dimanche 27 mars 2011

Samantha à Kinshasa au Tarmac de la Villette

Je brûlais d'impatience de vous parler de la programmation de Samantha à Kinshasa au théâtre du Tarmac de la Villette. Oui, certains se souviendront de la chronique que j'avais réalisée après avoir lu le texte de Marie-Louise Mumbu portant le même titre. Il s'agit d'une adaptation qui sera portée sur scène par Alvie Bitémo dans le rôle de la joviale Samantha, qui durant le vol qui la conduit vers l'Europe, nous parle de cette ville titanesque qu'est Kinshasa, avec ses personnages hauts en couleur, hommes, femmes, jeunes, vieux se démenant pour affronter un quotidien incertain.
Kinshasa, c'est également des sons, une ville bruyante où les nganda (bistrots à ciel ouvert) livrent des décibels de rumba et de ndombolo sans aucune retenue. Benoist Bouvot, artiste musicien, accompagnera la prestation de la comédienne congolaise en mettant en scène cette dimension sonore de Kin la belle (pour ne pas dire autre chose).

Un quotidien à des années-lumières du train-train que je déroule dans mon univers francilien. Un quotidien où la joie de vivre ne laisse aucune place à la sinistrose. Je garde un très bon souvenir de cette lecture, aussi quand j'ai pris connaissance que le texte de Marie-Louise Mumbu allait être adapté, j'ai passé commande pour être à la première de cette pièce qui sera jouée mardi 29 mars jusqu'au 9 avril 2011.

A noter la présence de l'auteure congolaise Marie-Louise Mumbu le 2 avril 2011 au Tarmac de la Villette.

Marie-Louise Bibish Mumbu / Catherine Boskowitz
Texte Marie-Louise Bibish Mumbu (Le Cri, Afrique Editions, 2008)
Conception et mise en scène Catherine Boskowitz
Conception musicale et interprétation Alvie Bitemo et Benoist Bouvot
Création sonore Benoist Bouvot
Création lumière Laurent Vergnaud
Regard sur la scénographie Jean-Christophe LanquetinDemandez Tarif Afriqua Paris (10€).


Notez également le spectacle réalisé par les artistes congolais D. Kazadi, S. Amisi et Y. Mulamba
Congo my body au WIP de la Villette du 6 au 9 Avril 2011

 ©Enrico Bartolucci

Danse - Chant - Marionnettes
Djodjo Kazadi, Serge Amissi et Yaoundé Mulamba

Distribution 
- Conception et chorégraphie : Djodjo Kazadi 
- Danse, chant et manipulation : Djojo Kazadi, Serge Amisi et Yaoundé Mulamba 
- Regard extérieur : Rachid Ouramdane, Faustin Linyekula, Dieudonné Niangouna


Passez le mot !

mercredi 23 mars 2011

Pierre Michon : Les Onze

poésie active

Voici une authentique fiction. Et je me suis totalement fait avoir par la quatrième de couverture du roman Les Onze de Pierre Michon.


« Les voilà, encore une fois : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Nous connaissons tous le célèbre tableau des Onze où est représenté le Comité de salut public qui, en 1794, instaura le gouvernement révolutionnaire de l'an II et la politique dite de Terreur. Mais qui fut le commanditaire de cette oeuvre ? À quelles conditions et à quelles fins fut-elle peinte par François-Élie Corentin, le Tiepolo de la Terreur ? Mêlant fiction et histoire, Michon fait apparaître avec la puissance d'évocation qu'on lui connaît, les personnages de cette « cène révolutionnaire », selon l'expression de Michelet qui, à son tour, devient ici l'un des protagonistes du drame. »
Bien que je ne sois pas un expert en œuvre d’art touchant à la Révolution française de 1789, il y a des œuvres dont on a eu un écho comme le fameux Marat mourant de David. Le célèbre tableau des Onze ? Je ne connaissais et j’espérais soigner mon ignorance en lisant ce texte de Pierre Michon. En plus, l’idée d’avoir droit à une réflexion sur l’art, sur la commande d’un tableau, sa confection, son rapport à l’Histoire, voir son influence sur l’Histoire me paraissait extrêmement intéressante. Je me suis donc plongé très naïvement dans cette histoire touchant un tableau sensé représenter les onze éléments du Comité de Salut Public qui ont incarné le pouvoir sous la période de la Terreur sous la Révolution française.

Pierre Michon commence d’abord la construction de sa trame en brodant autour de l’univers de l’artiste François-Elie Corentin. Le Tiepolo de la Terreur. Partant de son univers familial, il remonte pour cela au grand-père de l’artiste, huguenot apostat, ingénieur ayant travaillé à la réalisation du Canal d’Orléans qui passe par Combleux en exploitant des contingents de limousins.

