mercredi 20 juillet 2011

Guy Régis Jr : Le trophée des capitaux

L’année dernière, Guy Régis Jr  mettait en scène Moi, fardeau inhérent au Tarmac. J’avais eu de bons échos de cette pièce sombre que je n’ai malheureusement pas pu voir.  Aussi, j’étais curieux de lire cet homme de lettres haïtien, dont la biographie est riche de nombreuses pièces de théâtre, de recueil de poésies ou encore de réalisation pour le grand écran. A 37 ans, notre homme ne dort pas.

Belair-ville brûle. On ignore la cause de cet incendie. Le narrateur observe passivement le bidonville qui flambe. Il n’est pas seul. Ils sont trois. Elle, lui et le dogue. Lui parle et dit ce qu’il voit de cette place centrale qui est son espace, son territoire, leur espace, leur territoire. Il voit la foule s’ameuter progressivement, venant des quatre coins de la ville. Impuissante, silencieuse, contemplative, avant de sombrer dans la panique. Les secours de l’état-mal-organisé tardent à venir.  Elle, lui et le dogue garde une forme de stoïcisme, d’impassibilité. Ils sont les enfants de la préparation, de la réparation. Ils préparent leur bac. Ils sont dans la rue, avec ce chien de bonne race qui a déserté la belle villa où il était bien traité pour rejoindre ce couple qui marche libre et seul en sa compagnie dans la nuit de cette grande ville haïtienne. Ils doivent se préparer, ils doivent réparer. Ils passent le baccalauréat le lendemain. Ils ont plein de projet, bien que dans la rue. Ils marchent, elle, lui et le dogue. Ils s’éloignent de cet endroit de folie, de leur grande place refuge assaillie par les badauds venus des quatre coins voir le bidonville qui flambe.

Guy Régis Jr fait parler la jeunesse haïtienne, ou en tout cas une frange de cette dernière, un peu comme Gary Victor l’a fait dans son récent roman Le sang et la mer. Une jeunesse qui questionne les mythes fondateurs de ce pays, interroge les aïeux, ceux qui se sont battus. Une jeunesse qui n’a connu que cette misère actuelle et tenace, mais qui en s’instruisant doit faire face aux combats des anciens, s'y accrocher.

Et puisque dans nos livres, tout se règle par le feu, par les têtes coupées, ce que nous apprenons. Que cela se fasse et qu’on en finisse ! Que cela se fasse et que tout recommence après. Coupez les têtes ! Brulez ! Ce que disent les aïeux. Ce que nous nous disons restant ainsi, dans notre même posture qu’avant ce bruit, ce branle-bas infinis. 
Deux écoliers sommes-nous. Fils et fille de la réparation. Fils et fille de la préparation, disent les gens. Nos têtes dans les livres : Brûlez ! Brûlez ! 
Pendant que les flammes elles se répandent vivement. Que leur fumée embue les nuages. Qu’elle force le ciel à se renfrogner sur Belair-ville. Ce bidonville furoncle. Ce large bidonville flagrant devient ne devient que ruine et délabrement. Brûlez ! Brûlez ! Brûlez pour arrêter d’enlaidir la ville enfin !
Page 14, Edition Vents d’ailleurs.    

En lisant, les premières pages, j’ai d’abord pensé que ce roman était une métaphore de ce tremblement de terre dévastateur qui à détruit Port-au-Prince et Léogâne en 2010. Mais, l’auteur a laissé en dernière page, une indication attestant que ce texte est de novembre 2006, donc prémonitoire d’une certaine manière. Cette jeunesse dont on ne sait pas grand-chose, questionne les mythes fondateurs haïtiens puis le duvaliérisme. Avant de se dévoiler progressivement, avant que l’identification du dogue, de la fille Elise, du narrateur Elisée se fasse pour le lecteur. Le propos devient une introspection, un ressenti de l’intériorisation de la violence que peut générer dans l’individu un tel système en déliquescence. Le lien entre elle, lui et le dogue, va leur permettre de faire face ensemble jusqu’à la prise du trophée des capitaux...

