mercredi 29 septembre 2010

Habiba Mahany, Mabrouck Rachedi : La petite Malika

Ce roman écrit à quatre mains par Mabrouck Rachedi et Habiba Mahany reprend la structure du Petit Malik que j'ai chroniqué ici, il y a environ deux ans. L'idée est intéressante. Il s'agit de décrire par une succession d'anecdotes, chaque année de l'existence d'une petite fille dénommée Malika entre 5 et 26 ans.

Malika est une jeune fille qui, comme Malik, grandit dans une cité. On ignore tout de son père. Elle est élevée par sa mère et voit défiler, chaque année, dans sa prime enfance, plusieurs papas, disons partenaires que sa mère peine à garder. Malika est une surdouée. Elle est une crack qui s'ennuie à l'école sous le regard attristée de son grand-père. En effet, la mère refuse obstinément de lui faire sauter une classe de peur qu'elle prenne la grosse tête et qu'elle lui ramène une grossesse précoce.

C'est le portrait d'une petite fille enrobée, perçue comme une sorte d'extra-terrestre parmi ses camarades de classe. C'est la première différence entre son profil et celui de Malik. Car si le petit Malik évolue avec sa bande, dans un certain conformisme, Malika elle cultive sa singularité. En proie, aux sarcasmes très tôt, on serait tenté de dire qu'elle n'a pas le choix et que son QI développé est un atout.

Il est difficile pour moi de ne pas mettre en miroir ces deux romans. Les auteurs ont tout fait pour. Et ces deux romans sont extrêmement complémentaires. Car si Malik, semble paumé, sans perspective, sans but, si la cité semble s'être écrasée sur lui, laissant cette impression de cul-de-sac dans le présentation de Mabrouck Rachedi, Malika représente cette autre facette de la jeunesse des banlieues, celle qui s'offre même le luxe du choix par la réussite scolaire. Choisir son job. Choisir son point d'ancrage. Parce qu'elle finit par ne pas oublier d'où elle vient.

Alors  faut-il être un génie pour s'en sortir quand on fréquente un lycée, où les toilettes sont autant de territoires dangereux à franchir de peur d'avoir une bande s'abattre sur vous? Question complexe. Je n'ai pas aimé l'entrée en matière de la petite Malika. Too much, les premiers épisodes. Mais assez rapidement, les événements deviennent crédibles et consistants et j'ai terminé cette lecture avec beaucoup d'intérêt. D'ailleurs le final est amusant, très optimiste et plein de bonne humeur à l'image de Mabrouck Rachedi et de sa soeur Habiba Mahany.

Bonne lecture,

Editions JC Lattès, 236 pages, 1ère parution en 2010, quelques extraits ici.

vendredi 24 septembre 2010

Gary Victor : Le sang et la mer

Depuis que j’ai entrepris mes petites escales littéraires du côté d’Haïti en passant dans la case de Gary Victor, je n’ai pas encore été déçu. Aussi, j’aborde l’intitulé de son nouveau roman et le quatrième de couverture comme un fin gourmet découvre la composition du plat du jour d’un restaurant gastronomique.

Seulement voilà, il n’est pas question de joyeuses ripailles ici. Mais plutôt de mots sur des destinées dans un pays si singulier. Gary Victor aborde le mythe du prince charmant dans le contexte haïtien.

Hérodiane est la jeune fille noire d’un paysan de Saint-Jean, petite bourgade perdue au bord de la mer. Elle est agonisante quand commence ce roman. Un avortement raté. Alors que son frère, Estèvel, tente désespérément de la secourir, Hérodiane se remémore le parcours qui l’a conduit dans cette impasse. L’expropriation du patrimoine foncier de son père par un sénateur véreux, sa disparition, la survie avec sa mère à Saint-Jean, son frère si différent qui possède une relation si particulière avec la mer, l’exode vers Port-au-Prince, plus précisément vers Paradi, sorte bidonville mal famé accroché au flanc d’une colline, près à disparaître à la moindre secousse sismique. Dans cette phase des souvenirs d’une jeune fille de 17 ans, Gary Victor porte un intérêt particulier dans la description du contexte dans lequel ses personnages se meuvent. Pour que le lecteur saisisse bien de quelle misère tente de s’extraire Hérodiane.