« Son grand-père maternel, un huguenot de peu de foi revenu dans le giron de Rome à la Révocation, nouveau converti comme on disait, était de ces entrepreneurs en terrassement et gros œuvre de maçonnerie, qui sans autre atout dans leur manche que des bataillons de Limousins dont le statut et le salaire à peu de choses près étaient ceux des nègres d’Amérique, firent fortune dans les grands travaux de fleuves et de canaux, sous Colbert et Louvois. »
Edition Gallimard, Collection Folio, page 25-26

Le romancier limousin poursuit dans de grandes phrases, avec une forme de colère sourde lorsqu’il évoque la condition des limousins, dont les cadavres forment le fond des beaux canaux sur lesquels nous contemplons une nature merveilleuse.

« Ainsi quand de Combleux à Orléans avec sa mère bras dessus bras dessous elles allaient rejoindre par la levée quelque petit salon littéraire, la jeune fille avait devant les yeux l’emblème du désir et de sa satisfaction, le canal avec tout le ciel reflété dedans; et dessous des fondations invisibles, c'est-à-dire deux générations de terrassiers et maçons limousins qui avaient eu une espèce de vie avant de tomber des échelles ou de s’embourber sans reste dans la Loire, des espèces de joie en forme de bonbonnes de quasi-vinaigre et de couteaux à cran d’arrêt, une espèce de femme qu’ils voyaient deux mois de l’année sur douze en Limousin, les deux mois d’hiver noir, dont sous l’habit noir ils n’avaient jamais vu le corps nu mais que seulement à l’aveugle dans des salles communes empestées où toute une famille dormait, ils avaient en pleine nuit troussée, besognée et engrossée, et de cet exploit avaient tiré des espèces d’enfants destinés à leur tour à être des nègres d’Amérique dix mois sur douze. »
Edition Gallimard, Collection Folio, page 32-33

(Combleux au bord du Canal d'Orléans)
La séquence ci-dessus est ponctué par un retentissant blasphème. J'y reviendrai. Pierre Michon poursuit son analyse des racines de l'artiste pour nous décrire sa parenté paternelle limousine qui a réussi miraculeusement à s'extraire de la condition décrite plus haut. Le père, François Corentin, amoureux des lettres, file vers Paris, abandonnant épouse et enfant derrière lui.

Ce background est très intéressant, même si je l'avoue, c'est à la relecture que j'apprécie mieux le sens de certaines descriptions. L'écriture est très classique dans sa forme, et l'auteur nous fait sentir ce monde lointain dans le temps, mais également dans l'espace puisqu'on ressent cette terre lointaine de la Creuse, de la Corrèze, du Limousin. Il y a comme une colère sourde dans cette narration dont le blasphème est l'aboutissement absolu. Ne vous attendez pas à ce que je le répète ici. Goût de la provocation de l'auteur? Etat d'esprit profond dans cette population limousine exploitée dans ce 18ème siècle des grands chantiers serrant une amertume profonde envers le ciel à défaut de l'adresser contre les hommes responsables de ces inégalités? On pourrait retorquer à Pierre Michon que les nègres d'Amérique avec lesquels il dresse des similitudes sur le sort des limousins, beaucoup d'entre eux dont la condition d'esclavage ne leur accordait pas un répit de deux mois, on produit le gospel pour affronter leur labeur et leur exploitation sans présenter un poing rageur à l'égard de Dieu.

La seconde phase touche à la création de l'oeuvre elle-même. La commande d'un tableau de quatre mètres sur trois, représentant les onze membres du Comité de Salut Public dirigé par Robespierre qui instaura la Terreur. Pierre Michon y propose une réflexion sur l'art, le rapport de l'art avec l'Histoire, la manipulation que l'oeuvre d'art peut sous l'impulsion du génie du créateur. Mais c'est également une analyse de l'oeuvre elle-même, une sorte de cêne laïque qui est l'expression ultime, selon ma lecture de ce roman, du rejet de la présence divine. On sourit benoitement en se souvenant que les hommes du Comité de Salut public, souvent des hommes de lettres, ont incarné la barbarie d'une révolution dont les fondements ne prêtaient pas à un tel carnage, quand Jésus-Christ et ses douze disciples ont réalisé le bouleversement du rapport au divin et à l'humain que l'on connait par le témoignage et l'amour.

En plus d'avoir fait naitre sous sa plume un roman dense, l'écrivain a peint en partenariat avec l'imaginaire du lecteur ce tableau des Onze. Cette peinture existe donc. 

Ce livre a obtenu le Grand Prix du Roman de l'Académie française.

