mercredi 29 décembre 2010

Riveneuve Continents : Afrique, en toutes indépendances

J'aime ce timing. Terminer l'année sur ce blog avec un billet touchant à l'euphorie du cinquantenaire des indépedances africaines. Surtout du précarré francophone d'Afrique noire.

J'aime ce timing. Désolé pour l'anglicisme. Les québècois qui pourraient s'en offusquer ne fréquentent pas assez ce blog pour lancer une pétition. Ca viendra...

Le sujet des commémorations de ces indépendances me passionne depuis que j'ai vu jubiler les chefs d'état africains regardant leurs troupes défiler le 14 juillet 2010 sur les Champs Elysées... Il n'y avait pas de quoi pourtant.

La revue Riveneuve Continents a donné, à l'occasion de la parution de son onzième numéro, la possibilité à de plusieurs écrivains africains de langue française de porter leur regard sur ces indépendances, chacun usant du genre dans lequel il excelle pour donner son point de vue. Il est intéressant de souligner la pertinence, la diversité, les aires culturelles représentées, les différentes générations partant de l'incontournable Cheikh Hamidou Kane au talentueux Edem Awumey, la panoplie est large.

Ces regards croisés sont intéressants même s'ils ne sont pas chargés de la même densité dans le discours. Il faut croire que selon les héritages reçus des pères de l'indépendance, l'engagement, le propos n'est pas le même. Je prendrai l'exemple de la plupart des auteurs camerounais qui se sont exprimés : la parole du Mpodol et de ses compagnons de lutte est plus que vivante chez Léonora Miano, Flaubert Djateng ou encore Patrice Nganang. Surement parce que le Cameroun est le seul pays de l'espace francophone où des indépendantistes (UPC) ont continué leur lutte de libération alors que une indépendance de façade avait été octroyée. Le texte de Léonora Miano souligne cette nécessité de la transmission de cet héritage que les sbires de la Françafrique ont tenté avec efficacité de museler. Mpodol. Le silence. Les plaies non cicatrisées du Cameroun.

Sans dire un mot, elle prit dans les siennes la main de son arrière-petite-fille. Elle avait envie de lui parler. De ce passé-là. Du pays, tel que l'envisageaient ceux de sa génération, lorsque le peuple avait eu la volonté de l'habiter véritablement. Cette terre avait connu une époque au cours de laquelle ceux qui n'avaient pas, au préalable, eu le projet de vivre ensemble, se retrouvant de fait dans un espace conçu et nommé par d'autres, s'étaient mis en marche, main dans la main, pour investir les lieux.Acceptant à la fois les frontières et le nom coloniaux, ils avaient décidé de donner du contenu à cela. La terre s'était ouverte sous leurs pieds. Des flammes étaient tombées du ciel. Les balles avaient sifflé, percé, réduit au silence.

Léonora Miano, Mpodol, page 23

Il y a l'héritage. Il y a les maux. "Cherchez le sorcier!" propose le journaliste et écrivain ivoirien Venance Konan. Le ton chargé de sarcasmes, il nous assène :


Nous ne sommes responsables de rien en Afrique. Tout est de la faute de l'autre. Du sorcier. Alors ce qui n'a pas marché pendant cinquante ans de nos indépendances, c'est forcément la faute au sorcier. Et le sorcier en l'occurrence, selon les endroits et les époques, s'appellera soit la France, soit la colonisation, soit l'esclavage, soit le néocolonialisme, soit les trois à la fois.

Venance Konan, Cherchez le sorcier, page 67

On ne peut s'empêcher de lire entre les lignes de Véronique Tadjo que l'Afrique continue de reproduire ses cycles infernaux non exorcisés du passé, quand la romancière ivoirienne se sert du scandale du Probo Koala, pour illustrer la sentence suivante Les aînés nous ont servi l'avenir sur un tas d'ordures!