En mourant, leur mère a fait promettre à Estèvel de prendre soin de sa petite sœur. Ce jeune homme va concentrer toutes ses énergies afin que sa sœur douée puisse poursuivre ses études contre une ville, un bidonville où la prostitution semble être la seule issue proposée.
J'allais avoir dix-sept ans. la plupart des filles à cet âge, je le comprendrais un peu plus tard, avaient connu un homme, malheureusement dans des conditions qui les avaient traumatisées et qui faisaient qu'elles allaient intérioriser un certain dégoût de l'amour physique le restant de leur vie. Moi, mes lectures, mes conversations avec Soeur Marie-Francine et peut-être ses propos pour me rassurer après les paroles horribes de soeur Jérémie m'avaient en quelques sortes protégée. Je rêvais toujours d'un prince charmant, d'un homme beau et jeune, de préférence blanc ou à défaut de teint clair, avec des yeux bleus, qui arriverait sur son beau cheval ou dans sa voiture de luxe. Ce rêve persistait malgré le panorama sinueux et escarpé de ma vie au quotidien.
Page 60, Editions Vents d'Ailleurs
Quand elle rencontre Yvan Guéras, jeune mulâtre aux yeux bleus, aux manières raffinées et héritier d’une des familles les plus riches d’Haïti, le rêve de cette jeune femme prend enfin forme.

Si Gary Victor est un fantastique peintre de la réalité des quartiers difficiles de cette grande ville qu’est Port-au-Prince, il sait également mettre en scène les états d'âme de ses personnages. Relations complexes dans une fratrie, conflits intérieurs aux personnages, rapports biaisés entre les deux communautés historiques de ce pays, mulâtres et noirs. On a le sentiment d’un schisme définitif et d’un fossé infranchissable entre ces deux groupes. Et quand l’amour qui prend forme est-il sain dans cette île ? La relation amoureuse m'a rappelé les développements de Frantz Fanon sur les couples mixtes d'après guerre. Finalement, c’est sur le mal être de son pays que s'exprime Gary Victor en dépeçant le mythe erroné de ce qu’on a appelé la première nation nègre.
Je compris que son semi-mutisme en certaines occasions n'était qu'une attitude prudente due à son désir de dissimuler le plus possible ses pensées et ses sentiments profonds dans la crainte, fausse ou réelle, que s'il les dévoilait, cela le mette en position de faiblesse. "des politiciens en quête de pouvoir, démagogues, ont souvent tenté de faire croire que nous, Guéras, n'étions pas haïtiens, mais des étrangers venus d'Europe ou du Moyen-Orient. Nous possédions des terres ici, du temps où ce pays était encore une colonie. Nous avons un aïeul proche qui a signé l'acte d'indépendance." Il ajouta ces mots qui auraient dû susciter de ma part une question, mais je gardai, je ne sus pourquoi, un silence prudent : "Cette terre est beaucoup plus à nous qu'aux Noirs. Nous leur avons construit un beau mythe. Qu'ils s'en abreuvent. Qu'ils s'en contentent."
Page 103, Editions Vents d'ailleurs
La violence de ce texte vient du fait que la tentation est grande pour le lecteur de transposer la relation passionnée voir perverse entre Hérodiane et Yvan à une échelle communautaire.

On désespère de cette humanité qui se nourrit tant de l'opposition de ses différences plutôt que de leur complémentarité. D'ailleurs, l'écrivain échappe au manichéisme primaire dans lequel son ouvrage aurait pu s'enfermer, car la froideur qu'Hérodiane voue à son frère est liée à l'orientation sexuelle qu'il suit. Cela dépasse donc la simple couleur de peau...

Le surnaturel n’est jamais absent des textes de Gary Victor. Ici, il prend une forme poétique rare incarné par Estèvel. C’est un roman après tout. Un très beau roman.