Editions Verdier, 144 pages, 1ère parution en 2009

Voir les interviews de Pierre Michon sur France 2 et Philippe Lefait (Les mots de minuit) et la chronique de Fahrenheit 451.

mardi 22 mars 2011

Mon Salon du livre de Paris, 2011

Une intervenante sur cet espace m’a demandé la semaine dernière si je comptais faire un tour au Salon du Livre et laisser un compte rendu chez Gangoueus. Sincèrement, je n’y pensais pas vraiment. Mais cette interpellation et la nécessité de rendre compte au moins une fois de mon salon du livre de Paris, le tout allié à l’invitation des Editions Vents d’Ailleurs, je ne pouvais être que présent cette année au Salon du livre. J’ai choisi le samedi. Bras ballants, quelques bribes de programmes en tête, comme l’intervention du Professeur Théophile Obenga au stand des auteurs du Bassin du Congo, je me suis laissé porter vers mes centres d’intérêt. La littérature africaine, celle d’Haïti, celle des Antilles.



C’est assez marrant cette démarche chez moi, mais entre nous je l’assume et l’idée de rencontrer les auteurs que je lis, les sommités dont j’entends parler régulièrement, l’accessibilité immédiate de ces hommes et ces femmes de lettres africaines comparée aux immenses files pour avoir la signature de Jacques Chancel ou Michel Rocard, j’ai choisi une certaine facilité et la possibilité de l’échange avec ces créateurs venus d’un ailleurs que je connais un peu.

Deux pôles intéressants concentraient tous ces auteurs. L’imposant stand des auteurs du Bassin du Congo, initié par les autorités congolaises, sous la direction de l’ambassadeur du Congo en France et homme de lettres, Henri Lopes, et de l’organe de presse Les dépêches de Brazzaville qui porte un intérêt certain à la promotion en France de la culture africaine. On peut dire sans trop de risque que ce désir de visibilité a été largement atteint cette année comme l’année dernière dans ce salon du livre. Conteurs talentueux ont su capter l’attention du public passant. Animations diverses. J’ai eu le plaisir d’écouter l’égyptologue et linguiste Théophile Obenga, qui poursuit seul le travail de Cheikh Anta Diop. L’homme de science congolais eut l’occasion de revenir sur son travail, sur la nécessité d’une relève, sur les polémiques qui l’opposent aux
africanistes sur ses travaux démontrant l’antériorité des civilisations nègres dans l’Egypte ancienne...

L’occasion fut belle aussi de faire la découverte du travail de Rhode-Batsheba Makoumbou, par la sculpture qu’elle a prêtée au stand congolais, à savoir un paysan portant sur sa tête une grappe de noix de palmes. Un peu absent, on se demande ce que le bonhomme pensait de ce rassemblement de beaux parleurs, et en quoi leurs discussions de salon influeraient sur son destin de porteur de noix de palmes. Magnifique sculpture en tout cas.

Chapeau en tout cas pour cette initiative congolaise. Pourvu qu’elle soit pérenne. La question qui me martelait l’esprit est de savoir s’il existait un tel événement à Brazzaville, à Pointe-Noire ou à Dolisie visant à faire découvrir au public congolais, les auteurs africains et d’ailleurs et surtout permettre la circulation du livre, le rendre accessible…

Le deuxième pôle fut celui de l’Institut Français, anciennement dénommé CulturesFrance. J’y retrouve les romanciers Léonora Miano, Mamadou Mahmoud N’Dongo, entre autres, qui présentent brillamment leurs récentes parutions qui nous parlent de cette France qui change, qui échange, qui intègre ou pas ses nouvelles composantes ethniques et ses particularismes. Le problème de ce type de méga-rencontres est le fait qu’on n’a pas toujours le temps de concentrer sur une activité, sur un échange. Aussi ai-je aperçu Kettly Mars dans le même stand. Son roman Saisons sauvages m’avait profondément ému l’année dernière. Il fallait que je le lui dise de vive voix à cette grande dame, au sens propre comme figuré, des lettres haïtiennes. On ne peut s’empêcher en tant que le lecteur, d’entendre ou d’identifier la voix ou une voix de l’auteur dans sa création… Nous pardonneront-ils ce voyeurisme… On se surprend à parler du Rwanda d’aujourd’hui avec la journaliste Laure Malécot qui nous a rejoints… La pesanteur du génocide encore présente, avec trois mois de commémoration chaque année. Est-ce trop lourd ? Est-ce excessif? Il y a des questions pour moi qui n’ont pas toujours de réponse…

Obambé Gakosso, un blogueur congolais, vieille connaissance du web que je rencontre « réellement » pour la première fois, me permet de faire la discussion avec Eugène Ebodé venu de Suisse pour la promotion de Madame L’Afrique édité aux éditions africaines Apic. Un livre que j’ai hâte de découvrir tellement ma discussion avec cet auteur camerounais m’a parue intéressante. L’homme que j’ai découvert avec sa nouvelle dans le recueil Ancrage africain, continue son aventure algérienne avec les éditions Apic.

