jeudi 26 mai 2011

Emmanuel Goujon : L'Imperméable


Marcel Legal est un jeune homme de 16 ans quand il commence son travail. Il est orphelin et il rédige des comptes-rendus d’entretiens réalisés avec des prisonniers de guerre et des déportés rapatriés d’Allemagne, de Pologne principalement. Marcel est un jeune homme sans histoire dont le père et le grand-père ont été des combattants morts sous les obus. Il rêve de faits d’armes lui aussi mais, trop jeune, il travaille patiemment sur ces récits de déportés, revenant pour la plupart de camps de concentrations, des juifs  ou des résistants.

Il procède méthodiquement à des recoupements au fur et à mesure que s’accentue le volume de données qu’il recueille et qu’il transmet à son supérieur hiérarchique, le colonel Armand. Un personnage récurrent apparait dans certains témoignages narrés. Un grand homme de peau sombre, vêtu d’un imperméable est décrit pour l’impact considérable qu’il a eu sur les personnes qu’il a rencontré. Dans le puzzle que tente de reconstituer Marcel Légal, l’Imperméable a dirigé pendant les deux grandes guerres, une unité autonome de ce que l’histoire a appelé des tirailleurs. Fiction ou réalité. Le regard d’Emmanuel Goujon que porte sur la figure de celui que l’on surnomme le commandant Kléber pour ses faits d’armes historiques, est intéressant. Ceux que l’on a appelé péjorativement tirailleurs surement parce qu’on voulait laisser entendre qu’ils étaient incapables de faire un bon usage d'une arme à feu sont, dans l’unité de l’Imperméable, une unité d’élite hors pair, sanguinaire, brisant les lignes ennemies, infiltrant la milice… Si leurs faits sont glorieux, ils sont en même temps classés secret défense. Goujon choisit de faire parler plusieurs personnes qui, à un moment donné de la guerre, ont rencontré cet homme seul ou avec ses troupes. Progressivement, la quête du post-adolescent devient obsessionnelle. L’amour que lui voue Sarah, une rescapée des camps ne compense pas les attentes de Marcel qui intègre l’armée et évolue dans la structure de la grande muette.

Au-delà d’une réflexion sur l’héroïsme et le regard quelque peu décalé sur ces guerres vues par des soldats venus des colonies, L’imperméable est un très beau roman sur la nouvelle filiation, celle que l’on tente de recréer. L’écriture d’Emmanuel Goujon porte très bien, de mon point de vue, ce regard intime sur l’orphelin que n’a jamais cessé d’être Marcel Légal, en quête d'une figure paternelle dans le personnage héroïque de l'Imperméable. Un beau roman.

Bonne lecture.

Edition Vents d’ailleurs, 1ère parution en 2011. 

Emmanuel Goujon parle pendant 10 minutes de son roman sur RFO.
Voir également d'autres points de vue sur Labib dady's blog, EuroMédia Press, Candice's book, Blog-o-book

mardi 17 mai 2011

Ramata, adapté par Léandre-Alain Baker


Ramata est un ouvrage que je lirai un jour. Parce que mon ami Hervé Ferrand en a fait une très belle critique. Parce que Léandre-Alain Baker en a fait un film profond et intéressant. Parce qu’il faudra bien un jour que je découvre Abasse Ndione, auteur de polars depuis Dakar.

J’ai eu le privilège de voir ce film avant sa sortie en salles, le 1er juin 2011. Un film qui a mis un certain à rencontrer le grand public si on considère que l’actrice qui le porte, Katoucha Niane, a disparu il y a plus de trois ans dans des circonstances toujours non élucidées.

Katoucha.

Je ne sais pas si une autre actrice aurait pu habiter le personnage central de ce drame. Ramata.
Une femme. Une cinquantaine d’années. Belle. Épouse depuis près de trente ans du Garde des Sceaux sénégalais. Le pouvoir. La richesse. Les moyens de s’entretenir. Une belle baraque. Une fille. Un petit-fils. Des hommes? Pourtant, quand Ramata se fait enlever par Ngor le temps d’une soirée, un jeune brigand qui sort de taule, sa vie bascule. La femme abandonne la sécurité de son mariage pour une relation périlleuse et incertaine, où elle perd le nord. D’autant que l’apparition de Ngor n’est peut être pas fortuite…


Léandre-Alain Baker réalise un film d’auteur intelligent admirablement porté par Katoucha Niane et Viktor Lazlo. Un projet où la femme a une parole libre et tente de se défaire d’une relation lourde et inaboutie. La femme objet décide de s’extraire de son rôle de potiche pour se réaliser. Une libération de la solitude de l’oasis pour les ardeurs et le silence du désert ? Qui est Ngor, ce jeune homme qui a 25 ans de moins que Ramata ?

