samedi 30 octobre 2010

Sayouba Traoré : L'héritier

Voici un roman dont les échos positifs me sont parvenus à plusieurs reprises cette année. En surfant sur le Net ou dans des discussions de salon. Le bouche à oreilles. Il m’a attiré à plusieurs titres. L’auteur est burkinabé. Le sujet semblait traiter la prostitution de manière assez singulière. Les productions des éditions Vents d’ailleurs m’intéressent.



Je viens de terminer la lecture de cet ouvrage avec une sentiment partagé, mi-figue, mi-raisin. Je m’explique. Sayouba Traoré place son sujet en milieu citadin, dans un pays jamais nommé que l’on pourrait supposer être le Burkina Faso. On part d’une cour familiale. Un patriarche respecté, retraité, qui fut pépiniériste à l’époque où il travaillait pour la fonction publique. Ténin, son épouse, femme singulière, personnalité complexe. Mouni, est l’aîné de cette famille monogame, musulman comme son père, jeune diplômé rentré il y a quelques années d’Europe de l’est, chômeur, et son épouse Odile de confession protestante, universitaire aussi et sans emploi. On imagine d’autres frères et sœurs dans cette demeure familiale. Mais l’attention de l’auteur est centrée sur Mouni. Car ce jeune homme se vend la nuit à des européennes dans les grands hôtels de la ville. Il nourrit le tourisme sexuel de ces femmes au porte-monnaie lourd.

Au grand dam du désarroi de sa famille et de son épouse.

Sayouba Traoré nous décrit cette réalité étonnante avec un mode de narration qui tient le lecteur en haleine et il ne se gêne pas d’accorder au lecteur quelques scènes torrides dont il semble avoir pris un certain plaisir à mettre en scène. Si certaines situations choqueront le lecteur prude, il n’en reste pas moins que la violence de ces scènes nous renvoie à la violence endurée par des milliers de jeunes africains qualifiés qui doivent, quand c’est possible, renoncer à leurs idéaux, pactiser avec le diable, lécher les bottes poussiéreuses d’une parentèle ou une élite détenant le pouvoir économique mais n’offrant des opportunités de travail à des cercles restreints. Alors pourquoi s’émouvoir ?


En parallèle, il revient sur le parcours du pépiniériste et de Ténin pour mieux poser le contexte et les rapports entre les différents personnages. Sur cette relation monogame que le patriarche a su défendre au mépris des rites en vigueur à son époque et avec l’influence de son épouse.

C’est surtout le regard de l’épouse, Odile, qui doit composer sans céder avec les choix immoraux de son mari. Et c'est un aspect intéressant dans ce roman, à savoir le fait que si les femmes ploient, elles ne rompent jamais. En tout cas sous la plume de l'écrivain burkinabé. Dans la construction de Sayouba Traoré, on sent une sainte révérence pour la mère, l’adoration de l’épouse, que les combats livrés sont ceux de la reconquête du terrain cédé à la société ou de l’emprise sur le fils bien-aimé. On ne trouve pas souvent en littérature africaine des postures aussi assumées de la dépendance de l’homme vis-à-vis de la femme. Voilà pour la moitié de figue.

Pour le raisin, on a le sentiment que Sayouba Traoré perd le fil de son sujet sur la fin du roman. Certes, cela ne nuit pas à l’ensemble du roman, le style très cadencé et singulier du romancier burkinabé porte ce roman. Les phrases sont courtes, ciselées, au présent même quand la scène décrite est un passé. C’est particulier mais ça tient la route. Mais il me semble que le personnage de Mouni ou Franck est abandonné au détriment d’Odile alors que beaucoup de questions restent en suspens à son sujet. La fin est assez rapide pour un livre intitulé L’héritier où justement cette question de l'héritage galvaudée est plus que brulante lorsque ce jeune couple décide de s’extraire de l’emprise de la famille. La question dérangeante de la prostitution (au sens propre comme au sens figuré) des élites pour survivre est supplantée par le conflit entre modernes et tenants de la tradition.

Cela étant précisé, ce roman mérite d'être lu, il dérangera, c'est certain.