Gary Victor, Le sang et la mer
Editions Vents d'ailleurs, 192 pages, 1ère parution en 2010.
Source Photo - Vents d'Ailleurs

Voir la critique de Yves Chemla sur Cultures Sud
L'auteur  parle de son livre à Afriqua Paris.

samedi 18 septembre 2010

Fatou Diome : Celles qui attendent

© uzaigaijin

Il existe des textes comme cela où vous vous demandez si l’auteur va tenir le rythme, la cadence, la qualité qu’il a distillé au début de son roman. Si la pertinence de son analyse, l’exploration profonde de l’âme humaine à laquelle il s’est engagé ne va pas être remise par un scénario incohérent. Alors vous continuez votre lecture, de surprise en surprise, pris par le style relevé, la langue célébrée, dans un univers qui vous échappe complètement même quand vous pensez en connaître un bout.

C’est dans cet huis clos passionnant dans sa forme, douloureux sur le fond que je me suis enfermé avec Fatou Diome. Dans ce long roman où la voix, non les voix de celles qui attendent quelque part en Afrique un homme, un mari, un fils parti à l’aventure pour l’Europe s’exprime. Ici, ce sont des jeunes sénégalais d’une île sérère qui bravent l’Atlantique pour rejoindre l’Espagne, pour sombrer ensuite dans la clandestinité.

Fatou Diome pose deux personnages centraux. Deux femmes. Bougna et Arame. Elles sont amies, avec des tempéraments différents et elles évoluent dans des contextes matrimoniaux très spécifiques. Bougna est une co-épouse dans un foyer polygame où elle tente de s’imposer par tous les moyens. Inconsciemment, elle n’a sûrement jamais intégrée les valeurs de partage de ce système. Elle est égoïste, centrée sur ses propres hantises, concernée par son désir d’être reconnue face à une première épouse peu disserte mais dont la réussite de la progéniture par pour elle et renforce jalousie et rancœur dans l’âme de Bougna.

Arame, elle, a été mariée de force un rescapé des guerres coloniales, grognon, irascible, stérile. Cet homme ne déverse que bile amer et insultes sur son entourage, enfermé dans l’enfer de sa déchéance physique et de secrets enfouis. Le fils aîné d’Arame est mort en haute mer dans le cadre de la pêche. Et son fils cadet, Lamine, le seul qui lui reste, est au chômage sans aucune perspective d'avenir.

Alors que chaque jour est un challenge pour nourrir la ribambelle de gamins aimants que sont ses petites-filles et petits-fils ainsi que son mari grabataire, sa comparse animée par des intentions retorses, lui propose un deal délicat en lui vantant les possibilités d’une réussite possible pour leurs garçons par le biais d’une traversée vers l’Espagne...

Ce qu’il advient de nos clandestins, on ne le sait que très tard dans le déroulé du roman. C’est l’attente de ces femmes, de ces mères qui ont réussi à marier leurs fistons. C’est aussi l’attente de ces épouses modelées dans ce système qui vivent l’absence mythique de cet homme émigré sensé faire fortune et apporter espoir à sa famille. Sauf que les chimères ne se concrétisent pas, les appels se font rares et les mandats sporadiques...

De toutes ces attentes, qui diffèrent pour chacune de ses femmes, celle de Coumba épouse de Issa, le fils de Bougna est la plus pathétique. Épouse aimante et fidèle, mère dévouée, sa voix est celle qui porte le mieux la détresse de ces femmes car elle est la seule dont la démarche est complètement désintéressée. La charge de son discours est l'une des plus belles réussites de ce roman. C'est aussi le personnage sur lequel s'acharne le destin avec une cruelle efficacité. Enfin le destin, suivez mon regard...