On sent dans le jeu de Katoucha, une tristesse profonde qui sied bien au mal-être du personnage incarnée. On sent une souffrance de certaines femmes africaines qui portent leur destinée comme un fardeau. On sent l’émotion de l’actrice qui semble jouer un rôle qui la touche profondément. La tragédie d'une vie personnelle qui l'a conduite à écrire Dans ma chair. Une souffrance que Léandre-Alain Baker capte très bien.

Je ne suis pas un spécialiste de cinéma. Je ne rentrerai pas dans des considérations techniques.
Mais, j’ai bien aimé le montage, l’agencement des scènes. On peut regretter quelques temps morts qui sont néanmoins brefs. Ce film sort trois ans après sa production, après de nombreux festivals, dans une salle à Paris, au cinéma La Clé, du côté de Maubert Mutualité, à partir du 1er juin 2011.


Ramata, film adapté du roman d'Abasse Ndione,
réalisé par Léandre-Alain Baker, produit par Mokhtar Bah, musique de Wasis Diop
avec Katoucha Niane, Viktor Lazlo, Ibrahima Mbaye, Ismael Cissé, Suzanne Diouf, Abdoulaye Diop Dani, Ernest Seck

Voir une présentation de RFI avec Mockhtar Bah et Léandre-Alain Baker

samedi 14 mai 2011

Je suis favela !

Voici un ouvrage collectif qui a le mérite de porter un regard pertinent sur la favela. Favela. Si on devait résumer le Brésil en quelques mots, on pourrait citer football, bikini, Le Pain de Sucre, le carnaval, la favela. On pense à ces favelas de Rio, souvent sur les hauteurs de la ville, dédale de rues étroites où une violence inouïe règne comme  l’ont illustré ces dernières  années le choc entre les narco-trafiquants et forces de l’ordre.



Plusieurs écrivains proches ou issus des favelas proposent plusieurs textes,  très courts souvent sur quatre thématiques à savoir la violence, l’enfance, la pauvreté,  la police. Nous ne sommes pas dans un exercice de style, à qui va raconter la meilleure histoire ou réussir la meilleure démarcation. On sent dans l’écriture de tous ces auteurs, la nécessité sinon l’urgence de retranscrire une ou des réalités sociologiques, culturelles, économiques de la favela. En enchaînant la lecture de ces différentes chroniques, je constate le caractère sombre, noir et sans issu de la favela. On n’est plus dans les images festives du Brésil dansant. Prostituées, dealers, adolescents, policiers, mères de famille cohabitent dans une logique unique de survie. Pour avoir lu quelques ouvrages d’auteurs ultrapériphériques en France, l’absence de perspectives est assez étonnante, voire lassante quand on est plongé dans la fiction ou micro-fiction. On pourrait penser que c’est un parti pris volontaire dans ce projet. Chez les auteurs français comme Mabrouck Rachedi, Faïza Guène, Wilfrid NSondé ou Joss Doszen, le projet laisse tout de même une perspective positive malgré les embûches nombreuses sur le cheminement qui conduit à la félicité, c’est-à-dire l’intégration économique. Ce n’est pas le cas dans ce texte brésilien qui travaille sur le même substrat, celui des zones de non-droit où règnent maffieux.

La seconde phase de l’ouvrage, la fiction augmentée, est constituée d’une succession d’articles, d’interventions de spécialistes, de juristes, d’anthropologues, de chercheurs. Cette phase permet de comprendre la démarche du livre. Un livre à charge contre l’état brésilien, une dénonciation du système répressif mis en place depuis les dictatures des années 70 et qui délaisse la favela entre  les mains des caïds suite à la démission des pouvoirs publics dans ces espaces. On retrouve des références qui deviennent universelles comme le donna (le done jamaïcain). Les mécanismes sont les mêmes. Les rapports entre les populations et les narco-trafiquants tombent sous le sens, et ce qui est dénoncé dans cet ouvrage est la stratégie politique pour contourner ces situations. Le noir reste au centre de cette problématique. La naissance des favelas étant directement liée à l’abolition de l’esclavage au Brésil en 1885.

Source photo - Vision Brésil


C’est un livre très dur, dont j’ai aimé la conclusion faite par un anthropologue. Il dépasse la question des sous-quartiers (comme dirait Patrice Nganang) brésiliens. Il renvoie aux banlieues françaises, chinoises, indiennes, américaines ou africaines. Et au désir de vivre et d’exister sans devoir subir la culture dominante.

