mercredi 9 novembre 2011

Jacques Roumain : Gouverneurs de la rosée

En préparant une rencontre littéraire récemment, je me suis replongé dans ce roman phare de la littérature haïtienne. Gouverneurs de la rosée. Il faut dire que roman fut la première œuvre haïtienne dont j’entendis parler dans ma prime adolescence avec la Tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire. Et pour cause, le texte fut plusieurs fois adapté au théâtre à Brazzaville et j’imagine à Pointe-Noire. Disons qu’avec la marmite de Koka M'Bala de Guy Menga, on avait là trois pièces de théâtre que le commun des mortels sous le Congo marxiste-léniniste avait forcément entendu parler dans la capitale, Brazzaville.

Quand je lus pour la première fois ce roman, je compris la force du propos, la passion communicative de Jacques Roumain et surtout pourquoi il faisait sens à des milliers de kilomètres de Port-au-Prince et de la paysannerie haïtienne.

Ce roman commence par un coumbite. J’ignore si cette pratique existe encore en Haïti, mais dans l’univers de Roumain, il est une forme d’organisation collective du travail de la terre des paysans de Fonds rouge, un bled à l’intérieur du pays. Mais l’eau manque. La déforestation intempestive des mornes a pour conséquence la raréfaction des points d’eau. Les gens dépérissent, ceux qui le peuvent, partent. C’est dans ce contexte que Manuel revient dans son village, après avoir passé quinze ans à travailler à Cuba, et qu’il retrouve ses parents désespérant de le revoir un jour. A la question cruciale de l’eau pour les terres à cultiver, s’ajoute le problème de profondes divisions dans ce patelin à cause d’un crime de sang qui pèse sur les consciences et nourrit les rancœurs des habitants. Manuel va s’atteler à découvrir une source d’eau pouvant irriguer les terres des habitants.

Je commencerai par dire qu’à la relecture, ce texte m’a paru très classique dans sa forme, dans la construction de la trame de cette tragédie, la mise en scène quelque peu manichéenne des personnages de son roman. Le retour, l’amour, la jalousie, la division et la tentative de réconciliation sont des thèmes récurrents que Jacques Roumain manipule avec dextérité pour mieux faire le portrait de cette paysannerie haïtienne. Parce que dès l’entrée en scène de Manuel, le lecteur sent ce qui va se passer.

Et je pense que ce qui différencie ce livre d’autres romans haïtiens, c’est cet amour pour le monde qu’il décrit, ce sont ces petits moments chargés d’émotion qui peuvent être universellement ressenti tels que l’attente d’une mère, les retrouvailles avec son fils unique, la conquête de l’être désiré, le rêve et la passion pour l'atteinte d'un objectif… Je ne peux malheureusement être exhaustif sans déflorer ce roman.

Jacques Roumain porte un regard très intéressant sur le retour au bled, le contexte du retour, le regard extérieur qu’apporte celui qui est parti. Manuel a un regard neuf, perçu comme rebelle tant par les autorités administratives que par les divinités de la place. C’est d’ailleurs assez surprenant que Gouverneurs de la rosée est l’un des premiers romans que je lis et qui ose une critique du vaudou.

La haine, la vengeance entre les habitants. L'eau sera perdue. Vous avez offert des sacrifices aux loa, vous avez offert le sang de poules et des cabris pour faire tomber la pluie, ça n'a servi à rien Parce que ce qui compte c'est le sacrifice de l'homme. C'est le sang du nègre. Va trouver la réconciliation, la réconciliation pour que la vie recommence, pour que le jour se lève sur la rosée.
Page 164, Editions du Temps des cerises

On a le sentiment quand on connait un petit peu l’histoire d’Ayiti que Gouverneurs de la rosée dépasse très largement le cadre de Fonds-Rouge pour mettre en scène la complexité de la construction à l’époque d’un pays en proie à de profonds clivages sociaux, déchiré humainement et oppressé par des catastrophes naturelles (ici, la sécheresse et la désertification des mornes). Manuel prend le parti d’aller à l’encontre des haines viscérales pour rassembler et mener à bien son projet d’adduction d’eau qu’une communauté du village ne saurait réalisée seule. La survie dépend de cette unité et de cette capacité à faire don de soi.
Ce roman parle encore aujourd’hui, j’imagine aux haïtiens, mais aussi à tous ceux qui rêvent un jour de reconstruire quelque chose sur une terre qui leur est chère. Jacques Roumain n’y va pas par quatre chemins, il y a un prix à payer, une compréhension et une remise en cause du système de valeurs qui conditionne les hommes de la terre à reconquérir. Un projet clair, une pédagogie, la constitution d’alliés pour atteindre l’objectif, de l’amour pour la terre et ses hommes…


Allez, je vous avouerai que le romancier haïtien a réussi à m’arracher une petite larme. Mais au-delà de l’émotion que le lecteur cherche parfois dans une œuvre littéraire, le message fort qui reste est l’idée que tout est possible pour celui qui croit en son rêve.

