vendredi 22 avril 2011

Dibakana Mankessi : La brève histoire de ma mère

Après la lecture du roman de Tahar Ben Jelloun, la plongée dans ce second roman de Dibakana Mankessi était un véritable défi. Enchaîner deux lectures sur le même sujet, à savoir les chroniques de la disparition d'une mère, d'un parent aimé, avec toute les découvertes et réalités secrètes qui se révèlent. Le premier défi était d'éviter de faire une lecture comparée du traitement. Il faut dire que le romancier marocain publie régulièrement depuis 1973... Le second défi étant de taire l'exigence du style que m'impose la lecture précédente qui aurait pu biaiser ma chronique.

Mais en pénétrant dans ce roman de Dibakana Mankessi, La brève histoire de ma mère, mes inquiétudes de chroniqueur ont été rapidement levées. L'originalité du propos, de la mise en scène de ce propos, l'esthétique du discours de l'auteur congolais m'ont permis de rentrer facilement dans ce roman à plusieurs voix. 

Une jeune femme parle. Elle nous raconte la relation étrange de sa mère, Mâ Madô, avec la mort - sa mort - qu'elle a annoncée à ses enfants, avec précision. Quoi de plus glauque et de plus morbide à laisser peser sur une fratrie qui néanmoins veille sur la mater bien-aimée?  Elle finit par mourir le jour J, à l'heure H, à la minute près, seule sans l'assistance de ses enfants, lassés par le rendez-vous macabre se répétant chaque année depuis la première prophétie...

La chroniqueuse est l'une des filles de Madô. Elle narre le contexte de cette disparition. Elle parle de sa famille. Elle conte son adolescence. Elle évoque la lente culpabilité et la dépression dans lesquelles elle s'enfonce, malheureuse de ne pas avoir pris au sérieux les prédictions de sa mère, qui a tant souffert de son ménage, femme violentée par un mari complexé. Nous sommes dans le Congo populaire où une dictature marxiste sévit.

Complexité. Dibakana Mankessi introduit une seconde voix. Il appartiendra au lecteur attentif d'identifier cette voix. Cette dernière s'intensifie durant la veillée mortuaire. Elle remonte le temps, deux générations de femmes dans une lignée, elle retrace un crime originel, une faute qui va conditionner le caractère et les rapports entre les différents personnages.

Ces deux regards croisés sur cette mère permettent au lecteur de comprendre la construction de cette femme, la singularité de sa vie et de son entourage, et la souffrance sourde qu'elle tait en elle en dehors de celle qu'elle subit de son ivrogne de mari.

Comme je le disais en introduction, la démarche de Dibakana Mankessi est complexe et intéressante. Elle oblige le lecteur à comprendre les voix qui s'expriment, à suivre la chronologie des évènements dans le cadre d'un enchaînement de chapitres bien agencés. Ce qui m'a paru le plus intéressant, c'est l'écriture proposée, une langue française un poil triturée où les congolismes s’immiscent et s'imposent dans le texte. J'aime ce type d'écriture réinventée qui me fait penser à Alain Mabanckou ou Henri Lopès.

Alors, comment se reconstruit-on après une telle blessure? Dibakana Mankessi a une piste, à vous de la découvrir en lisant ce roman paru chez Acoria.

Bonne lecture!    

Editions Acoria, 1ère parution en 2010, 210 pages

Jean-Aimé Dibakana Mankessi sera le prochain invité d'Afriqua Paris, jeudi 28/04/2011 de 19h à 21h au restaurant l'Albarino Passy.

lundi 18 avril 2011

[Afriqua Paris] avec Raharimanana et Dibakana Mankessi

A vos agendas, cher(e)s ami(e)s, notez la prochaine rencontre Afriqua Paris du 28 avril 2011, de 19h à 20h30. Je continue mon partenariat avec ce concept de rencontres culturelles initiées par Penda Traoré et Astou Arnould, du côté des quartiers bourgeois de Paris. Ces rencontres ont pour principal objectif de médiatiser des formes d’expression culturelles touchant à l'Afrique, aux "Afriques", à travers ses diasporas européennes, caribéennes, américaines... Les arts du récit sont privilégiés : littérature, cinéma, théâtre, slam... œuvres, manifestations, initiatives, accessibles à Paris et dans sa région.