Et le Probo Koala, navire pétrolier taquant sur les eaux du port d'Abidjan, comme jadis ces bateaux négriers vendant les Noirs en esclavage, les emportant loin de leur terre pour en faire des hommes-cheptel, des hommes moins-que-rien, des hommes-sans-visage et sans nom. Détruisant leur passé, leur présent, leur avenir. Vendus, nous le redisons, vendus par nous-mêmes.

Véronique Tadjo, L'indépendance face au malheur, page 59

Sony Labou Tansi s'incarne par le biais de la plume de Joseph Tonda pour nous proposer un texte torride, chargé de sexualité, fantastique, mais dont le message est sans équivoque. Il faut que meure le cadavre de l'indépendance.

Il serait difficile de citer tous les intervenants pour cette parution. Comme le souligne le quatrième de couverture :

L'histoire de ces indépendances recouvre des vies singulières, des expériences, des regards de tous les jours que ce numéro tente de restituer dans leur épaisseur matérielle et leur tissu microscopique, leur conscience vive et leur modification permanente. Sous la figure emblématique des indépendances politiques, et du demi-siècle écoulé depuis, écrivains, artistes et intellectuels font part de leur vécu, del leur imaginaire, deleurs sentiments et de leurs analyses. Et nous révèlent leur Afrique, en toute indépendance.

C'est l'exercice, à mon humble avis, réussi de la juxtaposition d'une anecdote d'une femme jouissant du moment de l'indépendance et dansant sur le fameux chachacha du Grand Kallé, se projetant dans 50 ans pour faire le bilan (par Couao-Zotti) à côté de l'analyse très technique et particulièrement brillante de Ludovic Obiang sur  un parallèle entre l'interprète colonial et l'homme d'état africain actuel.

Bonnes lectures !

Revue n°10
Alain Sancerni, Cheikh Hamidou Kane, Felwine Sarr, Léonora Miano, Bernard Mouralis, Florent Couao-Zotti, Edem, Lionel Manga, Flaubert Djateng, Véronique Tadjo, Venance Konan, monique Agénor, Joseph Tonda, Bill Kouelany, Antoine Tshitungu Kongolo, Patrice Nganang, Ludovic Obiang, Gabriel Mwènè Okoundji, Abdourahman A. Waberi, Christophe Cassiau- Haurie, Hélé Béji

vendredi 24 décembre 2010

Psaumes

La ligne éditoriale de ce blog annonce mes lectures cosmopolites. Il est des textes dont la lecture est intime, liée à nos croyances profondes et dont on n’a pas forcément envie de faire étalage. Pourtant, pourquoi ne pas les partager?


Par pudeur. Par peur de sortir d’un certain cadre institutionnel. On nous rabâche sans cesse que l’expression de la foi relève, dans le cadre de la laïcité, du domaine privé. Un blog relève-t-il de l’espace public ou privé ? Je n'ai pas vraiment tranché, alors je m'autocensure…

Cette année, j’ai lu régulièrement les psaumes. Il s'agit  d'un des 66 livres de la Bible. C'est un recueil de textes poétiques écrits par de multiples auteurs inspirés, parmi lesquels on peut citer David ou Salomon à titre d'exemple.

Comme de nombreux textes, la lecture des psaumes révèlent à chaque exploration, une nouvelle dimension en fonction de l'état d’esprit du lecteur, de son empressement ou de sa disponibilité à les méditer, les questionner, s'en imprégner.

Ces textes poétiques sont une occasion offerte pour entrer dans l’état d’âme des différents auteurs. Il est passionnant par exemple de lire un psaume de David et de le rattacher à un épisode de sa vie. Sachant qu’il a été un homme de pouvoir, un militaire, un berger, un père, ces psaumes sont l’occasion de réaliser la profondeur de sa relation avec Dieu. Son dialogue permanent avec son Créateur quelque soit les circonstances, afflictions, trahisons ou victoires militaires. Le lecteur y verra sa contrition quand repris par le prophète Nathan (Psaume 51), il se répand devant Dieu et il repent de sa conduite après la conspiration ourdie contre son officier Irié pour s’accaparer l’épouse de ce dernier. Où encore les prières d’imprécation contre ses ennemis militaires ou ceux qui attentent à son autorité. Mais là où David excelle le mieux, c’est dans la louange et l’adoration de celui qui le soutient et en qui il se confie.