Bonne lecture,

Sayouba Traoré, L'héritier
Editions Vents d'ailleurs, 146 pages
1ère parution en 2009

Cet ouvrage a été également chroniqué sur les sites Biblioblog,

samedi 23 octobre 2010

Léonora Miano : Blues pour Elise

Une des plus belles expériences que j’ai réalisé sur le web fut la découverte et l’immersion dans le blog des Tantines. Il y a trois ans déjà. Un site animé par trois charmantes commères qui nous racontaient avec classe leurs petites joies de femmes émancipées, leurs états d'âme et leurs déboires amoureux. Des frangines branchées, plutôt bobo, des citadines pur jus qui célébraient le black nouveau, l’obamanicus. Je rajoute parce que les portraits du mâle nègre qu'elles croquaient avec frénésie n'étaient pas toujours aussi angéliques que la figure du 44ème président des Etats-Unis. Ce fut une expérience enrichissante où le caractère interactif du blog prenait tout son sens. Plusieurs sujets dépassaient la centaine d’interventions où les sista se fightaient tendrement avec les brotha. La provocation n'était jamais loin chez ces secoueuses de cocotiers. Ce fut cependant une démarche éphémère qui n’a même pas laissé de trace sur le Net, puisqu’en créatrices toutes puissantes, les blogueuses se sont autorisées la destruction de leur espace sans préavis et au détriment de ceux ont nourri ce site de leurs nombreuses commentaires, j’ai cité les internautes.


A la différence des Tantines, le roman Blues pour Elise ne disparaitra pas de la circulation par le simple bon vouloir de son auteure. Pour cette septième publication, après sa trilogie africaine, Léonora Miano s’est plongée dans l'atmosphère décrite plus haut. Quatre copines (trentenaires?), les Bigger than life, sont à la recherche de l’amour. Chacune à sa manière. Avec les blessures anciennes, les dérapages inattendus, la difficulté de la rencontre, les déceptions dont on ne se remet point, les trahisons et les surprises agréables. Elles ont la particularité d’avoir un lien avec le Sud du Sahara, connexion assumée ou pas. Elles sont surtout françaises.

Léonora Miano commence à la surface des choses avant de, comme un sous marin, plonger en eaux profondes. Pour cela, elle découpe son roman  comme une sorte de série Tv où les épisodes qui s'enchaînent semblent ne pas avoir de lien avec les précédents, laissant apparaître des nouveaux personnages plus ou moins en lien avec les Bigger than Life. Au fil des chapitres, les relations entre les personnages se revèlent et la bonne humeur inhabituelle dans les textes de Miano se dissipe quand on aborde le chapitre du Blues pour Elise. Je n'en dirai pas plus.

C'est un roman où j'ai eu du mal à reconnaitre le style de Léonora Miano. L'écriture est beaucoup plus "enjoyée" dirait les ivoiriens, plus légère que d'habitude comme si ces portions de vie parisiennes version afrodescendants permettaient une attitude plus relax de la romancière et j'ai vraiment kiffé jusqu'au fameux blues d'Elise où une mère se remémore le drame fondateur de sa migration avec son mari vers la France. Je n'en dirai pas plus (bis).   

Ce livre est l'occasion d'une plongée dans cette nouvelle France, avec ces magnifiques portraits de femmes d'aujourd'hui et la quête éternelle de l'amour, l'amour, toujours l'amour.

Ambiance :
D'ailleurs, les choses avaient changé. Depuis un moment, l'homme blanc poussait, lui aussi, son sanglot. Il souffrait. Le capitalisme dérégulé l'oppressait, les traders le mettaient sur la paille, ses bassins industriels étaient de vastes déserts, ses emplois étaient délocalisés, il se demandait à quoi avait servi, tout ça : le code noir, le code de l'indigénat, ça lui faisait une belle jambe, il avait honte des aïeux, voulait tout effacer, ne plus voir, sur les pages d'histoire commune, du rouge sang, sans trêve ni repos, proclamer que Noir et Blanc sont ressemblants comme de gouttes d'eau ( Nougaro), pénétrer dans l'ère post-raciale, ce temps féérique où il n'y aurait que l'identité des humains. L'homme blanc avait réfléchi. Il ne voulait pas se mélanger, évidemment, la disparition des différences ayant rendu la chose impossible. L'homme blanc voulait fraterniser.
Page 27, Edition Plon