Le 28 avril, les invités seront :
Jean-Luc Raharimanana, écrivain, pour son ouvrage Les cauchemars du Gecko (Vents d’ailleurs, 2011). 
Les cauchemars du gecko est à l'origine de la pièce de théâtre éponyme présentée en Avignon en 2009. 
C'est également un objet littéraire, pour le plaisir et pour le cauchemar du lecteur. Cet écrivain malgache passionnant et très engagé en dira plus sur son travail et sur ce texte et sur sa contribution au roman de Serge Amisi Souvenez-vous de moi, l'enfant de demain en présence du jeune romancier congolais.


Jean Aimé Dibakana Mankessi (photo ci-contre), pour La brève histoire de ma mère (Acoria), 
auteur congolais et parisien. Son second roman est une œuvre originale, subtile sur  la Mère, la mort, le
Congo populaire.

Alphonse Demeho, pour la pièce Ouidah, le devoir de mémoire.
Comment  faire  le  choix de  la  Paix ? Pourquoi et  comment  tourner  le dos  au passé  sans  l’oublier pour négocier l’avenir ? Voilà  les questions soulevées par Ouidah, le devoir de mémoire, écrite  et  mise  en  scène  par  Alphonse  Demeho, qui se  jouera  les 7, 10 et 11 mai 2011 au Théâtre Darius Milhaud, à Paris dans le 19ème arrondissement. 

Je co-animerai cette rencontre avec Penda Traoré. L'entrée est libre. Rendez-vous à 19h au restaurant L'Albarino Passy, 4 rue Lekain, Paris 16ème arrondissement. La station la plus proche du métropolitain est La Muette, Ligne 9. Venez et faites passer l'information!

mercredi 6 avril 2011

Tahar Ben Jelloun : Sur ma mère


Voici un roman qui, à prime abord, me paraissait être une lecture tranquille, apaisée sur un sujet certes difficile, Alzheimer, la sénilité d’un proche, mais qui sous la plume de Tahar Ben Jelloun allait connaître un traitement accessible. Sur ma mère est cette narration que le romancier marocain porte sur sa mère rongée par ce mal. Cette maladie où l’individu vieillissant perd ses facultés physiques et mentales. Cette pathologie où l’univers du patient s'enferme dans un passé lointain, écartant le quotidien, oubliant sporadiquement les proches qui chaque jour assiste à la faillite du corps et de l'âme...

C’est un regard sur l’accompagnement de cette femme qui a véritablement un statut particulier pour Ben Jelloun, cette source de bénédiction sur son travail d’artiste. Sa matrice, sa mère. La relation qui le lie à sa mère est très intéressante. Mais le centre de l’attention de l’écrivain est de restituer la dégénérescence du parent aimé. Il raconte donc cette maladie en s’immisçant dans le propos incohérent, répétitif de la mère. Dans ses délires, des morts peuplent la petite maison bâtie au bord d’une falaise de Tanger qu'elle habite, cette demeure chargée d’humidité et se dégradant au fil des ans. Elle se retrouve dans les années 40-50, à Fès, ville qu’elle a tant aimée avec les figures de ses différents époux qu’elle a successivement perdue. On se prend de sympathie pour cette petite dame, assistée par une dame de compagnie de longue date, qu’elle accuse de tous les maux, mais qui lui reste fidèle malgré l’amertume par une sorte de pacte secret qui les unit.

Cette narration devient laborieuse au fil des pages, car l’auteur nous conduit dans les labyrinthes complexes de la mémoire de sa mère, comme Faulkner le fît avec brio dans Le bruit et la fureur en nous narrant le monde vu par un arriéré mental. La performance de Ben Jelloun relève du même principe, de traduire cette vision du monde déformée par la maladie et la résurgence d'un passé enfoui que le fils aimant et assistant sa mère récolte pour en faire la matière d'un nouveau roman. Aussi même si c’est long, le lecteur comprend le sens des cycles qui reviennent, les attentes répétées, les angoisses ressassées et la vie d’une femme du Maghreb mise à nue.