Les coups de fil s'étaient largement espacés. Les femmes accusèrent le coup. Mais on finit toujours par s'inventer une manière de faire face à l'absence. Au début, on compte les jours puis les semaines, enfin les mois. Advient inévitablement le moment où l'on se résout à admettre que le décompte se fera en années; alors on commence à ne plus compter du tout. Si l'oubli ne guérit pas la plaie, il permet au moins de ne pas la gratter en permanence. N'en déplaise aux voyageurs, ceux qui restent sont obligés de les tuer, symboliquement, pour survivre à l'abandon. Partir c'est mourir au présent de ceux qui demeurent.
Page 195, éditions Flammarion

Par ce roman, je découvre un texte magnifique de Fatou Diome. Un propos critique mais complet sur une petite communauté sénégalaise, sur les rapports complexes entre le nord et le sud, l'illusion de l'eldorado européen, sur la vanité du paraître, sur l'amour, sur les femmes, sur l'attente de celles qu'on ne voit pas, le tout porté par une très belle plume. Celle de Fatou Diome.

Ceux qui nous oublient nous assassinent



Fatou Diome, Celles qui attendent
Editions Flammarion, 1ère parution en 2010, 327 pages

Voir la critique de Nathalie Philippe sur Cultures Sud et celle de Clara

samedi 11 septembre 2010

Yahia Belaskri : Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut

Cet été j'ai lu, à l'occasion de la coupe du monde de football en Afrique du Sud, un recueil de onze nouvelles consacré à ce sport avec autant d'auteurs. J'avais été marqué par la violence et la justesse de l'une d'entre elles écrite par Yahia Belaskri. Aussi, c'est avec une certaine satisfaction que je me suis plongé dans ce deuxième roman édité chez Vents d'ailleurs.

Déhia. Adel. Deux destinées liées. Ce couple séjourne pendant ses vacances quelque part en bord de mer d'un  pays qui ressemble à l'Italie. Peu importe. Yahia Belaskri donne quelques indices en évitant de nommer explicitement les lieux. On sent dans les intermèdes où le présent s'invite, où ces vacances sont évoquées, que tout est fragilité, attention, amour, écorchures du passé entre cet homme et cette femme. Et une mer qui les sépare de la terre d'origine.

C'est sur les causes de cette fragilité que Yahia Belaskri décide  de porter son regard  en revenant sur le cheminement sur la terre du Maghreb originelle. Dehia. Jeune enseignante d'une université d'une grande ville, elle se dévoue à cette tâche de transmission du savoir avec toutes les difficultés que peut rencontrer une femme dans un univers où l'obscurantisme religieux qui touche la jeunesse estudiantine à plus en plus prise et la corruption des élites est devenue un sport national. Évoluant, dans un milieu aisé, entouré par des parents émancipés, on voit au travers du regard faussement insouciant de Déhia  que la violence est néanmoins à tous les coins de rue. Elle raconte une journée où il pleut. Une journée partagée entre ses cours, sa mère, son amant. Une journée où tout va basculer quand la violence de la société va s'abattre sur ses êtres les plus chers.  

Adel quant à lui est un cadre supérieur consciencieux. Issu des milieux les plus modestes, il est parvenu à se faire une place au soleil  à force d'instruction et en rompant avec le fief familial pour s'établir dans une autre grande ville du pays. Compétent, probe, il fait partie de ces hommes intègres qui souhaitent améliorer le cadre de travail et la productivité des structures dans lesquelles il évolue, mais qui se heurtent  au népotisme, au clientélisme, à la corruption et autres maux qui gangrènent cette société.

Quand l'amour pointe son bout du nez, laissant de nouvelles perspectives à Adel, un acte terroriste réduit à néant tous ses espoirs, écrasant sous les décombres le corps sans vie de l'être aimé...


C'est une reconstruction commune que tentent ensembles Adel et Déhia loin de cette terre de violence, de l'autre côté de la Méditérrannée...

Mais quelques formes que puissent prendre l'exil physique, peut-on réellement échapper, se soustraire à son passé?

C'est la question qui me taraude l'esprit en terminant cet ouvrage. Le point de vue de Belaskri est intéressant. Si je n'ai pas accroché sur une partie du parcours de Déhia qui traite de manière brutale du fondamentalisme religieux qui façonne la société dans laquelle elle vit, j'ai été beaucoup plus sensible au portrait d'Adel et surtout de Badil qui est un peu la surprise dans la construction de ce roman. Je n'en dirai pas plus sinon j'en dirai trop sur les développements autour de Badil, frère cadet pommé d'Adel.

