samedi 27 novembre 2010

Diversité et perfomances à Sciences Po

J'aimerai revenir sur une rencontre à laquelle j'ai pris part samedi à Sciences Po Paris. Le temps m'a fait un peu défaut cette semaine et vu que le temps du blogueur n'est pas forcément celui du journaliste, l'essentiel est dans cette trace proposée avec ma lecture personnelle des événements.

Le Club Efficience organisait en partenariat avec l'ambassade des Etats-Unis en France et Sciences Po Paris un forum sur le thème Diversité et Performances : regards croisés France Etats-Unis. Je ne m'étalerai pas sur la sainte méfiance que le concept de diversité suscite à mon niveau. Un de ces mots politiquement corrects dont on use et on abuse et qui, dans l'immensité d'une majorité écrasante, semble vous désigner comme coupable d'être un problème. Parce que vous êtes une femme, un handicapé, un noir, un arabe ou je ne sais quelle autre monstruosité. Un problème à intégrer dans un univers élitiste comme les grandes écoles françaises, les universités, les prépas, le monde des entreprises, celui des médias ou encore celui de la politique. L'idéal républicain peinant à moudre tous ses grains, il faut croire qu'il y a de la caillasse dans l'engrenage, on exporte des concepts d'ailleurs pour faire avancer le schmilblick. D'où la notion de regards croisés avec les Etats Unis où le concept de diversité est une conséquence du combat pour les droits civiques d'une minorité bafouée, dont on ne reviendra pas sur l'histoire pour ne pas faire basculer cet article dans le pathos.

Curieux en venant à cette rencontre, le premier sentiment que j'ai en y repensant, est l'aveu de l'échec de l'idéal républicain assimilationiste par l'introduction de ce concept de diversité en France.

Le second constat qui m'a frappé dans ce grand amphithéâtre de Sciences Po, malgré l'afflux d'un public très divers et nombreux, ce fût l'absence évidente des étudiants de Sciences Po. Quand on sait que cette institution forme de futures élites dans les domaines variés de l'administration de la cité, dans les médias, dans la gestion des ressources humaines, on est en droit de se poser des questions. Vu la qualité des intervenants. Est-il pertinent de parler de diversité, sous l'angle des différents apports culturels, des différents parcours, quand autour de nous la mondialisation exige une capacité d'adaptation pour les grandes entreprises qui dépasse les problématiques franco-françaises? Enfin, ils doivent avoir un module sur la question...

J'ai assisté aux deux premiers ateliers très intéressants abordant le thème Diversité et performances respectivement dans l'Enseignement supérieur et dans l'Entreprise.

Sur l'enseignement supérieur, il m'a paru intéressant de constater les efforts menés par des institutions comme le lycée Henri IV ou Sciences Po. Bon, j'aurai aimé que ça castagne un peu sur la question du concours d'entrée. Parce que finalement tous ces étudiants issus des ZEP qui entrent un peu par la fenêtre dans cet établissement réussissent aussi bien que les autres de l'aveu des représentants de Sciences Po. On aurait aimé en savoir plus sur ces partenariats de Sciences Po avec certains lycées et le mode de sélection des candidats. Je note quelques points importants sur lesquels Hakim Hallouch, responsable du pôle égalité des chances à Sciences Po, est revenu pour répondre au nombre faible de candidatures vers SP :

- l'autocensure des lycéens issus de la diversité (ce n'est pas pour nous!)
- les moyens financiers
- l'absence d'une information personnalisée
- le billet social (le concours)

15% des élèves viennent des conventions prioritaires entre Sciences Po et des établissements du secondaire. Introduction d'une diversité réelle à la fois géographique, sociale, internationale (étudiants étrangers), culturelle.

La question de l'orientation des élèves au secondaire est revenue plusieurs fois sur la sellette. Comment faire saliver les élèves sur des métiers quand les conseillers à l'orientation aussi qualifiés fussent-ils, ont rarement tâté le terrain de l'entreprise?

Une question révolutionnaire a été lancée par Carole da Silva, directrice de l'AFIP, à savoir : Faut-il revoir les conditions d'accès aux Grandes Ecoles françaises?
Cette dernière revient sur l'absence d'information déjà évoquée par Hakim Hallouch. A l'heure d'Internet, on peut se poser des questions. Elle insiste sur le caractère impératif de permettre l'élargissement du champs des possibles à tous ces jeunes pour que le principe d'Egalité ne soit pas un leurre.