Un credo :
Je suis favela, je suis le Quartier, je suis la rue, je suis ouf! Mais avant ça, je suis littérature, et ça il ne peuvent le nier, fermer les yeux, tourner le dos mais on ne bougera pas d'ici tant que s'élèvera un  mur social invisible qui divise ce pays.

Bonne lecture,

Editions Anacaona, première parution en 2010, 219 pages
Les auteurs : Victoria Saramago, Ronaldo Bressane, Alexis Peskine, Eric Garault, Marçal Aquino, Joao Luiz Anzanello Carrascoza, Sacolinha, Marcelino Freire, Rodrigo Ciriaco, Alessandro Buzo, Ferrèz 

vendredi 13 mai 2011

Notes sur le 10 mai à la Place du Général Catroux

Je termine ma journée de boulot du côté de la Défense. Je me souviens de l’invitation de Claude Ribbe pour une commémoration de l’abolition de l’esclavage à la place du Général Catroux dans le 17ème arrondissement de Paris. J’arrive à temps sur cette place qui en d’autres temps s’appelait ou plutôt se surnommait la place des 3 Dumas. Oui, pour les littéraires, on parle souvent d’Alexandre Dumas père, Alexandre Dumas fils. Mais la figure la plus marquante de cette famille est celle de Thomas Alexandre Dumas, père et grand-père de ces écrivains,  né esclave, affranchi, qui fut un de ces produits de la Révolution française et un des grands généraux de Napoléon. Il connut la déchéance lorsqu’en 1804, l’esclavage fut rétabli dans les Antilles françaises, les officiers mulâtres de l’armée devant déposer leurs galons. Je n’ai pas vraiment eu de réponse, mais la présence d’éléments de l’armée française en cette cérémonie avait pour but d'honorer la mémoire du général Dumas. Dans l’allocution de la représentante du maire de Paris, il était rappelé qu’en cette même place, les nazis avaient déboulonné en 1943 la statue du général Dumas, icône négroïde insupportable ? Pendant que la cérémonie se poursuit, des questions m’assaillent comme par exemple « comment se fait-il alors que la place n’ait pas été rebaptisée ? ».

© Groume

Mme Brigitte Kuster, maire du 17ème arrondissement a fait un retour très intéressant sur cet épisode peu glorieux de l’histoire de France. Regards sur une époque où un homme pouvait appartenir à un autre. La nécessité du souvenir s’impose tout en ayant un regard vers l’avenir. Ne pas oublier sévices, traites, commerces. Ne pas sous-estimer également les formes actuelles, larvées, de l’esclavage. Elle souligne l’action de la ville de Paris en termes de représentations des ultra-marins et la création d’une place Aimé Césaire dans la capitale.


Pendant que les discours se poursuivent, j’entends à côté de moi, les réactions suite à une prononciation inadéquate d’un nom « Delgrès », une erreur de date de l’intervenant. Les gens autour de moi, sont, attentifs, vigilants, traquant la moindre erreur historique.

© G. Archimède
L’intervention de Claude Ribbe est très intéressante. Après les remerciements d’usage à la ville de Paris, l’université Paris IV, l’Armée de terre, l’orchestre de la Gendarmerie mobile, les écoles primaires et au tissu associatif qui soutient cette action, il revient sur le sens de cette commémoration. Se souvenir du crime. Il revient sur la nécessité d’assumer ce qui s’est passé. Il rejette l’idée d’une repentance. On n’est pas responsable des actes de ces ancêtres. Les mots ont leur poids et leur sens. L’interpellation vaut également pour ceux qui portent cet héritage et qui serait tenté par le déni. Cette démarche serait dangereuse. L’intellectuel français poursuit en rendant un hommage singulier à Haïti représenté par son consul pour l’histoire de ce peuple si lié à l’histoire de France et dont était originaire le général Dumas. Peuple frappé par des séismes répétitifs tant humains que naturels. Le ton du tribun antillais se fait plus dur et plus tranchant quand il rappelle que le souvenir de l’esclavage est aussi l’occasion de dénoncer le racisme rampant qui gangrène la société française et qui trouve des relais dans les médias français. Suivez son regard. Ce combat ne cessera pas.


© Claudie Fabien

L’intervention de la représentante de Bertrand Delanöe était plus nuancée, plus lyrique, en phase avec cette commémoration. Les références à Aimé Césaire m’ont parues très édifiantes.