Belaskri nous conte très bien toute cette violence. On la retrouve dans sa manière d'écrire, dans l'enchainement des verbes, avec une forme d'essoufflement du coureur grec qui annonce la victoire de Marathon. Les descriptions sans être trop longues sont imprégnées de ce rythme très marqué dans la narration des deux personnages d'Adel et Badil. Un livre dur, qui nous parle d'un monde qui se déshumanise. La pluie ne vient pas toujours d'en haut.


Yahia Belaskri, Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut
Editions Vents d'ailleurs, 124 pages, 1ère parution en 2010
Source photo - Vents d'Ailleurs

vendredi 10 septembre 2010

Véronique Tadjo : Loin de mon père



Nina est une jeune femme vivant en Occident qui rentre en Côte d’Ivoire à l’occasion du décès de son père, le docteur Kouadio Yao, un des premiers cadres de ce pays. Elle semble avoir quittée ce pays depuis longtemps. Nina nous conte ce retour contraint pour les funérailles du père. Un élément intéressant à savoir est que chez les populations du sud de la Côte d’Ivoire, ces funérailles peuvent être extrêmement longues et durer plusieurs semaines voir plusieurs mois.

Nina est assistée par la famille de son père qui prend en charge l’organisation de la veillée funéraire, laissant à la jeune femme le temps de mettre de l’ordre dans les affaires de son père, de mieux se remémorer divers souvenirs sur cette figure emblématique que fut son père, son enfance, sa mère européenne qui a suivi son homme en Afrique, sa sœur aînée, rebelle et en rupture avec la famille. Le souvenir d’une enfance et d’une adolescence dans un pays apaisé. Mais la Côte d’Ivoire a changé depuis la rébellion de 2002. Les comportements ont évolué. La corruption s’est installée, les armes sont beaucoup plus visibles.

Nina poursuit ses investigations dans la paperasse du père et découvre ses créances, ses ambitions brisées pour son pays, les errements d’un intellectuel africain éternellement écartelé entre son savoir scientifique et les exigences d’une société ancrée dans ses traditions, les raccourcis irrationnels... Nina mesure la pression sociale exercée sur cet homme généreux.

Mais ce n’est que la face cachée de l’iceberg, quand elle découvre les frères et sœurs que le docteur Kouadio a toujours caché à ses filles aînées, Nina tombe de très haut...

 © European Commission - DG Development

Je suis avec beaucoup d’intérêt la production littéraire de Véronique Tadjo. J’aime son originalité,  la pertinence de son discours, sa manière de dénoncer l’air de rien de nombreuses tares de ces sociétés africaines. Ici, encore, elle met le doigt sur tout le faste qui entoure ces funérailles, mais elle montre surtout la posture complexe de l’intellectuel africain. Certes, ici il s’agit d’une figure de la génération des indépendances, polygame dans l’âme malgré un progressisme de façade. Mais c’est aussi une plongée dans l’hypocrisie familiale qui entoure souvent les couples mixtes en Afrique, où les enfants sont élevés dans des cercles de mensonges.

Le personnage principal exprime sa rage face à cette figure si aimée mais si méconnue que fut son père.

L’écriture de Véronique Tadjo est simple, sans emphase particulière, l’émotion et l’intérêt naissant des maux narrés plus que mots usités. C’est que j’aime, chez cette auteure, la richesse et la justesse de son propos.

Editions Actes Sud, 177 pages, 1ère parution 2010

Voir également la critique de Nathalie Carré sur Cultures Sud

mardi 7 septembre 2010

Rodney Saint-Eloi : HAITI, kenbé la!