La rencontre à laquelle il participe me permet d’observer le fossé qu’il peut y exister à savoir parler de son œuvre selon plusieurs intervenants. Nous sommes une quarantaine dans le public, l’écrivaine malienne Oumou Ahmar Traoré de son roman qui aborde la question de l’immigration vue par les femmes restées au Mali. Quand Alain Mabanckou prend le relais, pour Demain j’aurai vingt ans, le public est tout de suite captivé et conquis… C’est tout l’intérêt de ce genre d’événements. Que dire du plaisir de revoir le professeur Dongala, dont Photo de groupe au bord du fleuve a été élu Meilleur roman français de l’Année 2010 selon le Magazine Lire, débarqué de New York pour cet événement ?

Il y a tous ces échanges également avec les professionnels de l’édition en France ou au Mali, hier, avec Ibrahima Aya dont j’ai récemment découvert l’originalité de l’écriture dans Ancrage africain et le discours dans Novembre à Bamako et qui fait un travail fabuleux au Mali pour créer une chaîne économique du livre. Des acteurs du terrain qui le temps de ces rencontres nouent des contacts…

Naturellement, nous sommes en format blog, je ne peux pas m’étendre plus longuement sur ce salon qui fut une belle expérience. A refaire. Sûrement. En attendant, je vous donne rendez-vous jeudi 24 mars, pour la rencontre Afriqua Paris avec Kangni Alem, Marie-Célie Agnant et Alvie Bitémo.

Je terminerai ce billet en ayant une pensée pour les proches d' Hamid Skif ainsi que pour le milieu des lettres algériennes suite à la disparition la semaine dernière de ce poète algérien.

samedi 19 mars 2011

Raharimanana : Les cauchemars du gecko

Le gecko est un étrange animal. C’est une forme de lézard que l’on retrouve souvent dans les demeures sous les tropiques. Animal paisible et discret, étrangement, alors que blattes et cafards, rats et moustiques font sauter au plafond le plus zen des humains, le gecko triomphe par son apparente non-présence. Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu le cri d’un gecko.

Imaginez donc les cauchemars du gecko. Cette petite bête silencieuse en présence de laquelle l'homme du sud exprime toutes ses frustrations, ses rancoeurs, ses espérances. On peut penser que ces cauchemars de tout ce qu’il a absorbé auprès des humains des pays chauds sont riches d'enseignements.

Les séquences se succèdent. Textes courts. Poésie. Slam. Coups de gueule. Coups de griffe. Coups de plume. Les maux décriés sont étalés sur des thématiques très différentes : la mondialisation, le sarkosysme, l’exclusion sociale, la colonisation, le colonialisme, la démocratie, les dictatures tropicales, l’esclavage, le génocide rwandais, le duvaliérisme, l’écologie… Présenter comme cela, ces cauchemars du gecko peuvent paraître sous la forme d’un fourre-tout, une concaténation de cris différents, distincts, une cacophonie sans nom.
Photo Gecko - copyright Wahj


Non. Il n'en est rien. Les indignations sont multiples, mais très justes dans leur énonciation, portées par la plume très libre, engagée, originale de Jean-Luc Raharimanana. Un cri qui interpelle. Je les ai lues à haute voix ou en les murmurant, ces indignations, ce texte magnifique, selon mon positionnement dans les rames de train.

Les mots du gecko ne sont pas de tout repos, il entend des choses qu’on n’est pas sensé dire en public. Il en rit. Il en pleure. Il crie?  Comme le regard sur le 11 septembre vu par un homme quelque part dans le Tiers monde. Il gènera certains. Il est, de mon point de vue, important de prendre le temps de rentrer dans cet univers pour comprendre la pensée profonde de l'homme de lettres malgache et y voir un appel au dialogue.

Je terminerai en soulignant la présence de la photographie dans ce bel ouvrage. Elle est dans sa forme très proche du texte, sombre, floue. Ces clichés qui interrompent l'écrit nécessitent le recul du lecteur pour comprendre l'image.

Ce qui nous lie n'est pas la mémoire mais bien l'oubli noir que personne n'ose enjamber de peur de rencontrer l'innommable, est-ce l'histoire que d'oublier ce qui n'est pas à retenir, la honte et le scandale de soi, l'inhumanité.

La peur du gecko, l'inanité de vouloir l'attraper. Bête visible mais impossible à attraper, le son, son cri, gecko, gecko, gecko, comme ailleurs, son, son absurdité de marcher sur les murs, au plafond, la crainte du sang froid du reptile collé à la peau suante. Sa gueule de foetus de chair et de peau transparentes et de grands yeux, comme inachevée, là, nous confondant sur l'impossible : marcher sur les murs, l'invisibilité visible, foetus mouvant, langue qu'il vomit, gecko n'attaque pas, gecko reste immobile, gecko partout, à n'importe quel endroit, gecko derrière soi, gecko dans les plis du sommeil, cette peur qu'il installe, et pourtant il n'a que moustiques à gober[...].