Cependant, il n’y a pas que la psychologie d’un leader qui s’exprime dans tous ces psaumes, mais aussi le propos de psalmistes plus anonymes dont l’expression de la foi, la louange et l'adoration nourrissent et inspirent encore le lecteur d’aujourd’hui. Car finalement, s’il y a un peu moins de trois millénaires que ces psaumes ont été écrits, si les avancées technologies ont améliorées les conditions de vie d’une frange de l’humanité, la nature profonde de l’homme n’a guère changé (technologie ou pas, assiette remplie ou pas) et elle donne un écho considérable et actuel à ces psaumes qui demeurent intemporels.

Alors, aujourd'hui c'est Noël, fête commerciale par excellence, mais qui garde sous ses attraits mercantiles, la valeur du don que symbolise la naissance de Jésus. Permettez-moi de vous souhaiter une très bonne fête de Noël et de manière générale de très bonnes fêtes de fin d'année.

Je laisse à votre méditation, mon psaume préféré :

Cantique de David

L'Éternel est mon berger :
Je ne manquerai de rien.
Il me fait reposer dans de verts pâturages,
Il me dirige près des eaux paisibles.
Il restaure mon âme,
Il me conduit dans les sentiers de la justice,
A cause de son nom.

Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort,
Je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
Ta houlette et ton bâton me rassurent.
Tu dresses devant moi une table,
En face de mes adversaires;
Tu oins d'huile ma tête,
Et ma coupe déborde.
Oui, le bonheur et la grâce m'accompagneront tous les jours de ma vie,
Et j'habiterai dans la maison de l'Éternel
Jusqu'à la fin de mes jours.

Psaume 23

 
La lecture de ces psaumes est possible en ligne.

lundi 20 décembre 2010

Mamadou M. N'Dongo : La géométrie des variables

La critique de certains bouquins peut s’avérer complexe. Il y a le cas d’un mauvais roman écrit par une connaissance ou proposé par un organe de presse. Une critique radicale s'impose là où la possibilité d’introduire une quelconque nuance n’est point possible. Il y a aussi celle d’un objet littéraire inhabituel pour le modeste lecteur que vous êtes. Il se peut que vous n’ayez pas compris le sujet, le style, les clés, la culture de celui qui écrit. Pourtant vous devez vous prononcer avec lucidité et objectivité. Il y a aussi les textes brillants souvent qui dérangent, qui vous dérangent, dont vous ne recommanderiez pas la lecture parce qu’ils heurtent vos valeurs et que vous vous refusez inconsciemment d’être un passeur. Et il y a la catégorie de textes dont vous avez aimé la lecture sans trop pouvoir expliquer pourquoi.


La géométrie des variables entre dans cette dernière catégorie d’ouvrages pour moi. Je ne sais pas comment vous en parler. Je ne crierai pas au chef d’œuvre. Non. Mais j’ai aimé lire ce texte dont le centre de gravité se focalise sur deux personnages : Daour Tembelly et Pierre-Alexis de Bainville. Ce sont des hommes de l’ombre. Des communicants. Ils font les princes des temps modernes en organisant leurs campagnes électorales pour ceux qui évoluent en démocratie ou en traçant la communication des potentats les plus sanguinaires. N’Dongo met en scène les dialogues entre ces deux personnes. Bainville est le mentor de Tembelly. Ils sont français avec des origines différentes, appartenant à des générations différentes. Ils jettent ensemble un regard sur ce monde des hommes de pouvoir qui les fascinent et qu’ils semblent parfois influencer. En France ou en Afrique, au Proche Orient ou en Amérique du Nord, les antennes de la structure pour laquelle ils travaillent, leur donne une vision élargie des choses. Pourtant leurs échanges restent superficiels, ils ne sont pas forcément critiques, ils laisseront certains lecteurs sur leur faim… Il me semble que l’intérêt du roman n’est pas à ce niveau quoique ces regards très actuels feront sourire plus d’un.