Ambiance II
Les bigger than life étaient intelligentes, financièrement autonomes, belles, chacune à sa manière. Elles s'étaient données ce nom il y avait déjà des années, quand elles n'étaient encore que des étudiantes souvent désargentées, filles de personne d'important, portant des prénoms non alignés, des patronymes à l'ancrage lointain. Bigger than life était devenu leur devise. Elles ne seraient pas toujours plus fortes que l'adversité, mais elles seraient tenaces.
Page 78, Edition Plon

Bonne lecture et surtout bonne musique!
Léonora Miano, Blues pour Elise
Editions Plon, 199 pages, 1ère parution en 2010.

Voir les commentaires sur le Bric à Book, Lecturissime, Les livres que j'aime, Cuneipage

dimanche 17 octobre 2010

Chtikie : J'ai quinze ans

Qu'est ce qui traverse la tête d'une adolescente de quinze ans aujourd'hui? C'est la lecture qui m'a été proposée et dans laquelle je me suis plongé récemment. Elle s'appelle Chtikie, elle édite, elle écrit et elle est le personnage central de ce roman. Celle qui nous livre ces états d'âme et qui commence étrangement son texte :

Salut, je m'appelle Chtikie... Enchantée !

Chouette, il m'a enfin remarquée... Faut dire qu'il avait pas le choix, il est attaché à une chaise, dans la cave. Qu'il est beau! Trop cool, il ressemble à ce genre de canons qu'on trouve dans les magazines. Il a l'air si gentil, si fort...
Chtikie, J'ai quinze ans, page 13

Cette introduction est essentielle puisqu'elle explique la tonalité de la confession, euh non, la tonalité du discours de l'adolescente.  Enfin, un peu. Car, bien que bousculé, le lecteur pense assez rapidemment que c'est l'imaginaire d'une adolescente éveillée qui a planté cette image avant qu'elle ne poursuive sa dépense de mots et de maux au lecteur.   Elle nous plante le décor de son existence, ses vieux, sa petite soeur qui souffre d'un handicap mental, sa classe, son vieux voisin un poil pédophile, la découverte de sa féminité, le mec sur lequel elle fantasme secrètement...

Ce texte a le défaut des autoéditions qui souffrent de l'absence d'un regard exterieur critique. Les mots sont lancés comme le sent l'auteure avec une écriture alerte qui ne s'encombre de fioriture et ne respecte pas toujours les convenances la langue française. De plus, on n'a pas le sentiment d'apprendre beaucoup plus sur cette génération d'adolescente qui use des nouvelles technologies pour entrer en connexion.

Néanmoins, Chtikie est malicieuse. Cruelle avec sa soeur attardée. En opposition avec sa mère qui l'étouffe. On sent sa malice qui frise avec autre chose de plus retors... 

Faut-il qu'une ado nous ligote au fin fond d'une cave insalubre pour qu'on daigne l'écouter avec attention? Je me le demande sincèrement, et entre nous, ça craint!

Editions Chtikie, 108 pages

samedi 16 octobre 2010

LOS ANGELES Noir

La lecture fut longue. Il faut dire que les grèves n'aident pas à faire avancer mes lectures. Comment en effet lire sereinement un recueil de polars tous aussi passionnants les uns que les autres quand vous êtes écrasés sur la paroi d'une porte, contre un pilier ou encore sous les aisselles odorantes d'un malabar qui transpire à grosses gouttes depuis Noisy-le-Grand? C'est le lot quotidien des usagers des RER d'Ile-de-France depuis le début de la semaine. Oh, je ne jette pas la pierre aux grévistes, il faut bien qu'une forme de contestation perdure dans ce pays où le conflit social semble de plus en plus neutralisé par les décideurs. Non, je ne conteste pas ce droit de grève chèrement acquis et dont les cheminots jouissent à satiété. Mais pour avoir vu une femme tombée dans les pommes hier matin ou encore des usagers perdent leur sang-froid et poser des actes violents,un constat est là : les passagers souffrent physiquement de cette grève.
Bref, j'ai donc savouré lentement mais surement ce recueil de nouvelles. 17 nouvelles d'auteurs totalement inconnus pour moi, excepté Michael Connelly, qui introduit cette épopée et ne signe pas le meilleur polar de cet ensemble malgré sa notoriété. Denise Hamilton réussit une belle prouesse. Réunir des auteurs ayant un lien avec Los Angeles pour nous raconter 17 histoires très différentes dans leur forme, le sujet qu'elles abordent, les personnages qu'elles mettent en scène. Elles sont pour la plupart bien construites qui nous permettent d'entrer dans cette ville par le biais de ce qu'elle a de plus sordide. Le crime. Le crapuleux. Le monstrueux. Dire qu'on a aimé un bouquin est une chose, mais comment le prouver?