Page 47, Editions Vents d'ailleurs

Bonne méditation,
Raharimanana, Les cauchemars du gecko
Editions Vents d'ailleurs, 1ère parution en 2011

Photo Jean Luc Raharimanana - Copyright  MJ_Deharo

vendredi 18 mars 2011

[Afriqua Paris] : Rencontre avec Kangni Alem et Marie-Célie Agnant

Ce jeudi 24 mars, dans le cadre de la rencontre culturelle hebdomadaire Afriqua Paris, les invités seront Kangni Alem, Marie-Célie Agnant et Alvie Bitémo .

Kangni Alem est un romancier, dramaturge et universitaire togolais qu’on ne présente plus dans l’espace des lettres africaines de langue française. Il est lauréat du Grand prix littéraire d’Afrique noire pour son roman Cola cola Jazz et Grand prix de théâtre Tchicaya U Tam’si. Auteur d’une dizaine de romans, recueil de nouvelles et pièces de théâtre, nous recevons cet homme de culture pour son roman Esclaves , paru il y a deux ans chez Lattès. L’originalité de ce texte et son sujet traitant de la traite, des collaborations, des résistances et du retour des afro-brésiliens méritent un arrêt…sur roman.

Marie-Célie Agnant est une romancière québécoise, originaire d’Haïti. Auteure prolifique outre-atlantique, son roman Un alligator nommé Rosa est publié chez Vents d’ailleurs après une première parution, il y a quatre ans au Québec. Marie-Célie Agnant aborde dans ce roman le duvaliérisme et l'impact du macoutisme sur les victimes de ce système, ainsi que la question de l'impunité et de la justice.

Enfin, la comédienne Alvie Bitémo et la metteur(e) en scène Claire Boskowitz nous présenteront la pièce Samantha à Kinshasa qui sera jouée au Tarmac de la Villette à partir du 29/03. J'ai eu le plaisir de chroniquer sur mon blog le roman qui inspire la pièce, ce devrait être passionnant sur scène.

Rendez-vous jeudi 24 Mars 2011 de 19h à 21h, à l'Albarino Passy, 4 rue Lekain, Paris 16ème arr. Métro 9 la Muette. Si vous n'êtes pas dispo, faites passer le mot aux passionnés de littérature et de théâtre dans votre entourage. L'entrée est libre.
A jeudi !
 
Plus d'infos sur Afriqua Paris
ou sur la page facebook dédiée

et enfin sur le restaurant Albarino Passy  

mardi 15 mars 2011

Marie-Célie Agnant : Un alligator nommé Rosa

Les dés sont jetés très rapidement dans ce roman. Le décor d'abord. Une belle baraque quelque part dans un coin paumé de la Côte d'Azur. Rosa ensuite. L'alligator. L'ancienne reine choche. Elle est clouée à son lit. Malade, boulimique. Les aides-soignant(e)s et infirmier(e)s défilent. La bonne dame est acariâtre, difficile à gérer. Laura, une haïtienne comme Rosa, veille sur elle et a la charge de recruter un nouvel infirmier en espérant trouver la perle rare qui saura se montrer patient et persévérant à l'égard de Rosa Bosquet. Antoine Guibert semble faire l'affaire...

Seulement Antoine Guibert ne s'est pas présenté auprès de Laura par un simple concours de circonstance. Il connait particulièrement bien Rosa Bosquet, ancienne fille lalo, ancienne reine choche du régime duvallieriste, femme impitoyable qui, parmi les nombreuses actions funestes à mettre sur son compte, a fait disparaitre toute la famille d'Antoine Guibert senior, journaliste engagé et opposé aux dérives du duvaliérisme. Antoine Guibert fils a juste dix ans quand cette razzia a lieu et qu'il y survit miraculeusement.

40 ans après ces méfaits, Guibert se retrouve face à une Rosa Bosquet, grabataire, et cela semble être la fin d'une quête effrenée qui l'a conduit en Floride, au Canada, en France pour glaner moult indices auprès de victimes ou d'éléments ayant fait partie de la sinistre horde de Rosa. Cependant, il est confronté à un mur. Rosa est enfermée dans un mutisme ferme, poussant des hurlements d'un autre âge qui semblent résumer le chaos intérieur affiché de Rosa. Pas compassion, pas de repentir.