C’est un texte bouleversant qui se délite un peu sur la fin au niveau de l’écriture et de la densité du propos. Mais, Guy Régis Jr produit là un texte très fort, dérangeant, sans issue avec très peu dialogues. Parce qu’Elle, Lui et le dogue se comprennent sans dialogue. Ils se comprennent… Un livre à mettre entre les mains de ceux qui veulent comprendre le vécu des jeunesses du Tiers monde, loin du confort, de la liberté et des capitaux.

Editions Vents d'Ailleurs, 158 pages, paru en 2011

Voir la chronique de Remue.net
Guy Régis Jr s'exprime sur les 5 questions d’Île en île 
Photo - copyright Patrick Fabre, 2009

11 commentaires:

Cunctator a dit…

Hello très cher, encore un écrivain qui "ne dort pas"! Comment voudrait tu qu'il le fasses, précoccupé qu'il est par tant de désordre autour de lui? C'est pourquoi ces hommes à la sensibilité élevée, en tout cas un peu au dessus de la moyenne, se font par les mots, auquels ils donnent pour notre plaisir, une connotation, une saveur particulières à leur propos, l'échos de leur environnement. Peu importe ce qu'il est, ils ne peuvent s'empêcher de réagir. une société trop gaie la leur fait qualifier d'insouciante, trop pauvre, elle devient injuste. Ainsi va le monde et ses poètes.

Sur le texte, merci pour la présentation, mais on est curieux de savoir ce que ces trois personnages, dont on a l'impression qu'ils ne se parlent pas beaucoup ou peut-être pas, pensent. Quel est le cheminement choisi par l'auteur pour nous présenter la réaction de ce trio (le chien aussi pense-t-il?, lol, ça se pourrait tu sais! moi j'ai un chat qui parle) devant ce qui se consume devant eux.

Bon weekend, c'est friday!

GANGOUEUS a dit…

Bonne question, Cuntactor. La voix dominante est celle du narrateur, du jeune garçon. La jeune fille apparaît au travers du regard que le garçon porte sur elle. Quelque part ils sont un. Ils questionnent l'histoire. Celle de l'indépendance, ou encore le duvaliérisme. Ils observent, contemplent la désorganisation du système haïtien. Ils ont surtout fermement conscience, qu'ils vont participer à la réparation du bled et que pour cela il faut se préparer. Il y a tout sauf de la résignation dans cette phase du roman. Obtenir le baccalauréat dans ces conditions (en étant à la rue) fait partie de la première marche. Le chien va s'exprimer dans un contexte très particulier, à un moment où on tente de s'en débarrasser.
Ce que semble vouloir souligner Guy Régis Jr, c'est la nécessité du rassemblement de la jeunesse haïtienne. Si cette dernière reste soudée, ne se laisse pas séduire par la quête des capitaux faciles, alors les choses pourraient évoluer positivement.

Cunctator a dit…

Merci Gangoueus, grace à ton com^plément j'ai une meilleure idée de ce qu'est ce roman.

St-Ralph a dit…

"Rester soudés pour ne pas se laisser séduire" ! Ici comme ailleurs, c'est la même tentation pour les pauvres et le même combat à mener.

Chaque fois que l'on parle de littérature haïtienne, c'est comme si on me rappelait qu'il faudrait que je m'y mette. Guy Régis, jeune et déjà une production assez riche. Bravo !

GANGOUEUS a dit…

St-Ralph, on ne peut pas être autant passionné de littérature de la diaspora (surtout des questions de l'esclavage) et ne pas aborder le discours haïtien sur ces questions. :o)

Cunctator a dit…

"St-Ralph, on ne peut pas être autant passionné de littérature de la diaspora (surtout des questions de l'esclavage) et ne pas aborder le discours haïtien sur ces questions." :o)

Hihihihihi, quels imbéciles nous devons faire, nous qui n'avons pas encore lu l'occasion de lire la littérature haïtienne, qui, en effet, est largement reconnue. Mais comme lire est autant un bonheur qu'une peine quand on tombe sur des choses mal emmenées, je sollicite tes connaissances sur ce rayon pour me suggérer trois romans à travers lesquels je ferai mon initiation à la littérature haïtienne. je compte sur toi, c'est important. je ne te garantis cependant pas d'en devenir un fervent lecteur; j'aime bien lire des choses d'ici et de là, mon intérêt, outre les aspects purement narratifs, demeure le plaisir de lire un beau texte. Enfin lire pour moi s'apparente à écouter une belle mélodie. Ainsi les mots bien mis en musique m'ennivrent. A bientôt.