Haïti, redresse-toi en créole. En terminant cet ouvrage, je me demande si des mots simples peuvent relever un pays en ruines, si la succession de séismes humains ou naturels peut cesser par une simple formule incantatoire. « Haïti, kenbé la ! ». En terminant ce livre témoignage de Rodney Saint-Eloi, homme de lettres haïtien, éditeur, fondateur des Editions Mémoire d’encrier, je me pose la question de la place, de l’intérêt, de la portée de ces mots cochés sur papier, ces mots qui racontent la souffrance, l’espérance, le combat d’un peuple qui ploie sous le poids des éléments en furie. A quoi peuvent servir les mots.

L’Evangile de Jean commence avec cette affirmation : « Au commencent était la parole ».

On peut interpréter ce passage dans n’importe quel sens, mais j’apprécie l’idée que la parole est créatrice de toute chose. Même quand elle n’est que témoignage, loin de la fiction et bien ancrée dans la réalité.

Rodney Saint-Eloi était avec Dany Laferrière au moment où le goudou-goudou commence. Ceux qui ont lu les premiers propos du lauréat du Prix Médicis 2010, rentré à Montréal peu de temps après la catastrophe, s’en souviennent.

Ce texte commence donc avec l’atmosphère du tremblement de terre et de cette fête de la littérature dans ce pays si pauvre matériellement, mais si riche de sa culture. Les écrivains arrivent, les organisateurs se démènent car le programme est ambitieux. Puis vint le goudou-goudou. 35 secondes et un pays qui bascule encore plus dans l’horreur.

Si l’écrivain s’autorise quelques flashbacks, le récit reste dans son ensemble linéaire. Le scribe raconte ce qu’il voit. Il y a des anecdotes qu’on lui rapporte. Il y a ce qu’il entend à la radio. Si les premières pages sont écrites dans un style ampoulé, la voix de Saint-Eloi se veut très rapidement plus naturelle et transmet mieux son ressenti sur ce qu’il perçoit. Il réussit à échapper au misérabilisme, ce que rapporte Saint-Eloi relève à la fois de l’abattement et du désir de faire face en fonction de ses ressources, comme ces jeunes qui continuent de jouer au jeu de dames comme de coutume, quelques jours après le séisme. Certaines images pourront surprendre. Mais c’est Haïti.

Si Saint-Eloi évoque la solidarité entre les auteurs dans les premières heures du tremblement de terre, Trouillot, Laferrière et lui-même pour prendre des nouvelles des proches, plus on avance dans le texte et dans le temps, plus son analyse se montre global.

Rodney Saint-Eloi revient sur la violence de la société haïtienne, les taches encore présentes du passé colonial, les antagonismes qui continuent d’écraser les communautés de ce pays. Le temps du séisme, le sentiment que tous les haïtiens sont logés à la même enseigne, malgré leurs divisions.

L’espoir est surement dans le message que lui adresse le grand écrivain Frankétienne peu de temps après son retour à Montréal où il broie du noir « Je continuerai à écrire et à peindre. L'attribut de Dieu est sa perpétuation. Même sous les décombres, j'attends le Nobel. Et note bien ceci: je ne mourrai pas sans le Nobel». Celui qu’il désigne comme « un génial mégalomane », abattu quelques heures après le goudou-goudou, rêve de nouveau de conquérir le monde par ses mots et par son œuvre, dans  sa demeure en reconstruction. C’est Haïti, sans démagogie, dévastée, mais digne. L'espoir est haïtien.


Cela fait deux jours et on dirait une éternité. tant de voix trébuchées. tant de murs lézardés. Désormais la ville est divisée en deux factions, celle qui est debout et qui respire sans en savoir la raison, et celle qui est ensevelie sous les gravats. La nouvelle histoire du pays débute par ce cri perçant qui fendille le ventre de la terre : rafales de mitrailleuses lourdes, tremblements des toits, craquelure des chaises.  Une houle sans nom engrange, tranquille, la mémoire des choses. Un grand bruit de tonnerre, on croirait que le diable bat sa femme. Tous les visages sont fissurés. Tous les corps. Les morts paraissent sérieux sous les décombres. Ils ont sur la figure une balafre secrète.
Page 178, Editions Michel Lafon

Rodney Saint-Eloi, Haïti, kenbé la!
Editions Michel Lafon,  1ère parution en 2010, 267 pages