Marie-Célie Galant centre son ouvrage sur cette confrontation entre la (ou les) victime(s) et le bourreau du passé avec des rôles inversés dans le présent. Elle analyse la quête et la soif de justice de Guibert opposé au mur de granite de l'alligator, à son état de décrépitude, à sa stratégie de survie. Elle ne s'attarde pas à comprendre Rosa. C'est un monstre, une truie, une bête, l'incarnation de la barbarie réduite à des mugissements. Elle oppose aussi deux réactions face l'oppression incarnée par Rosa, celle de Laura passive, écrasée et celle d'Antoine déjà décrite.

La romancière haïtienne donne la parole à toutes ces victimes sur lesquelles s'est abattue la violence bestiale du macoutisme. D'ailleurs, si on a parfois l'impression que l'écrivaine est dans une sorte d'impasse dans son écriture de la confrontation, son propos est beaucoup plus fluide dans l'évocation de cette période de terreur qu'a représenté le duvaliérisme pour Haïti. Les témoignages sont déroutants. Cette réflexion sur la quête de justice des victimes de Duvalier est d'autant plus intéressante quand on la met en regard avec le retour de Baby doc en Haïti en janvier dernier, dans l'impunité la plus totale.
L'aspect surprenant de ce roman est de découvrir cette violence de l'état Duvalier perpétrée par des femmes.
A découvrir, bonne lecture.
Editions Vents d'ailleurs, paru en 2011, 192 pages
1ère parution aux éditions du Remue ménage
Voir un interview par du site Ile-en-île de Marie-Célie Agnant

La romancière s'exprime sur ce roman dans le cadre de la rencontre Afriqua Paris (cliquez sur le lien pour voir la vidéo de l'intervention Marie-Célie Agnant).

samedi 12 mars 2011

Les diamants de Kamituga

Je relaie une initiative intéressante qui nous a été présenté lors de la dernière rencontre Afriqua Paris. Il s’agit d’un projet visant à soutenir la diffusion gratuite à Bukavu à l’est de la RDC de 100000 exemplaires d’une bande dessinée de Séraphin Kajibwami, jeune auteur congolais : Les diamants de Kamituga.


L’initiative est soutenue par l’association AAD Fund, dans le cadre du projet Les bulles de Bukavu, qui aide à l’édition et à la commercialisation en Europe de la BD pour permettre la diffusion gratuite.
Dans cette bande dessinée, l’action se déroule dans l’est de la R.D.C. On y retrouve l’atmosphère délétère du chômage, de précarité, la violence du conflit armé qui ensanglante l'est de la RDC depuis des années (4 millions de morts), des embrouilles par lesquelles chacun se cherche.
Un homme de Bukavu, enfermé dans le cercle vicieux de l’inactivité et fragilisé par la précarité dans laquelle est plongée sa famille, décide d’aller tenter sa chance à Kamituga. Les mines de diamant de Kamituga. Le chemin qu’il prend ne sera pas de tout repos.

La fonction première de cette BD et de l’action de solidarité qui l’accompagne est de sensibiliser le lecteur de Bukavu à la question du Sida et du VIH.

Je note l'information suivante extraite du site de AAD Fund :

Cette BD sera produite et diffusée de façon gratuite et massive en swahili et en français auprès de la population locale par AAD, puis vendue en Europe et aux Etats-Unis au profit de l'ONG locale SOS Sida, partenaire du projet. SOS Sida vient en aide aux femmes séropositives par la médicalisation et la prévention, notamment grâce au soutien de l’ONG française Solidarité Sida.

La femme qui raconte l’histoire a été infectée par son mari. Il s'agit d'une histoire réelle.

J’ai apprécié la qualité des dessins réalisés par Kajibwami. C’est un ensemble réussi. La BD pêche par contre au niveau du scénario qui aurait mérité une plus grande attention. Il n’empêche que ce texte atteint ses objectifs en traitant en filigranes la question de cette maladie infectieuse tout en nous rappelant l’enfer de la guerre oubliée de RDC.

Vous pouvez donc soutenir cette action en commandant un ou plusieurs exemplaires de la BD sur le site de l’association AAD Fund ou en commandant chez votre libraire.

Les diamants de Kamituga, Séraphin Kajibwami
Editions AAD, paru en 2011

jeudi 10 mars 2011

Petite méditation sur la création artistique

Je me demande quelle sensation peut ressentir un romancier quand, dans le coin sombre d’une salle de spectacle, il entend clamer par un comédien talentueux, des tirades de son texte, quand il voit sa création prendre forme dans un lieu, son verbe être incarné, interprété, remodelé par autrui, par un autre artiste.

Parce que je réfléchis pas mal ces derniers temps au rapport que peuvent entretenir une créature avec son créateur, cette réflexion déteint sur cette chronique quand je pense à Wilfrid N'Sondé venu d’Allemagne pour assister à la première de la pièce de théâtre « le cœur des enfants léopards ». Cette chose que vous avez produite et qui ne vous appartient plus déjà. J’imagine que la question n’était pas nouvelle pour l'écrivain congolais, vu que son roman a été adapté au théâtre en Allemagne et à Namur en Belgique.

