par le biais d'une bourse devant aider à sa formation pour de futurs maquis révolutionnaires.

Ce n'est que le premier rebondissement d'une série de retrouvailles qui vont enchainer progressivement Ricardo dans les mailles du filet de la vilaine fille sans foi ni loi. Ricardo est un solitaire qui peut se payer le luxe, dans la condition qui est la sienne de jeune bourgeois péruvien, de ne pas avoir une autre ambition que celle de vivre à Paris.
- C'est ce que tu veux faire de ta vie? Rien que cela? Tous ceux qui viennent à Paris aspirent à devenir peintres, écrivains, musiciens, acteurs, metteurs en scène, à faire un doctorat ou la révolution. Et toi tu veux seulement cela, vivre à Paris? Je ne l'ai jamais encaissé, mon vieux, je dois te le dire.
- Je sais bien, mais c'est la pure vérité, Paul. Petit, je disais que je voulais être diplomate, mais c'était seulement pour qu'on m'envoie à Paris. C'est ce que je veux : vivre ici. Cela te semble peu?
page 57, édition Gallimard, collection Folio.

Traducteur, puis interprète il rythme sa vie sentimentale au gré des apparitions et réapparitions de la vilaine fille. Il l'aime d'un amour sans borne, qu'il lui manifeste tant en vers (cucuteries pour elle) que par des élans chevaleresques insensés qui le conduisent à la retrouver par delà les mers.  Elle, cherche la sécurité financière de préférence, mais pas seulement. L'aventure, le risque dans sa relation avec les hommes. Elle ne serait se contenter d'être une simple épouse.

Tu ne vivras jamais tranquille avec moi, je t'avertis. Parce que je ne veux pas que tute fatigues de moi et t'habitues à moi. Et même si on se marie pour mettre mes papiers en règle, je ne serai jamais ton épouse. Je veux être toujours ta maîtresse, ta petite chienne, ta pute. Comme cette nuit. Parce qu'ainsi tu seras toujours fou de moi.
Page 317, édition Gallimard, collection Folio.

De Lima à Paris, de Londres à Tokyo, de Paris à Madrid, leur relation prend une tournure géographique qui permet au romancier d'évoquer des lieux différents et des époques aussi très différentes. Paris a la part belle dans cette narration.  

Mario Vargas Llosa

Copyright © 2008 by PEN/Beowulf Sheehan

D'une certaine manière, je pense un peu au film de Woody Allen, Minuit à Paris quand le romancier péruvien parle de cette ville, des années 60 avec l'efferverscence révolutionnaire du quartier latin. On sent la distance très intéressante de Mario Vargas Llosa place entre lui et ce militantisme. Il jette un regard tendre sur les années hippies à la fin des 60 du côté de Londres, période à laquelle Ricardo prend physiquement plus part. Et que dire du Japon, qui semble sous la plume du péruvien n'être que fourberie, technique clinique mais où la passion amoureuse répond à d'autres références plus sournoises. Ô j'interprète. Mais on a tout de même que le choix de ses lieux sont l'occasion pour le romancier pour produire un certain discours sur les moeurs avant de se recentrer sur ces personnages. C'est aussi une réflexion sur l'immigrant, le fait d'avoir un passeport d'un pays sans en faire réellement partie même quand on se sent complètement étranger à sa terre d'origine et que les amarres ont été rompus définitivement.

- Comme tu as bien fait de t'en aller vivre en Europe, mon neveu. Imagine un peu ce que tu serais devenu si tu étais resté ici pour travailler, avec ces pannes, ces bombes et tous ces enlèvements. Et le manque de travail pour les jeunes.
- Je n'en suis pas sûr mon oncle. Oui c'est vrai j'ai une profession qui me permet de vivre dans une ville merveilleuse. Mais là-bas j'ai fini par devenir un être sans racines, un fantôme. Je ne serai jamais français, malgré mon passeport qui dit que je le suis. Là-bas je serai toujours un métèque. Et j'ai cessé d'être péruvien, parce que ici je me sens encore plus étranger qu'à Paris.
Page 334, édition Gallimard, collection Folio.


Il est difficile de dire si on s'identifie à ce que vit Ricardo Somocurcio, le bon garçon pris dans la toile de la vilaine fille. La force du grand romancier est d'introduire de la nuance dans tout cela en nous dévoilant par goutte, par petits jets, les ressorts de la personnalité très complexe et délirante de la vilaine fille.