Je relève trois angles d'attaque que j'adore quand j'entre dans un texte :
1. La géographie.
2. L'ethnie.
3. Le crime.

Sur la géographie.
J'ai le sentiment en terminant cet ouvrage d'avoir sillonné de long en large Los Angeles, d'avoir fouillé ses poubelles et squatté ses plus luxueux salons. Mon imaginaire est rempli d'images de cette ville servie par Hollywood et les grandes séries télé américaines. Mais là, on découvre L.A. derrière la lunette de chaque auteur qui vous invite dans un quartier pour le lieu de son texte. On passe ainsi des quartiers les plus huppés, au coin les chauds en passant par Down Town, Beverly Hills, Wechester, Los Feliz, etc. Cette démarche est complèment assumée par Denise Hamilton qui nous propose dès la première page de l'anthologie, un plan de la ville. La plume des auteur(e)s nous fait ressentir les odeurs de ces quartiers, leur atmosphère, les populations qui les habitent, leur richesse matérielle, leur pauvreté. C'est un fantastique voyage au coeur de la cité des anges.

Personne ne m'appelait jamais par mon prénom (...) Seuls ma famille et mes amis de Rio Seco savaient comment je m'appelais vraiment. C'est pour cette raison que j'avais toujours aimé L.A., surtout DownTown, le centre. Personne ne savait qui j'étais. Ni ce que j'étais. Les gens me parlaient en espagnol, en persan, enfrançais. ma peau avait la couleur des coques de noix. Mes cheveux étaient noirs et raides. J'avais les yeux en amande et ils étaient impénétrables(...) Je me suis mordu la lèvre et me suis rmeise à marcher, le long de temple jusqu'à Spring Street, où les foules se déplaçaient vite, chacun un télphone collé à l'oreille, ou discutant dans un kit main-libre, comme des schizophrènes. Et les sans-abris se parlaient tranquillement à eux-mêmes, certains s'étaient déjà mis à crier. Tout le monde s'adressait à des gens invisibles.
Susan Straight, Le Golden Golpher, page 180

Sur l'ethnie.
On parle souvent du communautarisme sur les terres anglo-saxonnes. Je ne jouerai pas la surprise, mais il me parait intéressant de le relever car cet aspect apporte une certaine richesse à ce recueil. La diversité des univers dans laquelle se meuvent les personnages. Que ce soit les latinos dans la nouvelle d'Hector Tobar, les russes dans la partie de pêche d'Ivan Dennissovitch de Lienna Silver, celle de la deuxième génération de migrants philippins dans le texte de Brian Ascalon Roley, ou afro-américaine de Susan Straight. Cette dimension liée n'est pas forcément liée à un territoire ou à un quartier, mais elle est comme un premier cercle autour des personnages et sa description dans la plupart des nouvelles est intéressante. Ces cercles ne sont pas seulement liés à l'origine du migrant, mais ils peuvent toucher à l'orientation sexuelle comme dans la nouvelle de Christopher Rice (fils d'Anne Rice).

Un élément pertinent est l'équilibre dans le choix des auteur(e)s, 9 hommes pour 8 femmes, qui donne une tonalité très intéressante à Los Angeles Noir et une part singulière aux personnages féminins.

L'occasion est donnée aux lecteurs de mesurer la profondeur du fossé qui sépare les différentes classes sociales.