Le créateur doit subir l’évolution de son œuvre. Tant qu'un livre n'est pas ouvert, tant qu'il n'est pas lu, il n'existe pas. Il existe en naissant sous l'inspiration de l'auteur. Il est modelé, trituré, peaufiné, édité par le romancier, l'imprimeur, l'éditeur. Il est réduit au silence le temps qu'il traîne sur un rayon de librairie ou sur l'étagère d'une bibliothèque poussiéreuse. Puis il renaît dans l’intimité de la lecture. Une interprétation, fruit de l’interaction du texte avec les états de l’âme du curieux qui le visite et de sa vision du monde, se forme et transforme l’objet initial à un instant précis et dans un espace déterminé en quelque chose de nouveau. Des parents ont beau créé un cadre idyllique pour l’éducation de leur progéniture, ils ne sont pas maîtres des interactions, des chocs, des tempêtes, des amours que la vie assènera aux fruits de leurs entrailles.

Dans l’obscurité d’une pièce de théâtre un auteur voit là, livré devant lui, au moins deux strates de lectures : celle du dramaturge qui a adapté son œuvre, celle du comédien qui après avoir ruminé son texte, le vomit, le renvoie avec sa grille de déchiffrage. On peut rajouter à la sortie du spectacle, celle des spectateurs.

S’offusquer d’une critique, d’une interprétation d’un texte ne satisfaisant pas un canon de lecture, est la preuve qu’un cheminement vers la maturité est encore à réaliser. Une critique positive ou négative est la plus belle chose qui puisse arriver à un auteur, car elle est préférable à l’indifférence. L’avantage de la critique négative quand elle touche à la forme, à l’esthétique, à la rigueur, au dépassement de soi, c’est qu’elle traduit la possibilité d’un progrès, d’une amélioration. Disons-le, en lisant un très beau texte d'une première parution, il m’arrive d’hésiter de revenir vers ce type d’auteur, appréhendant quelque peu un texte de moins bonne facture. Par contre, il est passionnant de se laisser surprendre à chaque lecture par un romancier qui à chaque parution, passe un cap, développe son potentiel, se transcende… J'imagine que ce dernier s'est nourri, entre autres, du regard des autres sur sa création pour la faire évoluer, grandir...

Gary Victor m’avait donné un avant-goût du conflit créature/créateur dans son texte extrêmement original et complexe intitulé Banal oubli. L’insoumission d’un personnage souhaitant échapper à la plume féconde de l’auteur haïtien prît des formes complètement disproportionnées. C’est du Victor et c’est très fort.

Pour revenir à la scène du Tarmac de la Villette qui inspire ces notes, pour revenir à la création, à l’interprétation, ce Cœur des enfants léopards version Dieudonné Niangouna fût un enchantement. Une prouesse des deux frères. Le texte de Wilfried N’Sondé est un long monologue. Je me demandais comment il pourrait être adapté sans plongé le spectateur dans une profonde léthargie. Sonder les méandres torturées de l’intériorité d’un jeune homme de banlieue en garde à vue dans le cadre d’un fait divers dont ignore les contours. Pas facile, surtout en ces temps où on a du mal à écouter l'autre. Mais voilà, Criss Niangouna était tout simplement habité par le verbe de Wilfrid N'Sondé. Le comédien restitue admirablement la rage de ce jeune des cités. Le désarroi de celui qui a perdu l'amour. La souffrance de celui qui est rattrapé par les démons de murs de béton qui l'ont façonné. Le maelström de la perte des repères qui engloutit l'individu sans lui laisser une chance. Il est la voix de l'agent des forces de l'ordre qui interroge. Il est la voix d'une France qui se meurt de ne pas écouter les pulsations de son coeur...

Le livre a été magnifiquement rendu. Le spectacle fut passionnant. Wilfrid N'Sondé était rayonnant de joie à la fin du spectacle.

Cette pièce est jouée au Tarmac de la Villette de Paris, jusqu'au 19 Mars 2011.

Voir la critique des Inrocks et de Liss.

vendredi 4 mars 2011

JM Coetzee : En attendant les barbares

Nous sommes sur un poste avancé d’un empire. Une petite ville, Les Marches, d’une province éloignée au-delà de laquelle règnent les barbares. Il n’est pas aisé de situer dans le temps cette narration. Mais on peut s’autoriser à penser aux grands empires qui ont dominé la planète, l’Egypte, l’empire romain, l’empire colonial britannique. Peu importe, les questions que met en scène John Maxwell Coetzee dépassent très largement les questions de temps et d’espace (ici une ville aux portes d’un désert). C’est principalement la force de ce roman dense, fort, déroutant, angoissant parfois.