Ce livre peut être traumatisant. Il renvoie à des réalités que l’on préférerait ignorer. Sur la maladie d'Alzheimer, sur la question de l’assistance et de l’accompagnement. On pourrait penser que Ben Jelloun se lance dans une critique de l’orientation de l’Occident vers un parcage des vieux dans des hospices et autres maisons de retraite. Pourtant, son analyse montre que l’accompagnement de sa tendre mère est le fait de mécanisme de solidarité traditionnelle avec tout ce qu'il a de retors et de non-dits, instituant une forme de relation de pouvoir qui profite aux parents du malade. Keltoum.


Les dernières pages sont très belles, très dignes, un vibrant hommage à la mère. Très émouvantes. Elles parleront à toute personne ayant accompagné un proche dans de telles circonstances. Un très grand roman.

Editions Gallimard, Collection Folio, 1ère parution en 2008, 284 pages

Quelques commentaires :

samedi 2 avril 2011

Street marketing : Le cas Santaki

Je suis un peu à la bourre au moment où j’aimerai évoquer une rencontre que j’ai faite au salon du livre. Ben, oui deux semaines déjà, je suis un peu lent à la gâchette. Et pour être précis, c’est devant le salon du livre, le samedi 18 mars 2011, que je me suis fait harponner par un jeune banlieusard distribuant des prospectus. Le temps de jeter un coup d’œil, un peu harassé par mon après-midi à sillonner ce salon dans tous les sens, déjà en phase digestion des différentes rencontres passionnantes ou pas, la musique rap que distillait un van noir a attiré. « Devant le van, c’est l’écrivain » me dit le distributeur de prospectus avant de poursuivre son prosélytisme forcené.




Le prospectus faisait la promotion d’un nouveau polar « made in 93 ». Les anges s'habillent en caillera. Rachid Santaki, l’auteur se remettait à peine d’un échange avec Dominique Manotti, référence absolue dans le monde du polar français, qui avait eu le plaisir de lire son bouquin et en disait du bien. S'ensuit quelques coups de fil du type « Bon sang, tu n’imagines avec qui je viens de causer… ». L’homme est sympathique et prend le temps de m’expliquer le principe de sa promotion à l’orée du salon. « Street marketing ». Affichage sauvage, poching. Voilà plusieurs mois qu’avec une petite équipe, Rachid Santaki écume les rues de la Seine-Saint-Denis pour faire la promotion de son polar, « les anges se réveillent en caillera ». A la manière des groupes de rap, Rachid a fait un affichage de masse digne d’un politicien en campagne, du taguage effaçable sur les trottoirs en sortie de métro, et il a sillonné les quartiers avec son van aux couleurs de son roman pour toucher sa cible. A savoir, les jeunes dont son roman s’inspire.

En se positionnant à la sortie du salon du livre, Santaki s’inscrit dans cette démarche marginale et originale. 6000 exemplaires vendus déjà. On approche des meilleurs scores de la collection Continents noirs de Gallimard. Je ne peux pas juger de la qualité du texte. Je ne l’ai pas lu, mais je tenais à saluer la symbolique de la démarche militante de cet auteur qui loin de pleurnicher sur un public ou d'hurler aux loups sur la fermeture supposée de l'univers germano-pratin à son travail, Rachid Santaki part à la conquête d’un nouveau lectorat, lui proposant une alternative aux textes de rappeurs de plus en plus monotones et en manquent d’inspiration sur le discours à construire sur un quotidien qui se détériore.



C’est une approche très coûteuse en temps, en énergie, en finances, en pédagogie mais elle peut s’avérer payante sur le long terme. Belle approche, bonne mentalité, ce mec m’a bluffé en sortant de mon salon du livre. Il valait bien un article en marge du salon.

Je vous propose, en attendant de lire moi-même son roman, quelques extraits du roman sous forme de courts-métrages : Le marseillais dans une cave, Elvira, La gifle.
 
L'auteur s'exprime également sur France Info.