Jacques Roumain a écrit un livre qui est peut-être unique dans la littérature mondiale parce qu'il est sans réserve le livre de l'amour.Toute la vie, toute la doctrine, toute la passion de Jacques Roumain semble avoir pour dimension première l'amour.Jacques-Stephen Alexis

Bonne lecture,

Editions du Temps aux cerises,
1ère parution en 1944, 202 pages
Voir également les chroniques sur Le passe mot, du Carnet de Sel

11 commentaires:

Stephie a dit…

Tiens, ton billet me rappelle que cela fait longtemps que je veux lire ce titre. Et me rappelle aussi autre chose d'ailleurs, merci, je vais m'occuper de ça d'ici la fin de semaine.

Cunctator a dit…

Ce roman fait partie des quelques oeuvres de la littérature haïtienne que tu m'as conseillées il y a peu. Je n'ai pas encore eu l'occasion de me le procurer et a fortiori, de le lire. Pourtant, pour l'avoir vu jouer au CEFRAD dans les années 80 à Brazza, j'en garde un souvenir touchant. Si mes souvenirs ne me font pas défaut, il me semble qu'il se termine par un drame...
Pour le reste, pas la force de commenter. Merci encore d'avoir partagé tes impressions sur ce texte.
A bientôt.

Cunctator

Liss a dit…

Très beau souvenir pour moi également qui l'avait vue au CFRAD en compagnie de mon père, et très belle fleur dans le jardin de mes lectures.
C'est un de ces romans qui concentrent en eux tout ce qu'il y a d'essentiel : l'humain, mais la charge émotive surtout est vraiment importante... Il t'a arraché une "petite" larme seulement, Gangoueus ? Parmi les pièces dont tu parles la "Marmite de Koka Mbala" était même diffusée à la télé, je crois. Bref, que de souvenirs !

@ Cunctator,
Il faut vite réparer ce manquement aux romans que tu dois avoir lus, même si tu as vu la pièce (rires).

@ Stephie,
j'espère que tu reviendras nous donner tes impressions de lecture !

lola a dit…

J'ai gardé un beau souvenir de la lecture de ce roman.

GANGOUEUS a dit…

Chère Stephie, ta réponse éveille ma curiosité, quelle est cette autre chose que te rappelle cet article :o)

Cher Cuntactor, De rien. C'est tellement sympa de chroniquer un bouquin simple, dense et émouvant... Pas besoin de chercher ces mots...

Chère Liss, Bon retour par ici :o)
Ouais, juste une larme, c'est que je suis ce qu'il y a de plus viril :-) La scène de la veillée est trop forte quand le père demande son fils. Tu vois, c'est sur ce type de détail qu'un grand romancier fait la différence. Un truc venu d'ailleurs, une émotion que l'on croirait impossible à retranscrire par les simples mots. Mince, il va m'arracher une seconde larme...

Chère Lola, merci pour ce partage! Souvenirs, souvenirs

Djemaa a dit…

Bonne semaine, merci pour cette critique, Pascal, journaliste.

St-Ralph a dit…

Beau titre dont j'ai souvent entendu parler. L'ai-je dans ma mémoire à cause de sa sonorité poétique ? Il est certainement à classer au rayon des classiques de la littéraure noire. Je dis "littérature noire" parce que le livre appartient à une époque où les écrivains noirs étaient si peu nombreux qu'une certaine solidarité les unissait.

Je prends ton billet comme un rappel à un élément de nos fondamentaux que chacun se doit de visiter. Tu devines que je ne l'ai pas lu !

Jackie Brown a dit…

Je l'ai lu cette année, mais il était depuis si lontemps dans ma PAL. Le titre est tellement beau.

Emmanuel Ngeleka Ilunga a dit…

Cher Gangoueus,
Je me sens coupable d'avoir deserte ce portail (bien que involontairement). J'ai toujours hume un air frais par ta facon de dire la litterature et de nous faire aimer les livres.
De grace, continue a nous faire saliver et c'est tant mieux.
Ainsi faisant, nous serons nombreux a venir jeter l'ancre par ici. Et personne ne le regrettera, d'ailleurs.

Tito
http://yowablog.overblog.com

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Pascal, merci pour cette visite, occasion pour moi de découvrir votre blog. Bien à vous!

Bonjour St-Ralph, je ne t'en veux pas. :o) C'est le classique des classiques en littérature haïtienne, il est autant cité que Compère Général Soleil de Jacques Stephen-Alexis. En préparant ma rencontre du 30 octobre, je me suis rendu compte que tout les contemporains cite Roumain. Je crois que l'amour qu'il exprime est d'une authenticité qui dépasse les questions de style et nous livre un vrai roman, c'est à dire un rendez-vous avec l'homme ébranle nos sens.

Bienvenue Jacky Brown. Quelle est votre point de vue sur ce roman que vous avez lu cette année? Demande d'un curieux...

Cher Emmanuel, cet espace est une cours commune où chacun passe quand bon lui semble. L'essentiel est de laisser une trace de passage comme tu viens de le faire. Merci beaucoup pour tes mots d'encouragement.

Jackie Brown a dit…

Gangoueus : je te mets le lien vers le commentaire que j'ai rédigé. Il n'est pas aussi complet que le tien, je n'ai jamais été très douée pour cela.