Le magistrat voit arriver dans sa ville un militaire (ou un officier de police) qui a une mission à mener contre les populations barbares qui entourent cette limite de l’empire. Dès le départ, tout oppose ces deux hommes. L’un est un homme de droit, rondouillard, gérant cette cité depuis un grand nombre d’années avec une certaine harmonie avec les barbares. L’autre représente cette force légale devant assurer la sécurité d’un territoire par tous les moyens, même les plus vils pour ne pas dire barbares. Mandaté par le pouvoir central, le colonel Joll capture à l’aveuglette des habitants des zones environnantes et des barbares. La torture la plus efficace n’a pas de secret pour cet homme sans scrupule. Le magistrat va se prendre de sympathie pour une des victimes du tortionnaire de l’empire, une femme barbare dont les pieds ont été brisés…

John Maxwell Coetzee centre son intrigue sur ces trois personnages pour conduire une réflexion très large sur l’empathie, l’arbitraire, l’antagonisme entre les valeurs d’une civilisation et les moyens inhumains pour la défendre, le rapport à l’autre, cet inconnu. Notez ceci, si j’use du terme civilisation, il est important de retenir que le mot n’est jamais mentionné dans ce roman remarquable. Au nom des principes qu’il croit défendre mais surtout d’une empathie qu’il ne sait lui-même définir à l’égard de cette femme, ce magistrat va connaître toutes les étapes de la déchéance. Je ne vous dirai pas comment. C’est dans cette chute, que la densité du propos du romancier sud-africain se révèle. Sachez que Coetzee, lauréat du Prix Nobel de littérature n’est vraiment pas petit, comme on dit en Côte d’Ivoire ou au Cameroun (est-ce qu'un grand est un petit?).

Avec une puissance de narration impressionnante, il nous fait vivre de l’intérieur cette descente aux enfers, il nous soumet aux affres de la torture, à la déstructuration que celle-ci engendre dans l'esprit de l’individu le plus structuré. Alors que le magistrat parle, la question lancinante qui taraude le lecteur est « finalement, qui sont les barbares ? Ceux qui sont attendus ? Ceux qui sont mandatés pour détruire, torturer, laisser libre cours à leur nature sociopathe ? »

On pense à Rome sur le déclin. Et la barbarie des méthodes utilisées par Joll sonne comme un signe de la fin. Je suis conscient que ce texte peut livrer plusieurs niveaux de lecture. Il appartient à chaque lecteur de définir le sien. Mais le caractère universel du choix de sombrer, de prendre part ou se démarquer, à ses risques et périls, de l’injustice, de la violence, de l’haine, de l’ignorance, la dimension universelle que devrait susciter en nous l’indignation nivelle cette lecture. Je pense beaucoup à la Côte d’Ivoire en écrivant ces notes.

Soyons honnêtes, après la lecture de Disgrâce, j’avais l’impression d’avoir été berné par la presse internationale qui faisait de ce texte, un chef-d’œuvre. J’ai plus eu le sentiment d’une volonté de porter le texte d’un grand écrivain sur l’échec de la politique post-raciale sud-africaine du gouvernement de l’ANC.

En terminant En attendant les barbares, je mesure la dimension de ce romancier sud-africain. Un très grand auteur. Je n’avais pas commencé par le bon texte.

Morceau choisi :
Personne ne me frappe, personne ne m'affame, personne ne me crache dessus. Comment puis-je me considérer comme la victime de persécutions quand mes souffrances sont insignifiantes? Mais cette insignifiance même les rend d'autant plus dégradantes. Je me rappelle que j'ai souri quand la porte s'est fermée derrière moi la première fois, et que la clé  a tourné  dans la serrure. Cela ne me paraissait pas un châtiment bien lourd de passer  d'une existence quotidiennement solitaire à la solitude d'une cellule où j'apportais avec moi un monde de pensées et de souvenirs. Mais je commence à percevoir à quel point la liberté est rudimentaire. Quelle liberté m'a-t-on laissée? La liberté de manger à sa faim; de garder le silence ou de jacasser pour moi-même, de cogner sur la porte, de hurler. Si j'étais , quand ils m'ont enfermé ici, victime d'une injustice, d'importance d'ailleurs secondaire, je ne suis plus maintenant qu'un tas  de sang, d'os et de chair qui est malheureux.
Page 140, Edition du Seuil, coll. Points

Bonne lecture,

Titre original : Waiting the barbarians, 1ère parution en 1980
Edition du Seuil, collection Points, traduit de l'anglais par Sophie Mayoux, 249 pages
Prix Nobel de littérature

Commenté par Impasse Sud, Stalker


photo Singfried Woldhek