La relation entre Pierre-Alexis et Daour m’a paru passionnante, pleine d’humanité, filiale, chargé d’un respect réciproque. L’un donne subtilement les ficelles à l’autre pour réussir dans ces sphères élitistes. L’autre, brillant, possède les armes pour faire son petit bout de chemin. Mais leur connexion va au-delà du cadre professionnel, elle dépasse les strates des masques, pour parler de choses plus personnelles, plus intimes…

Un texte polyphonique sans que les voix ne s’entrechoquent. L’aîné commence ses longues observations sur le monde décrit plus haut, à partir de France. La recrue parle de son expérience au bureau de New York où, en particulier, il découvre qu’il est noir. Rires, mais pas seulement.

L’écriture de Mamadou Mahmoud N’Dongo est belle. Dans la forme, on reconnait le cinéaste qui sommeille chez cet auteur sénégalais comme dans plusieurs textes de Sony Labou Tansi rappelle chez le lecteur l’homme de théâtre qui écrit. On visualise donc bien tout cela entremêlé à de la critique sur l’art…




Bonne lecture,

Mamadou Mahmoud Ndongo, La géométrie des variables
Edition Gallimard, Collection Continents noirs, paru en 2010

Voir la critique de Yves Chemla sur Cultures Sud, ainsi que celle d'Hervé sur Ballades et escales en littérature africaine ou encore celle du Littéraire.
Vous pouvez également écouter l'auteur sur France Culture.

Photo Mamadou M. N'Dongo par Agnès Lebeaupin

jeudi 16 décembre 2010

Lezama Lima célébré à la librairie El Salon del Libro

Il a fait très froid avant hier soir quand je suis sorti de la bouche de métro, euh je veux dire RER, près du Jardin du Luxembourg. Mes pieds gèlent, et je me suis gouré d’adresse, « 21 rue des fossés St-Jacques » ce n’est pas « 21 rue St-Jacques ». Inattention dangereuse quand les températures sont négatives. Une rencontre littéraire avait lieu dans une librairie du côté du Panthéon. Une invitation dégotée sur Facebook et que je ne regrette pas. Naturellement, j’allais un peu l’inconnu, et quand arrivé dans ce temple de la littérature de langue espagnole, je constatais que les sonorités de la langue ibère  étaient les seules à avoir droit de citer, je me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur de casting.

Alexandre, l’animateur talentueux de cette rencontre m’a rassuré : la rencontre se ferait naturellement en français.

Des spécialistes de José Lezama Lima, cet auteur cubain que je méconnaissais totalement avant que l’écrivain togolais Sami Tchak ne l’évoque sur le blog de Kangni Alem, s'installent. La curiosité suscitée est la raison de ma présence en ce lieu. La rencontre a tourné donc autour de la découverte de Lezama Lima, évoqué par des amoureux de sa prose et de sa poésie, en abordant l’intimité de son habitat où il fût assigné à résidence surveillée par le régime castriste les cinq dernières années de sa vie, leur rencontre avec ses textes. Bah, les mots sont parfois excessifs, l’inclinaison pour certains intervenants est quasi-religieuse à l'endroit de cet auteur phare de la littérature cubaine. Alexandre a l’intelligence remarquable de faire circuler le micro dans le public présent, pour étendre les voix d’un cinéaste qui travaille sur un documentaire autour des festivités des cent ans de la naissance de Lezama Lima, celle d'une professeur d’université qui a travaillé sur l’auteur ou encore le propos d'un poète inconditionnel qui a pourtant mis du temps à trouver ses marques avec Lezama Lima.
On ne rencontre pas Lezama Lima. C'est une religion. C'est lui qui vous rencontre. J'ai tenté de l'approcher avec Paradiso. J'ai eu des difficultés à rentrer dans ses textes. Il ne voulait pas de moi. Maintenant, je suis en communion avec lui. Je ne suis pas lézamien, juste un admirateur.
Parole de poète. Ce genre de sentences suffisent à faire mon bonheur.