Je ne résiste pas à me demander s'il n'y a pas  dans ce texte un regard hautain du bourgeois portant une analyse compassionnelle de la stratégie de survie d'une compatriote venant des basfonds  les plus pauvres du Pérou. 

La fin de ce roman est remarquable. Je dois dire que j'ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir, Mario Vargas Llosa possède le regard d'un aigle sur la complexité des sentiments et et scrute admirablement dans le détail ces relations amoureuses à sens unique dont on ne comprend par toujours les mécanismes.

J'ai complètement sniffé ce bouquin à mettre entre les mains des partisans de la passion amoureuse sans borne.

Bonne lecture!

Titre original : Traversuras de la nina mala
Edition Gallimard 2006 pour la tradution française d'Albert Bensoussan, colection Folio, 418 pages

Quelques avis sur la blogosphère :

samedi 4 juin 2011

Guy Josué Foumane : AIA - Les disparus d'Abomé

Il en faut peu pour rendre heureux le lecteur que je suis. Ce n'est pas une affaire de genre littéraire puisqu'à priori je ne suis pas fan de polar. Mais j'aime l'originalité. j'aime l'audace. Et assurément, Guy Josué Foumane est un auteur audacieux qui utilise le polar, genre très populaire au service d'une cause. J'y reviendrai.

Tabuwé Ateh N'Di, un jeune feyman camerounais a rendez-vous avec une nana qui l'a aguiché la veille en boite de nuit. Rendez-vous au Times, night-club coquet de la place de Yaoundé. Safi. Pas un canon, mais une femme déterminée qui va participer à l'empoisonnement  du feyman. La violence des effets du produit non identifiée par les équipes de l'AIA laisse pantois toutes les personnes qui ont vu la dépouille du jeune flambeur.

L'enquête comme je le signalais plus haut est confiée au Desk de Yaouné de l'AIA, c'est à dire l'Agence d'Investigation Africaine. C'est une sorte de structure de police panafricaine qui, dans sa forme, fait penser au FBI américain et qui est doté de moyens techniques et financiers importants pour mener des enquêtes avec le partenariat des polices locales. Deux limiers de l'agence camerounaise de l'AIA, Jonas sud africain de son état et Awady une jeune rwandaise mènent l'enquête visant à identifier et appréhender les commanditaires du forfait et surtout à remonter la filière par laquelle le poison extrêmement dangereux est arrivé aux mains des criminels.

Les investigations vont conduire nos deux inspecteurs au  cœur d'une intrigue pleine de rebondissements dans le système très fermé des feyman puis à la source du produit mortel, du côté d'Abomé où des gens disparaissent...

Ce texte de Guy Josué Foumane est intéressant. Il respecte les codes du polar avec rythme et rebondissements, des situations cohérentes qui ne sont pas téléphonées. L'écriture qui porte ce projet est bonne et appropriée pour le genre. L'audace de l'auteur réside dans la mise en place d'une police inter africaine. Même si cela relève de la totale fiction, j'aime cette idée qui précède une action future dans ce sens. Pour moi qui abonde dans le sens d'une forme de panafricanisme, je suis ravi de voir fonctionner dans les équipes du bureau  de l'AIA, tous ces techniciens et inspecteurs africains : libyen, malgache, tchadien, rwandais, sud-africain et autres... L'idée d'une police scientifique fonctionnant avec de vrais moyens est elle aussi concevable si elle est une émanation d'un projet dépassant les états... En fait au-delà du simple plaisir de la lecture et de l'intrigue, ce texte en fera réfléchir plus d'un. Du moins, je l'espère.

Après avoir lu Al Capone le malien, il me paraissait intéressant de replonger dans l'univers fascinant des feyman.

Ne vous attendez pas à ce que je vous révèle les méandres ténébreuses voir loufoques dans lesquelles Jonas et Awady vont se retrouver quelque part du côté d'Abomé, au fond de la forêt équatoriale. Le final est décoiffant, énervant, mais à la hauteur de l'ensemble du livre. Bref, un moment intéressant de lecture.

Guy Josué Foumane, AIA - Les disparus d'Abomé
Editions Dagan, 250 pages, première parution en 2010

Faites vous une idée en lisant quelques pages de roman. Vous pouvez également écouter l'interview de l'auteur sur Télésud.