Le regard de l'américain : James Cohen, universitaire installé en France depuis 1977.
Il aborde frontalement la question de la discrimination positive. Le mot est lâché. Elle génère selon lui des complexes et de fait on retire des places à des personnes compétentes pour faire du racisme à rebours. Son experience d'étudiant aux Etats Unis fut riche du fait de l'introduction de cette diversité sur le campus. Cependant, c'est une approche qui ne répond pas au problème fondamental de la redistribution des richesses dans son pays.

J'ai bien aimé sa conclusion, un poil confuse, que je paraphrase : Si cette rencontre permet de banaliser la diversité, alors elle est utile.

Je passe sur l'entreprise. J'y reviendrai peut-être... Un aspect tout de même à souligner que je laisse à votre réflexion : l'introduction de la diversité dégrade la performance. L'introduction seulement...

jeudi 18 novembre 2010

Myriam Tadessé : L'instant d'un regard

Mes expériences ne sont pas toujours heureuses avec les premiers romans. Aussi, j'avais une petite appréhension en découvrant ce texte de Myriam Tadessé.

Née à Addis-Abeba d'un père éthiopien et d'une mère française, Myriam Tadessé, titulaire d'une maîtrise en philosophie, est commédienne et metteur en scène. L'instant d'un regard est son premier livre.
C'est cette présentation sommaire de l'auteure qui est ainsi faite sur le quatrième de couverture. La narratrice nous raconte son enfance sur cette terre africaine d'Ethiopie. Mais pour que le portrait soit parfait et que tous les éléments de la peinture apparaissent sur la toile, elle prend soin de nous décrire différents personnages en les plaçant dans le contexte de la grande histoire de ce pays. Apparait ainsi et tout d'abord, cette grand-mère paternelle altière, femme blessée par la vie, mais digne. Femme arrachée à sa famille par le rapt de son futur mari. Femme dont le mari émancipé, vouant ses compétences au service du Négus, va connaître d'une détention pendant l'occupation italienne. Mari qui va disparaitre... Ses soeurs. Grandes tantes de la narratrice. Habitant toutes une même rue de pierre. Oui, c'est d'abord par des portraits de femmes que la narratrice nous raconte Addis Abeba de ces époques lointaines. Les hommes interviennent progressivement sous la plume de Myriam Tadessé pour faire parler la Grande Histoire, dont ils sont des acteurs majeurs. Proches de l'Empereur Hailé Sélassié, le grand-père, le grand-oncle et le père de la narratrice, sans faire partie de l'aristocratie ancestrale proche de l'église d'Ethiopie, mais plutôt de cette élite formée par l'église catholique, ils subissent de plein fouet les retournements de situations politiques avec l'occupation italienne ou le coup d'état de Menghistu Hailé Mariam, le Négus rouge, despote sanguinaire.

La narratrice introduit ensuite sa mère. Française, elle. Son itinéraire et cette vie qui l'ont conduites en Ethiopie...



Ce texte porté par une écriture magnifique, très agréable à lire mais également chargée d'émotion, fait cohabiter les petites frustations du quotidien avec les grands déchirures des illusions perdues de ceux qui se sont battus pour faire avancer l'Afrique au détriment d'une épouse, d'une famille. Le regard que porte cette narratrice sur les choix de ses parents n'est partisan. Il est fait de nuances touchantes qui ne font que souligner sa profonde solitude.

Myriam Tadessé réussit là un remarquable texte, bouleversant et surtout qui trouve un écho chez le lecteur que je suis.

Ecoutez Addis-Abeba :

Vous pouvez voir la vidéo de cette rencontre sur Kamayiti TV
En contrebas, reléguées aux limites du mercato, les ruelles cahoteuses, assourdissantes des ferrailleurs au visage exsangue qui martelaient, sciaient, peignaient, soudaient, recyclaient, du petit matin au crépuscule, toutes sortes d'objets dont l'amoncellement formait des sculpures insolites. Les multiples sonorités des métaux battus en cadence se mêlaient aux klaxons des taxis et minibus du carrefour voisin, rythmaient le crissement des roues des carrioles et s'arrêtaient au claquement de sabots des chèvres s'en allant brouter la paille de la section des potiers dans le déicat cliquetis des vaisselles en terre cuite. Puis de nouveau la cohue, les vitrines scintillantes des bijoutiers, les comptoirs aux ombrelles en satin chamarré d'or et d'argent pour les fêtes religieuses, les troupeaux de moutons, les porteurs de volailles, les paniers vert, rouge et jaune, les collines des marchands de chance, les mendiants, les brocanteurs de souvenirs, les voleurs et les éternels soûlards vomissant leur désespoir enragé au hasard dans la foule.
Page 14, Edition L'Harmattan

Bonne lecture,

Editions L'Harmattan, paru en 2009, 100 pages.