Autres faits marquants de cette rencontre : L’interprétation magistrale de la Marseillaise par la soprano Leila Bredent. Version longue et complète. On ne connait souvent que le premier couplet de ce champ guerrier, mais ce fut instructif d’entendre d’autres strophes très liées à la circonstance. Les chants d’esclaves interprétés en créole par les élèves des écoles (…). Et Amazing Grace interprété par l’orchestre de Gendarmerie mobile. Interprétation courte, solennelle, émouvante. J’ignore si c’est ma foi qui m’a rendue sensible à cette interprétation, me renvoyant au sens des paroles de libération de l’âme que ce chant véhicule, ou si c’est l’idée de ressentir ce que pouvait signifier ce chant pour un esclave enferré. Une barbarie parmi tant d’autres dans l’histoire de l’humanité. Une barbarie réglementée en plein siècle des lumières à ne pas jeter dans les poubelles de l’histoire.

samedi 7 mai 2011

Serge Amisi : Souvenez-vous de moi, l'enfant de demain

Je n’aime pas m’exprimer sur un bouquin dont je n’ai pas totalement achevé la lecture. Quand il me tombe des mains, ce qui est très rare, je ne publie pas de chronique car il me semble incorrect de produire un avis sur un livre dont on n’a pas épuisé la lecture. Imaginez donc mon malaise quand je me suis retrouvé avec Serge Amisi dans le cadre de la rencontre d’Afriqua Paris du 28 avril, je n’étais qu’à la moitié du texte quand j’ai dû questionner le jeune artiste congolais…

Un défaut chez moi, je ne sais pas lire un texte à toute vitesse. Et je me suis fait surprendre par la densité du texte proposé par Serge Amisi et ajusté par Jean-Luc Raharimanana. Cette introduction me parait importante parce qu’elle conforte l’idée en moi que l’on n’a pas mesuré toute la force, toutes les questions d’un texte tant que la dernière page n’a pas été tournée.

Je l'ai terminé en prenant le temps de lire chaque ligne, d'entendre la langue africaine derrière chaque mot, chaque description, en me plongeant dans l'univers de Serge Amisi.

Ce roman raconte l’histoire d’un môme de dix ans embrigadé dans les troupes rwandaises conduites par Laurent Désiré Kabila  pour chasser le maréchal Mobutu Sese Seko  du pouvoir zaïrois. Arraché trop tôt de l’enfance, Serge découvre très vite les atrocités et barbaries de la guerre, car il doit passer le rituel classique de déshumanisation de l’individu par l’ordre qui lui est donné d’éliminer physiquement son oncle, venu le soustraire à la folie de la guerre.

Mon oncle est resté dans ce village de Beni en décidant de ne pas partir jusqu'au jour de me revoir. En restant là, il est allé se renseigné auprès des Rwandais s'ils me connaissaient. Les Rwandais lui ont demandé pourquoi il me cherchait, et l'oncle a manqué la bonne réponse, il a vraiment dit qu'il me cherchait. Les Rwandais ont arrêté mon oncles, menacé, tapé des crosses des armes, on l'a amené jusque-là où nous étions en train de prendre la formation. Et le matin, j'ai eu la nouvelle qu'on a arrêté mon oncle que j'aime. Ils m'ont drogué, ils m'ont obligé de  le tuer, je n'ai pas voulu, mais les Rwandais m'ont dit : vas-y, ce n'est pas lui qui est ton oncle, c'est ton arme qui est ton oncle. Ton père, ta mère et ta famille, c'est l'armée.[...] Et la façon que j'ai eue de tuer mon oncle, je ne savais pas qu'il pouvait mourir, car je ne connaissais pas encore l'arme, mais c'est après quand j'ai vuque c'est vrai qu'il est mort, je me suis dit : Donc l'arme ça tue.
Page 244, Ed. Vents d'ailleurs

A partir de là, Serge Amisi raconte ses pérégrinations de kadogo (enfant soldat en swahili) au gré des déplacements des troupes rwandaises puis des troupes congolaises, suite à l’éviction des éléments armés rwandais de Kinshasa, la capitale de la RDC. C’est le regard de l’enfant qui devient par la force homme que porte Serge Amisi. Le roman d’une survie. L’histoire d’un enrôlement qui va faire d’Amisi un tireur d’élite, un guerrier, un chef de peloton, un kadogo aux quatre coins de ce grand pays