St-Ralph a dit…

Ce que tu dis, cher gangoueus, concerne la littérature caraïbéenne en générale. J'ai effectivement beaucoup appris en lisant "Case à Chine" de Raphaël Confiant. Je viens d'acheter "Le négrier", un roman du Cubain Lino Nova Calvo. Je veux lire ceux dont les ancêtres ont vécu l'esclavage parce que je suis persuadé qu'ils ont beaucoup à nous apprendre. Tiens ! "Le rancheador, journal d'un chasseur d'esclave" que j'ai lu est aussi cubain. C'est dire effectivement combien cette partie du monde peut nourrir mes recherches. Mais j'avoue que mes choix sont plus motivés par la vérité historique que par la fiction, donc le roman.

Cunctator a dit…

St-Ralph, je lirai volontiers les livres que tu proposes; Idem pour moi, l'analyse de la réalité historique est plus pertinente sur ce genre de question, mais le roman dans ce cadre n'a pas moins de valeur, puisqu'il nous permet de toucher à l'aspet psychologique des acteurs de l'esclavage et de leurs descendants.

GANGOUEUS a dit…

:-)
Cuntactor, ne vient pas manger ton piment dans ma bouche hein! Mon propos concerne St-Ralph qui a une thématique très précise. Il me parait intéressant de lui rappeler que Ayiti, premier peuple noir à s'affranchir de l'esclavage possède une littérature prolifique, qui ne manquerait pas de l'intéresser.
Te concernant, je sais que Montesquieu et Voltaire t'inspirent plus, je respecte. Ce sont des grands penseurs qui faisaient dans l'esthétique en plus. Il avait le temps, le confort pour.
Tes critères m'ankylosent et je ne sais pas quoi te proposer.

Tu veux du style et quelque chose d'innovant?
Je dis Banal oubli de Gary Victor et on en discute après lecture.

Tu veux un classique larmoyant mais révélateur d'un épisode douloureux d'Ayiti? Je te propose : Les gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain.

Tu veux de la prose sensible, sensuelle plongeant néanmoins dans la réalité historique du duvaliérisme, je te propose Saisons sauvages de Kettly Mars.

Mais, je pense que le must pour un esprit fin comme le tien, c'est Frankétienne. Le problème est que je ne l'ai pas encore lu. Il m'impressionne.

GANGOUEUS a dit…

Cher St-Ralph,

En y réfléchissant, je réalise que les auteurs haïtiens que j'ai lu traitent très peu la période coloniale et l'indépendance. C'est étonnant. Mais je ne connais pas assez cette littérature pour affirmer que ce sont des sujets évités. Evelyne Trouillot a écrit, il y a quelques années un roman remarquable Rosalie l'infâme sur les infanticides dans le milieu des esclaves du temps des révoltes de Makandal. Il est paru aux Editions Dapper.

J'aimerais te faire remarquer qu'en traitant le cas des infanticides, Evelyne Trouillot va très loin dans son analyse (du moins, c'est le souvenir que j'en ai) en analysant le contexte, le procédé monstrueux et la motivation du personnage tueur. La vérité historique se rapproche parfois fortement de la réalité dans un roman...

Cunctator a dit…

Les gouverneurs de la rosée, je l'ai vu jouer au CEFRAD dans les années 80 à Brazza. Mais je n'en ai gardé que de vagues souvenirs, il serait bien de le relire adulte. Merci pour ces beaux choix. Non, enfin, je ne lis pas que ces gens là. Voltaire me plait beaucoup par son esprit critique, il ne faut jamais le laisser loin(l'esprit critique, je veux dire). Après j'aime beaucoup les classiques afro américains, Zora Neal Hurston, Wright, Langston Hugues, Ralph Ellison, Baldwin, Claude Brown. je suis certain que j'aimerais beaucoup ce que tu me proposes et je vais déja m'en acheter un cet aprèm. Lire des choses d'horizons forts divers m'enrichis et me permet de me faire une idée de e qu'est la littérature, un art majeur. On en discutera plus tard. Tu vois, j'ai lu pas mal de livre grace à toi, je suis donc ouvert à ce que tu proposes, tu peux être fier de dire à L. Miano que je l'ai découverte grâce à toi. Bon week- end mon cher.