Myriam Tadessé présentera et dédicacera ce roman lors de la prochaine rencontre Afriqua Paris du 25 Novembre 2010, à L'Albarino Passy, Paris 16è. 

mardi 16 novembre 2010

Sami Tchak sera à L'Albarino Passy

Quand on se lance dans une aventure comme celle dans laquelle je me suis fourré en créant un blog, on est loin de savoir sur quelle rive on va accoster. D’ailleurs ce n’est pas vraiment le blogueur qui est embarqué mais les nombreuses bouteilles chargés de petits billets qu’il balance à tout va à la mer.

Ainsi va le web 2.0 comme le ressac des vagues d’un océan. Parmi les retours improbables, il y a cette rencontre avec les animatrices des rencontres Afriqua Paris, Astou Arnould-Camara et Penda Traoré, qui font la promotion du fait culturel africain sur la place parisienne. Vaste entreprise que ces charmantes drôles de dames relèvent avec brio depuis deux ans. A titre d’information, je ne suis jamais allé autant au théâtre qu’au courant de cette année et sous l’impulsion de ces rencontres du jeudi où des troupes, des réalisateurs, des metteurs en scène présentent leur travail dans une ambiance sympathique. Ô combien de pièces afro-caribéennes se jouent dans l’anonymat de la place populeuse parisienne ? Et que dire de la place accordée aux écrivains dans le cadre de ces jeudis d'Afriqua Paris?

Dans le cadre d’un partenariat, je participe cette année à l’animation de ce concept original avec Penda Traoré. La prochaine rencontre aura lieu le jeudi 25 novembre 2010 au restaurant très cosy L’Albarino Passy, dans le 16ème arrondissement de Paris, du côté de Passy, de 19h à 21h.

Les principaux invités seront :

Le romancier togolais Sami Tchak, auteur d’une demi-douzaine de romans , Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2004, auteur d’une œuvre riche, profonde.

Il sera avec lui question du dynamisme de la littérature togolaise qui occupe depuis une dizaine d'années le haut de la place africaine de langue française avec une génération d’auteurs talentueux comme Kangni Alem, Kossi Efoui, Théo Ananissoh, Gustave Akakpo ou Edem Awumey (sélectionné pour le Goncourt l’an dernier).

Ce sera l'occasion de revenir sur le roman Filles de Mexico, texte fort où l'auteur togolais porte un regard pertinent sur une Amérique latine des bas-fonds.

Cette rencontre sera l'occasion de découvrir la dramaturge et romancière franco-éthiopienne, Myriam Tadessé, qui présentera son premier roman L’instant du regard, paru chez L’Harmattan en début d'année, et qui travaille sur l’adaptation d’une nouvelle de Sami Tchak au théâtre. Un roman que je suis entrain de lire, porté par une écriture délicate qui nous transporte au coeur de la tourmente éthiopienne...

Le décor est planté, il vous reste à venir découvrir ces auteurs passionnants. L'entrée est libre, Sami Tchak et Myriam Tadessé dédicaront leurs ouvrages. Venez nombreux!

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter la présentation de la rencontre sur le site d'Afriqua Paris ou de l'Albarino Passy.




4 Rue Lekain, Paris 16è, Métro 9 Station La Muette ou Métro 6 Station Passy
Source Photo - Mercure de France / Catherine Hélie

dimanche 14 novembre 2010

Sami Tchak : Filles de Mexico

Djibril Nawo est un écrivain togolais vivant à Paris, invité par le Colegio de Mexico pour une série de  conférences devant un parterre d'universitaires sud-américains. Il n'est pas très satisfait de sa prestation mais après cette dernière, il est désormais un touriste qui tente d'explorer la ville de Mexico au travers de ses bas-fonds. Une véritable plongée dans ce que cette ville a de plus cruelle. Dans les quartiers mal famés qu'il parcourt, il rencontre des prostituées, des enfants de la rue, des délinquants. Djibril Nawo porte un regard plein d'étonnement, un poil désabusé, sur cet univers impitoyable.