La voix de l’écrivain résonne par intermittence en espagnol. Dommage pour moi dont le vocabulaire dans cette langue est nul. Des textes ont été lus en espagnol aussi et français. Les échanges continuent sur l’influence de l’auteur sur la génération actuelle d’écrivains cubains voire latino-américains, sur l’enfermement, sur son univers, sur la récupération castriste de cette figure littéraire qui n’a jamais servi la propagande révolutionnaire, ces mots étant trop élitistes.

Pourtant, je sors de cette rencontre sans véritablement savoir quelles étaient ses thématiques d'écriture, comment son œuvre est aujourd’hui reçue à Cuba, et sans savoir quelles sont ses textes référents. Je retiens juste la passion de ses lecteurs et il faut dire qu’elle est communicative.

Gustavo Ripoll (photo à gauche), lauréat du Prix Juan Rulfo de la nouvelle attribuée par RFI, s’est également exprimé sur son travail d’auteur, mais je ne pourrais pas en dire grand-chose : c’était en espagnol.

Un verre d’un vin de qualité a ponctué cette rencontre enrichissante et conviviale permettant d'échanger avec les spécialistes et le public présent. Ambiance sympathique, mais le chemin du retour était encore long, venteux et glacial, alors je me suis éclipsé.

Il reste donc à découvrir cet auteur influent de la littérature latino-américaine. Paradiso, semble le chef d'oeuvre indiqué.

Pour en savoir sur Lezama Lima, un article intéressant de Cyclocosmia.


Vous avez la possibilité d'écouter la rencontre sur le site de la librairie. 

dimanche 12 décembre 2010

Barack Obama : Les rêves de mon père

J’aime évoluer à contre-courant, lire un ouvrage loin de la cohue médiatique qui porte sa parution ou sa réédition comme ce fut le cas pour ce texte autobiographique de Barack Obama, paru il y a quinze ans, alors qu’il suscitait une curiosité en étant le premier afro-américain, président de la revue de droit de l’institution Harvard. La première surprise réside donc dans la production d’un récit expliquant le parcours loin d’être achevé d’un jeune métis, afro-américain, noir (ou tout ce que vous voulez).

Ce texte est d’abord l’histoire d’une quête identitaire, l’itinéraire à la fois protégé, singulier dans son enfance du jeune Barack Obama, élevé tantôt par sa mère et son beau-père indonésien, tantôt par ses grands parents maternels à Hawaï, loin de l’Amérique continentale. C’est le conte de cette nécessité pour ce jeune homme écartelé dans ce pays cloisonné en communautés d’avoir une race. On assiste donc à la construction d’une personnalité avec toujours cette distance et le recul impératif pour interroger les événements, observer les situations, s’imprégner de la lecture sur les grands penseurs noirs. Un enfant, un adolescent, un adulte en quête du parent absent, cette figure du père, à laquelle sa couleur le renvoie, dont la présence s’est résumée à des épisodes parcellaires. Ce grand homme venu du Kenya. Brillant, exigeant, mais à la destinée semblable à celle de nombreux intellectuels africains broyés par des systèmes politiques cannibales dont ils auront constamment refusé de se plier aux codes.