J’ai lu ces dernières années beaucoup de textes inspirés de la tragédie des enfants soldats. Et très honnêtement, je pensais avoir fait le tour de la question, tant sur la forme, sur la manière de conter, plutôt de raconter la bêtise humaine mais également sur le fond, les auteurs utilisant leurs personnages de fiction pour explorer l’intérieur de ces milices qui terrorisent l’Afrique au nom d’intérêts politiques et économiques divers… La spécificité de l’histoire de Serge Amisi est que son action se déroule au sein d’une armée nationale. Celle de la RDC. En reconstruction certes au moment des faits, mais avec des hommes de guerre formés, des instructeurs étrangers venus de Corée du nord. Et des mômes formés à la dure comme n’importe quel adulte, punis et battus comme n’importe quel militaire mur physiquement. Aussi quand ce que l’on a appelé à Brazzaville les « korokoro » déconnent avec leurs fusils de guerre, la sentence qu’impose la discipline militaire est également ressentie par le lecteur qui imagine les deux cent flagellations infligées au kadogo avec la même violence qu’à un adulte. 

L'extrait suivant relate la suite d'un incident où le narrateur tire dans Kinshasa suite à une altercation avec des civils :
Quand les PM* m'ont fait entrer dans leur voiture, les civils ont applaudi en leur disant qu'ils avaient fait bien de m'arrêter. Ils m'ont amené jusqu'au camp de police militaire, au camp Luanu, vers Kitambo. On est arrivé là-bas, il y avait beaucoup de PM qui sont venus là pour me regarder, ils m'ont fait jeter deux seaux d'eau. Quand j'étais mouillé, ils m'ont fermé les fils aux jambes, pour que je ne puisse pas bouger, ils ont placé deux militaires à côté de moi pour qu'ils puissent me taper 500 coups de fouet et les autres militaires continuaient à me jeter de l'eau. Avec le mal qu'il m'avait fait au marché, ils m'ont tapé dans leur camp, ils m'ont tapé, je pleurais, je pleurais, j'étais fatigué de pleurer, mais ils continuaient toujours de taper, jusqu'à ce qu'ils cessent de me taper, ils m'ont amené au cachot, ils m'ont demandé où je travaillais.
Page 55, Ed. Vents d'ailleurs

Serge Amisi parle de sa souffrance, de sa solitude, du pouvoir qu'octroie une arme à celui qui la détient, de la troupe, des kadogo. Mais il parle aussi avec une clairvoyance intéressante de la géopolitique de cette guerre. Entre les soldats angolais, zimbabwéens, ougandais, namibiens, rwandais, les milices cobras du Congo, les rwandais et l'armée de Kabila, on ressent dans la chair de cet enfant toute la complexité du conflit qui déchire la RDC. Et je crois que c'est là que réside le plus de ce texte. La manière avec laquelle de manière consciente ou inconsciente, en relatant des propos des soldats ou des officiers, en détroussant les poches de soldats ougandais, Serge parle de cette guerre et apporte un éclairage au lecteur :
Et là, à l'aérodrome de Dongo, je venais de comprendre que les chars de combat des ougandais, ça se conduisait par des Russes. Les Russes, ils sont des Blancs. Je venais de comprendre  que des soldats ougandais, ils sont appuyés par les Américains. Les Américains ils sont des Blancs. Mais moi, je ne fais pas de politique pour entrer dans le détail  de savoir le problème des Américains, mais je sais que cette guerre est soutenue par les Américains, les ougandais nous disaient que leur armement, c'est l'armement américain. L'argent qu'on leur payait, c'est des dollars américains...
Page 217, Ed. Vents d'ailleurs

Pour terminer, je rappellerai un point important qui explique le style singulier de l'écriture de Serge Amisi. Ce jeune homme a été démobilisé en 2001. Et chargé par toutes les horreurs qu'il a vu, il a entrepris d'écrire en lingala (une langue des deux Congo) toute son histoire et celle d'autres kadogo dont il a recueilli les témoignages. Il a traduit le texte original avec le concours de Jean-Christophe Lanquetin. Donc, cela donne une certaine originalité qui pourrait déranger les défenseurs d'une certaine orthodoxie de l'usage de la langue française. Mais, encore une fois, c'est une transposition du lingala sur de nombreuses formules en français. C'est une belle expérience de lecture, au-delà l'expérience de Serge Amisi.

Alors pour vous souvenir de cet enfant de demain, découvrez et faites découvrir ce récit romancé. Vous serez sûrement bouleversés, mais vous ne serez pas déçus par ce premier roman. A mettre entre les mains de tous les va-t-en guerre de la planète.

Carnet d'un enfant de la guerre
Editions Vents d'ailleurs, 250 pages, 1ère parution en 2011
Traduction du lingala par Serge Amisi et Jean-Christophe Lanquetin

Serge Amisi est aujourd'hui artiste, sculpteur, marionnettiste, il participe au spectacle Congo my body qui a été récemment joué à la Villette de Paris.