Mais il n'est pas le seul à  le faire. Il est en effet une attraction dans les quartiers qu'il sillonne car au Mexique, les Noirs sont une très petite minorité et dans ces zones pauvres de Mexico, il n'est pas monnaie courante d'en rencontrer. Ce qui frappe donc le lecteur que je suis, c'est ce regard chargé de mépris sur cet africain. Cela va au-delà du racisme puisque les préjugés sont si profondément ancrés que les mots exprimés dépassent l'entendement. Mais ce qui est passionnant c'est la figure de Djibril Nawo qui semble complètement déconnecté de cette réalité violente, qui parait même avoir une attitude suicidaire à poursuivre sa démarche, mais ce sont ces rencontres hallucinantes qui font l'intérêt de la première partie de ce roman. Il rencontre entre autres une femme étonnante, Deliz Gamboa, une poêtesse, cinéaste colombienne, femme qui prend son pied à Mexico avant d'embarquer Djibril Nawo dans ses valises pour Bogota.

L'organisation du texte est très différente dans la seconde partie qui se déroule en Colombie. Dans ce pays où un habitant sur quatre est noir, le propos de Djibril Nawo prend une forme complètement déjantée. A vous de le découvrir et de rencontrer les filles de Bogota.

Le personnage de Djibril Nawo est très intéressant. Globe-trotteur. Lubrique. Déprimé? Bien qu'observateur, il se laisse porter par les différentes rencontres avec une forme de naïveté et une impassibilité exaspérante. On pourrait le croire imperméable aux ricanements de hyène que suscitent ses scarifications auprès d'inconnus de ces mégapoles latino-américaines. On le sent déboussoler, profondément seul, cherchant à garder pied dans cet océan d'ignorance ou d'indifférence. Le problème est que les points d'ancrage dont il a besoin sont frappés par la violence de cet univers et disparaissent...

Ecoutons-le : sur les motivations du globe-trotteur.
J'avais l'impression qu'on me décrivait un pan de quotidien de Lomé, la capitale de mon pays. Vastes bazars, bien des rues de Lomé. Vastes bazars, les alentours du grand marché. Loin de chez moi, mais comme me préparant à me replonger dans des ambiances de chez moi! Pourtant que je savais que les grandes similitudes cachent en réalité des différences profondes. Je n'allais pas à Tépito pour me retrouver mais pour me perdre. Je voyage pour me perdre. Autrement, à quoi bon mettre ma vie en danger  dans les avions au dessus des océans et des montagnes? Je voyage pour perdre pied, pour basculer. C'est pourquoi des quartiers comme Tepito m'attirent, je leur tends la main pour qu'ils me prennent tout entier et fassent de moi ce qui correspond à leur propre esprit, qu'ils fassent de moi un élément de leur folie inapaisable.
Page 51, Editions Mercure de France

Sur sa torpeur.
J'avais éteint la télé non seulement parce que j'estimais peut-être à tort, que le reportage aurait peu de choses à m'apporter, mais aussi et surtout parce que j'étais pris par une sorte d'abattement moral dans la mesure où, à travers les propos que j'ai entendus et les visages que j'ai vus, il me semblait être en présence de condamnés à une peine qui consistait à tenter de détruire un monstre qui, hélas, renaissait  encore plus puissant des blessures qu'on lui infligeait. Ce n'était pas du pessimisme ni du fatalisme, encore moins du réalisme, mais franchement une fatigue. J'étais fatigué. Fatigué de constater comme la peau, si légère, est si lourde de conséquence pour beaucoup de vivants.
Page 86, Editions Mercure de France

J'ai apprécié l'écriture de Sami Tchak dans ce roman où l'intertextualité est très présente. L'écrivain togolais nous donne de nombreuses pistes pour des balades et escales en littérature latino-américaine. C'est un texte brillant à découvrir.