Cette longue quête identitaire le conduit très tôt à l’action sociale (au lieu d'un siège confortable dans une boîte new-yorkaise) dans les bas-fonds du fameux South Side de Chicago en tant qu’organisateur des communautés. Organisateur des communautés. Le concept devrait faire sourire plus d’un en France, terre hostile à ce type d’organisation tribale. Pendant trois ans, Barack Obama va s’employer à structurer, tisser des liens avec le petit peuple noir de Chicago, avec les communautés protestantes et les paroisses catholiques, avec les leaders musulmans pour faire avancer une action sociale visant à réintroduire de l’emploi dans cet ancien bassin minier, de retenir les classes émergentes qui fuient le South Side, tenter de donner de l’espoir à ces jeunes afro-américains des années 80 qui passent petit à petit le point de non retour. Obama livre des observations riches de tous ses contacts, de sa posture singulière sur ce monde complexe et la difficulté d’introduire un changement. C’est une sorte de photo de l’Amérique noire réalisée 30 ans après les mouvements pour les droits civiques. Cette experience est passionnante à suivre avec son lot de rencontres, ses coups durs, la détermination du narrateur, la profonde solitude consciente ou inconsciente de l'individu dans un monde dont on a le sentiment qu'il cherche à y trouver une place, à se prouver quelque chose. Rappelons qu'il a une vingtaine d'années à ce moment.

Puis s'entremêlent des événements plus intimes en lien avec sa famille africaine, l'apparition d'Auma sa grande soeur kenyane, la déconstruction de l'image paternelle, la disparition d'un frère inconnu, David, puis son voyage initiatique au Kenya à la rencontre de la famille du vieil homme, son père. Voyage où la justesse du point de vue de Barack Obama sur les maux d'Afrique comme l'ethnocentrisme, le poids du clan est manifeste. Une des clés de la faillite du père est bien là. Il y a un côté "Roots" passionnant quand la grand-mère raconte l'épopée des Obama, le temps de plonger en Afrique précoloniale, dans le colonialisme et voir les soleils des indépendances avec leurs parts de ténèbres. De nombreuses pièces du puzzle se rassemblent.


Barack Obama développe son regard sur ses proches, sa famille maternelle avec une minutie qui semble anachronique quand on a l'impression que c'est l'enfant Barry qui l'assène. Plus tard sa découverte de New York, puis celle de Chicago sont l'occasion de forger sa propre vision du monde. Il est assez surprenant que cet homme dont chaque page écrite transpire une forme de sincérité, un besoin d'exprimer une singularité qui ne soit pas toutefois autocentrée (comme le lui reprocha une étudiante à Hawaï) mais l'occasion d'une meilleure compréhension du monde, cet homme disais-je soit aujourd'hui le 44ème président des Etats-Unis.

Un homme qui a dépassé les rêves de son père.

Traduit de l'anglais par Danièle Darneau
Editions Presse de la cité, Collection Points 571 pages
1ère parution en 1995, titre original Dreams from my father

Je vous prie également de consulter la passionnante chronique de Jo-Ann sur son blog.

samedi 4 décembre 2010

Jean-Claude Derey : Les anges cannibales

Je pensais avoir fait le tour de la question sur l'enfant-soldat. Du moins, de ce qui en est dit sous l'angle du roman.  Avec Ahmadou Kourouma et son Allah n'est pas obligé, avec Emmanuel Dongala et son Johnny Chien Méchant ou encore avec Uzodinma Iweala et ses Bêtes sans patrie, Léonora Miano et les aubes écarlates... C'était sans compter sur ce roman publié par Jean Claude Derey en 2004, dont la lecture m'a été proposée par Cécile. C'est aussi cela la blogosphère, ce type d'échanges inattendus et enrichissants.