C'est que la famille Davis fait partie des vieiilles fortunes de Beverly Hills.  Avoir une vieille fortune, ici, cela veut dire être devenu riche "avant la télé en couleur". Une vieille fortune a plus de classe qu'une nouvelle, mais cela veut aussi dire moins de zéros sur le compte en banque. les nouvelles fortunes de Beverly s'en fichent un peu que vous vous appeliez Charles Lindbergh, ou Charles Manson, du moment que vous êtes célèbre - et idéalement, très riche. Les vieilles fortunes de Beverly, en revanche, attachent beaucoup de prix aux vertus en vogue sur la Côte Est, comme la discrétion et le rang dans la société.
C'est compréhensible. Lorsque les acteurs ont commencéà affluer à Hollywood, ils ont été stoppés net dans leur invasion par les écriteaux accrochés aux fenêtres des pensions de famille : Pas de chiens ni d'acteurs. Même dans le rejet, ils n'étaient pas en tête d'affiche.
Patt Morrison, 90210 Morocco Junction, page 126

Sur le crime.
Je ne suis plus un habitué de ce genre, le polar. Mais j'aimerai souligner la qualité des nouvelles produites  dans ce recueil, la créativité des auteur(e)s dans la construction de leur intrigue, arnaque, et autres méfaits glauques. Les angles d'attaque sont très différents comme lorsque Hector Tobar entreprend de discourir sur de la place de l'arme à feu. Sa nouvelle est étonnante, déroutante, crédible et finalement pleine d'espoir. Imaginez un homme qui survit à trois comas, après avoir pris à chaque fois des balles qui auraient le laisser pour mort... Les crimes sont souvent crapuleux, calculés. Parfois ils sont le fait de dérapages incontrôlés et tout l'art de l'auteur aura été de nous justifier ou de brosser un contexte à la glissade vers le précipice. Les écrivaines semblent avoir prises des personnages féminines qui élabore des scénarii machiavéliques (Denise Hamilton), ou qui déjouent avec beaucoup de subtilités et avec une violence implacable, les manipulations masculines (Janet Fitch).

J'ai pris mon pied. Avec le désir secret fouler le pied dans les différents de Los Angeles. C'est surement cela la réussite d'un bon bouquin.

Los Angeles Noir
sous la direction de Denise Hamilton
avec Michael Connelly, Robert Ferrigno, Janet Fitch, Denise Hamilton, Naomi Hirahara, Emory Holmes II, Patt Morrison, Jim Pascoe, Gary Phillips, Scott Phillips, Neal Pollack, Christopher Rice, Brian Ascalon Roley, Lienna Silver, Susan Straight, Hector Tobar et Diana Wagman

Asphate Editions, 1ère parution en anglais 2007, 1ère parution en français en 2010, 335 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Patricia Barbe-Girault et Adelina Zdebska.

Voir les chroniques d'Hannibal le lecteur, Notes de lecture, Les manuscrits ne brûlent pas

mardi 5 octobre 2010

Iceberg Slim : Pimp

Festival America de Vincennes dédié aux littératures d'Amérique du Nord et centrale 

Quand on a un programme de livres à lire, il faut s'y tenir. Le problème est que lorsque vous prenez un peu de votre temps pour honorer un festival litteraire comme celui de Vincennes, que vous faites dédicacer quelques uns de vos ouvrages par des auteurs que vous appréciez, que vous découvrez au détour d'un stand une collection qui éveille en vous un vif intérêt comme Soul Fiction des Editions du Rocher, que parmi les trésors qui s'étalent à perte de vue, vous identifiez un classique que vous pensiez non traduit, qu'en tournant les premières pages du roman sulfureux dont on vous a vanté les mérites, vous êtes immédiatement pris par l'écriture, le sujet, alors vous dites "Pouah! la planification!".

Voilà le piège dans lequel je suis tombé en lisant les premières pages de Pimp, le journal intime d'un mac noir, d'un souteneur, bref d'un proxenète. Iceberg Slim est un ancien mac  qui nous confie son expérience. Il n'y va pas avec le dos de la cuillère. Dès les premières pages, il envoie une bouffée d'images nauséabondes, histoire de décourager les âmes trop sensibles, car l'homme ne va pas retenir ses mots, faire dans la prose raffinée pour nous narrer ce milieu dans lequel il a baigné et règné pendant près de trente ans, entre macs, prostituées, drogues, flics verreux, incarcérations, violences, sexe et racisme.