Sami Tchak, Filles de Mexico
Editions Mercure de France, 180 pages, 1ère parution en 2008

Je vous encourage pour avoir une opinion plus complète à lire la chronique de Liss, celle de l'écrivain Salim Bachi, celle de la blogueuse StellaMaris

Voir la vidéo de la rencontre littéraire Afriqua Paris autour du roman Filles de Mexico

samedi 6 novembre 2010

Dominique Ngoïe-Ngalla : Lettre d'un pygmée à un bantou

Je garde le souvenir lointain de mes vacances passées au village de mon grand père quelque part sur le plateau koukouya en République du Congo. C'était dans mon adolescence. J'étais parti avec un oncle maternel. Lors du voyage, je remarquais régulièrement des cabanes aux abords des villages bantous traversés et leurs habitants pygmées. En terre bantoue, les quelques pygmées que l'on peut rencontrer vivent souvent hors des villages. Je ne parlerai pas de bantoustan ou de ghettos des grands centres urbains français où semblent être parqués les postcoloniaux ou indigènes de la république. Mais finalement tout cela relève du même principe d'exclusion. Le bantou méprisant ne fricote pas avec le pygmée qu'il regarde comme un sous-homme.

C'est pourquoi, cet ouvrage de l'historien congolais Dominique Ngoïe-Ngalla a tout de suite attiré mon attention. L'auteur est bantou. C'est l'un des grands intellectuels congolais qui a longtemps enseigné à l'université Marien Ngouabi de Brazzaville.

Sous la forme d'un long monologue, il m'imagine le discours d'un pygmée du fin fond de sa forêt équatoriale rongée lentement mais surement par les tronçonneuses des multinationales du bois. Notre bonhomme jette un regard caustique sur les bantous en général, sur leur posture hautaine à l'endroit des pygmées. L'essentiel de son discours se concentre sur les rapports déséquilibrés entre bantous et blancs. Car notre pygmée, observateur des grands chamboulements qui ont affecté ses voisins bantous avec la traite négrière puis la colonisation, persifle, joue de l'ironie et renvoie le Bantou à sa relation servile vis à vis de l'occident pour mieux déconstruire l'assurance qu'il affecte à son égard. Il n'est pas dupe.

Comme c'est souvent le cas des nègres à l'égard des personnages blancs dans les textes raciaux de Faulkner, le pygmée  est observateur des défaillances du bantou qu'il veut relever pour mieux l'aider à s'accomplir. Sa condition personnelle est annexe. Seul compte le propos qu'il tient à l'endroit du bantou.

De ce regard exterieur, Dominique Ngoïe-Ngalla dresse une critique forte sur les sociétés bantoues qui peinent à se relever des agressions occidentales des siècles derniers, il fustige le mimétisme, dénonce les survivances des complexes d'infériorité qui se traduisent par des rapports biaisés avec le Blanc.

Et nous le savons depuis qu'un penseur d'occident de génie nous en a prévenus : il n'existe pas de génie copieur. Le génie est liberté. Et je ne pense pas me tromper, si j'affirme que le défaut d'articulation du fond bantou à l'apport de la civilisation du Blanc copiée sans discernement est la cause principale des crises endémiques que traversent vos sociétés. Pour en sortir, ce ne sont pas les moyens qui vous manquent, et qui pourraient vous aider à reprendre l'initiative de vos actes afin de vous remettre dans le cours de l'HISTOIRE avec dignité.
Il faut croire notre ami pygmée a suivi le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar ou plutôt qu'il était en avance sur ce dernier. J'apprécie le ton critique de cette lettre ouverte. Certes, il y a des points récurrents dans son propos. Certes, tout résumer des rapports du bantou au Blanc, parait réducteur aujourd'hui quand les forces qui assaillent l'Afrique sont chinoises, indiennes ou malaises. Malais qui dévastent avec détermination l'espace forestier naturel des pygmées. Mais tout discours qui tend à renvoyer l'africain à ses propres responsabilités et lui éviter toute fuite en avant me parait indispensable. Cette lettre de l'ami pygmée en est un.

Dominique Ngoïe-Ngalla, Lettre d'un pygmée à un bantou
Edition Bajag - Meri, 77 pages, paru en 2003

Voir les réflexions actuelles de Dominique Ngoïe-Ngalla sur son blog animé par  Cuntactor.


lundi 1 novembre 2010

Vérité de soldat au Théâtre de L'Arlequin de Morsang sur Orge


 J'ai failli louper le passage de la Compagnie BlonBa au Théâtre L'Arlequin de Morsang/Orge. Pour une fois que je n'étais pas obligé de descendre sur Paris pour voir une pièce de théâtre, cela aurait été un comble. Une mauvaise interprétation de l'heure du spectacle. J'ai donc eu droit à une petite dérogation du théâtre pour voir avec mon neveu, la pièce Vérité de soldat malgré mes quelques minutes de retard.