Ce roman a mis un peu de temps à prendre son envol. La première phase de ce texte m'a fait un peu penser sur certains sujets à Johnny Chien Méchant. Les parents de Yondo sont sommairement exécutés par les troupes du Général Mosquito qui vient d'investir Freetown. Le père était un journaliste engagé, qui après avoir loué la rebellion de Mosquito, s'était lancé dans une série d'articles pour dénoncer les exactions de ce rebelle. C'est en personne que le chef militaire est venu dessouder cet adversaire usant de la plume. Son épouse est violée et tuée. Yondo survit à cet épisode de façon "miraculeuse", l'arme du major devant l'éliminer s'étant enrayée... Son petit frère et sa grande soeur sont embarqués par les miliciens...

Ce sont les pas de Yondo que le lecteur suit. Il s'accroche tant bien que mal à ce qu'il peut dans cette ville où les voisins que vous avez entretenu deviennent des charognards de la pire espèce, où l'aide des ONG s'avère être une mascarade sans nom.

Mais la plume de Jean Claude Derey devient pour moi innovante dès qu'il commence à décrire l'embrigadement par les troupes de Mosquito. Peut-on dire que Yondo plonge au coeur des ténèbres à partir de ce moment? Quand on a vu ses parents être exécutés, son frère et sa soeur enlevés, on pourrait en douter, mais ce ne furent que les prémices d'une lente descente aux enfers. Dans ce monde où les rebelles s'emploient à deshumaniser des enfants soldats pour les transformer en des hordes cannibales semant viol, terreur, assassinats et amputations des bras pour priver les populations de la possibilité de tenir un bulletin de vote, on se souvient de ces images de Sierra Léone, Yondo s'accroche à ce bouquin de Joseph Conrad. La référence au roman Au coeur des ténèbres m'a quelque peu ému ou troublé, c'est selon. Je ne sais pas vraiment ce que Derey veut véhiculer en évoquant cette plongée dans un autre âge d'un explorateur chargé de clichés colonialistes et racistes. En quoi ce texte peut inspirer quoique soit à Yondo...

Au delà  de ce point, la plume de Jean-Claude Derey est sublime dans la description de ces tueurs adolescents, anges car l'écrivain arrive à aller au-dessous de la carapace de ces trancheurs de mains, de ces violeurs, cannibales. Il n'use pas du style pour faire des effets. Il dit les choses. Yondo parle. Il retrouve son petit frère, avec un moignon entrain de pourrir, le perd... Yondo tente de garder ses mains propres, protégé un major de 20 ans qui le prend sous son aile...Il tente de garder ce soupçon d'innocence que tous autour de lui tentent de lui arracher, enfants-soldat, Mosquito...

Je suis reconnaissant à Cécile qui m'a proposée cette lecture d'un auteur qui avait secoué la blogosphère en s'attaquant, avec la même barbarie que les enfants-soldats de ce roman, à une blogueuse un peu trop critique sur sa dernière parution...

Singeant la voix flûtée de Cut Hands :
- Mon meilleur souvenir? C'est quand on a aligné deux cent villageois et que j'ai eu droit de les descendre avec une mitrailleuse de gros calibre!
Ils te plongeront dans une rivière de sang et tu trouveras ça bien et bon! Chaque matin, en compagnie de Blood, tu t'enverras une petite coupe pour gagner la force et rouler des mécaniques comme cette tapette de Rambo.
Son mégot atterrit aux milieux des eaux.
Un silence, puis :
- Ce ne sont pas des monstres, Yondo, juste des mômes malchanceux qui se sont trouvés au mauvais endroit... Comme toi et moi... Qui ont mal tourné pour sauver leur peau... Qui hurlent en dedans... Blood? Il avait neuf ans quand il est arrivé ici. Il pleurnichait devant son prisonnier à amputer! Et maintenant...
Tu leur ressembleras, petit... Ni meilleur, ni pire... Tu brilleras encore comme une étoile, mais tu seras mort depuis longtemps...
Page 163, Edition du Rocher

Bonne lecture

Jean-Claude Derey, Les anges cannibales
Edition du Rocher, paru en 2004, 254 pages