Iceberg Slim repart d'abord dans son enfance, son adolescence pour amener le lecteur à saisir son évolution. Nous sommes dans l'Amérique des années 30. On retiendra certains points qui ne manqueront pas de faire réfléchir ceux qui  transmettent des valeurs à leurs mômes. On retiendra cette relation avec sa mère.  On retiendra des choix regrettables. On retiendra la rue qui conditionne souvent même les meilleurs. On retiendra qu'Iceberg Slim ne cherche pas amadouer le lecteur, mais il raconte cette vie faite de rencontres parfois positives souvent désastreuses.

Moi, j'allais me coucher dans une minuscule alcôve à l'arrière du tripot et je faisais des rêves fantastiques. Des putes splendides s'agenouillaient devant moi en me suppliant avec des sanglots dans la voix de prendre leur argent.
Depuis plusieurs semaines, je baisais une fille très sexy dont le père, un musicien connu, avait un orchestre. Elle avait quinze ans. Elle s'appelait June et m'aimait à la folie. Elle avait l'habitude d'attendre dans la rue que Jimmy soit parti, puis elle venait me rejoindre dans mon lit de camp militaire et restait avec moi jusqu'à sept  heures du soir. Elle savait que je devais faire le ménage pour que le tripot puisse ouvrir vers neuf heures.
Un jour, vers midi, je lui posai une question :
- Est que tu m'aimes suffisamment pour faire n'importe quoi pour moi?
- Oui, répondit-elle.
- Même te taper un micheton?
- N'importe quoi, je te dis.
Page 53, Editions du Rocher

Après un premier séjour en prison, à peine adulte, Blood qui deviendra Iceberg Slim se forme auprès des grands macs de la région. Le pouvoir, leur richesse, leur exhibition ont eu raison de lui dans une Amérique où les noirs ont peu de créneau pour s'élever socialement, où les blancs courent après les prostituées noires. Les uns vivent en enfer quand les autres sont au paradis.
"Je suis toujours noir dans un monde de Blancs, pensai-je. mais même si je ne peux pas franchir la barrière qui nous enferme, je peux réaliser mon rêve: moi aussi, je deviendrai important, moi aussi, je serai admiré. C'est simple si je me donne le mal de devenir un vrai mac, je ramasserai une tonne de pognon. Que ce soit dans le monde des Blancs ou celui des noirs, tout le monde est ravi de te *** quand on voit briller le fric sur toi."
Page 139, Editions du Rocher

Slim aime exploiter ses prostituées. Ils usent de toutes les techniques pour tenir son écurie. La violence en particulier. La manipulation aussi. On a du mal à dissocier le proxénetisme de la pratique de l'esclavage... D'ailleurs, Iceberg Slim le dit très bien :
"Il faut que j'aie une véritable éponge dans la tête, pensai-je. Je vais me servir de mes yeux et de mes oreilles comme des pompes aspirantes. Je dois tout savoir sur les putes, sur les pièges, sur les combines. Je veux me dépêcher de découvrir les secrets des macs. pas question de devenir gigolo à la petite semaine comme les maquereaux blancs. Je veux tout contrôler chez mes putes. Je veux être le patron de leur vie toute entière, et même de leurs pensées. Il faut que je leur mette dans la tête que lincoln n'a jamais aboli l'esclavage" 
Page 124, Editions du Rocher

Après avoir longuement décrits les péripéties scabreuses, l'auteur s'extrait par un concours de circonstances de ce monde ténébreux. Il se case comme tout cave en mesurant l'ampleur et la difficulté d'une vie ordinaire respectant la loi et les autres. Mais cela, comme c'est souvent le cas dans ce type de récit, en très peu page.

L'une des forces de ce texte autobiographique est le style employé par Iceberg Slim, une écriture avec les mots de la rue, avec les mots du milieu qui fournit une certaine authenticité à cet ouvrage, formidable témoignage de l'Amérique du 20è siècle.

Iceberg Slim, Pimp Mémoires d'un maquereau
Editions du Rocher,  Collection Soul Fiction, 1ère parution en 1969, 376 pages
Traduit de l'américain par Jean François Ménard

Voir une critique sur Polars noirs