Avant de vous apporter mon ressenti sur cette pièce qui sera jouée durant tout le mois de novembre 2010 au Théâtre du Grand parquet, dans le 18ème arrondissement de Paris, je ne peux m'empêcher de revenir sur la rencontre d'Afriqua Paris de jeudi dernier qui m'a vraiment décidé à aller voir cette pièce. La compagnie théâtrale BlonBa était l'invitée de cette rencontre ainsi que le romancier algérien Yahia Belaskri pour son nouveau roman Si tu attends la pluie, elle vient d'en haut.  Les échanges furent très intéressants malgré un public  amaigri par les grèves à répétition. Jean-Louis Sagot-Duvauroux nous présenta le concept BlonBa d'une compagnie théâtrale à cheval entre l'Europe et le Mali, les récentes productions de cette compagnie et surtout son actualité avec le passage de la pièce Sud-Nord sur TV5 Monde à partir du 5 novembre 2010. Les comédiens Adama Bagayoko, Michel Sangaré et Maïmouna Doumbia ont achevé de me convaincre par l'aperçu qu'ils nous ont proposé de la pièce, entre français et bamanan.

Le Théâtre de L'Arlequin de Morsang sur Orge fut une première découverte ce soir. Je ne connaissais pas cette salle à proximité de chez moi, en Essonne. J'ai été tout de suite emballé par cette pièce que je prenais en cours.  Un berêt rouge était lancé dans un dialogue à bâtons rompus avec un interlocuteur. Il parlait tantôt en français, tantôt en bamanan. Soungalo Samaké racontait son histoire dans la grande Histoire de son pays, le Mali, ancien Soudan français. Soungalo Samaké est un de ces anciens baroudeurs de l'armée coloniale française qui n'ont pas été tout de suite intégrés dans l'armée du Mali indépendant, ayant à sa tête le grand Modibo Keïta. Un peu plus tard. Il raconte son histoire mais vu qu'elle est au coeur des péripéties de ce pays, il nous dépeint des périodes sombres comme le viol collectif de femmes à Diokoroni par des soldats de l'armée malienne. Il revient également sur l'organisation du coup d'état de 1968 de Moussa Traoré dont il fut un des éléments déterminants. Il parle en français, il parle en bamanan, le spectateur lit la traduction qui défile sur un écran géant  derrière Samaké. Il  parle des tortures, celles qu'il inflige aux récalcitrants, aux impolis, aux mécontents du système de Moussa Traoré. Le plus terrible, le plus terrifiant est le fait qu'on n'entende pas une once de remord, Amadou Bagayoko, joue bien la marque d'indifférence sur les faits narrés par cet homme redevenu un simple paysan dans son village bamanan. 

L'homme qui a publié les propos de Soungalo Samaké s'appelle Amadou Touré. Un intellectuel malien, trempé dans la machine communiste jusqu'au cou et surtout torturé à  partir de 1968 par les militaires de Soungalo Samaké. Lui aussi s'exprime, avec Catherine. Elle se questionne sur la relation étrange, troublante entre Amadou Touré et Soungalo Samaké. Elle veut comprendre, avoir des réponses, car une violence sourde gronde en elle.



Cette pièce est passionnante. Le jeu des acteurs est surtout dans le dialogue, dans les attitudes. La rage, l'impassibilité, l'attente, l'incompréhension. Il y a très peu de mouvements. Ils ne sauraient d'aucune utilité. Il faut s'accrocher pour suivre la traduction du bamanan en français.

Cette pièce a l'intelligence de nous faire entrer dans l'histoire de ce pays par le biais ce personnage quelque peu orthodoxe de Soungalo Samaké. On aimerait le tenir à distance. C'est peut-être la difficulté, le malaise que j'ai ressenti avec ce personnage tout en nuance qui s'accorde de nombreuses libertés, qui finit par gagner la sympathie de ses victimes, passant pour un simple exécutant, un militaire qui obéit.

Pourtant, un pays peut-il avancer si les ennemis d'hier continuent à s'étriper avec joie? Vous l'aurez compris, cette pièce est utile même s'il est difficile d'en sortir indemne.

Bon spectacle!

L'équipe de création réunit Alioune Ifra Ndiaye, directeur de BlonBa, Jean-Louis Sagot-Duvauroux, dramaturge, Patrick Le Mauff, metteur en scène, les comédiens Adama Bagayoko, Michel Sangaré, Maïmouna Doumbia, Diarrah Sanogo, avec Chiaka Ouattara et Youssouf Péliaba pour la technique.