samedi 28 août 2010

Colum McCann : Zoli

Certains pourraient penser que je suis une sorte d’opportuniste prenant un roman en fonction de l’actualité et s’exprimant sur cette dernière par l’auteur interposé. Ce n’est pas vraiment le cas. Certes, cela fait trois ans que j’ai découvert ce roman qui a fait un buzz sur la blogosphère de lecture lors de sa parution. Les avis étaient unanimes, le sujet m’intéressait et la critique du blog des livres m’avait convaincu qu’une découverte de l’histoire de Zoli, la poétesse tzigane de Tchécoslovaquie s’imposait. Personnage de fiction, certes, mais inspiré de Papusza, poétesse rom de Pologne.

Une exploration dans l’univers de ces Roms qui font l’objet actuellement de traitements si singuliers en France, en Europe occidentale de manière générale, m'a parue intéressante.

Colum McCann, auteur irlandais, nous conte l’histoire de Marienka Novotna dit Zoli, une jeune fille tzigane dont toute la famille fut noyée par les milices fascistes. L’histoire de sa vie, de l’impact que son talent pour la poésie a eu sur sa communauté et son pays, son bannissement, sa transhumance vers l’ouest.  40 ans d'histoire. Le récit n’est pas linéaire et les voix sont multiples et fonction de l’époque traitée. Quand Zoli s’exprime, il y a plusieurs artifices littéraires que l’écrivain utilise pour marquer la proximité ou non  de son personnage avec ses actes ou de manière plus large des périodes de sa vie. Elle s’exprime à la première personne du singulier au sujet de son enfance. Mais, elle use d’une approche plus distante, pour ce qui de son ascension sociale et de la « trahison » à l’endroit de son peuple. Elle parle alors à la 3ème personne du singulier. Plus tard, c'est sous une forme épistolaire qu'elle décrit son parcours à sa fille...

Il y a aussi Swann Stephen qui constitue une voix singulière de ce roman, qui permet d’avoir un regard extrêmement intéressant sur Zoli. Swann qui reste dans l’investigation, dans le désir, dans la frustration produits de l’influence qu'exerce la tzigane sur lui.

C’est tout une page de l’Europe de l’Est et de son rapport aux Roms qui est le sujet de ce roman. De l’action des milices fascistes Hlinkas dans la Slovaquie à partir de 1938 procédant à une forme d’épuration ethnique à l'égard des Roms ou aux communistes qui ont souhaité intégrer ces populations nomades en usant de la voix de l’égérie avant de procéder à une sédentarisation planifiée des Roms. Si le projet pouvait paraître positif d’un point de vue purement théorique, parce que reconnaissant les Roms comme des éléments à part entière du projet collectif, la démarche totalitaire faisant fi du mode de vie de cette communauté va s’avérer désastreux et Zoli, dont les poèmes clame l’âme tzigane, va être à son insu le cheval de Troie par lequel son peuple va être frappé.


Le roman prend une tournure plus intime pour rendre les errances de la poétesse déchue, de la tzigane bannie de sa communauté. Si la première phase du roman a été très instructive sur la condition générale  des gens du voyage d'Europe centrale, la seconde phase fut tout aussi riche sur la question de l'exil de l'individu,  sur le regard que l'on porte sur un collectif qui vous a rejeté et auquel votre coeur reste attaché. 

Zoli est un magnifique roman, résultat de quatre ans de travail de la part du l'écrivain irlandais. A lire.

Ils ont poussé nos roulottes sur la glace,
Cerné le lac blanc de leur feux,
Et lorsque le froid a cédé
La Hlinka a poussé des crix joyeux.
Nous avons lancé nos meilleurs chevaux,
Qui sont morts en sang sur la rive

Ils ont chargé leurs wagons
Jusqu'à ce qu'ils plient sur les bogies
Nous avons entendus nos enfants gémir, 
Trop affamés pour dormir ou rever.
Et pour ceux qui ont survécu,
Survivre était vivre dans la tombe
Page 291, extrait d'un poème original de Zoli inspiré de ceux de Papusza...

Colum McCann, Zoli
Editions Belfond, Traduit de l'anglais par Jean-Luc Piningre
Parution en 2007, Collection 10/18, 344 pages.

Voir la chronique réalisée par Le blog des livres ainsi que l'interview de Colum McCann.
Prendre également de la chronique sur le blog la Passion des Livres

Photo Colum McCann - Copyright © 2009 Beowulf Sheehan/PEN American Center




dimanche 22 août 2010

Alain Mabanckou : Demain j'aurai vingt ans

Nous sommes dans les années 70 en république populaire du Congo, du coté de Pointe-Noire, la capitale économique de ce pays. C'est un régime marxiste-léniniste qui s'applique. Michel a entre neuf et dix ans. Il est le fils unique de maman Pauline et il fait partie de la grande famille de papa Roger qui l'a choisi pour fils. 

Son oncle René est un marxiste exalté donnant une place importante à Marx, Engels et Lénine dans son salon et qui n'hésite pas en parallèle à spolier son entourage familial de tous les biens matériels issus des héritages successifs.

Michel nous conte les personnages hauts en couleur de son enfance dans un quartier populaire de Pointe-Noire et l'apprentissage de la vie d'un mome. Par l'amitié de Lounès, le fils du tailleur du quartier. Par l'amour de Caroline, la soeur de Lounès. Par la rivalité de Mabélé, un prétendant de Caroline, footballeur, castagneur et lecteur de Marcel Pagnol. Par le sens des responsabilités de papa Roger. Par la folie de Petit Piment, qui fut dans un autre vie un étudiant en philosophie et un cadre d'entreprise.  Par la détresse de sa mère dans son désir de concevoir d'autres enfants. Par maman Martine, sa deuxième mère...


Ce que le regard de Michel restitue, c'est à la fois l'atmosphère de ce quartier, l'ambiance d'une époque où etre traité de "capitalistes!" ou "impérialistes!" au Congo était la pire des insultes. Mais Alain Mabanckou brosse également par les nouvelles que papa Roger écoute de La voix de l'Amerique, les hauts faits de l'actualité internationale de l'époque, comme les frasques d'Idi Amin Dada, la chute et les pérégrinations du Chah d'Iran, la neutralisation de Jacques Mesrine ou les otages du Liban... 


Je trouve très interessant la manière avec laquelle il rappelle combien cette actualité façonne l'imaginaire de la jeunesse de ce que l'on appelait le Tiers monde. Michel écoute avec la meme attention que son père, ce poste radio ainsi que les interprétations passionnées de papa Roger.

Ce roman alterne à la fois entre la réalité de ce que Michel voit autour de lui et cette intrusion du lointain.

Mabanckou utilise une écriture qui permet d'exprimer le ressenti de Michel, de mieux rentrer dans l'imaginaire en gestation de cet enfant. De comprendre ses mécanismes de défense face l'absurdité des choix des adultes ou encore dans une lutte féroce pour gagner le coeur d'une fille. Par les mots plutot qur par les poings.

L'interet de ce roman réside dans ces petites étincelles d'émotion que nous transmet Michel, dans son désir d'etre accepté et d'etre aimé.

Pour terminer, il est difficile d'évoquer un texte du romancier congolais sans les références littéraires  qu'il sème avec extase dans ses livres. Il y a en une qui traverse tout l'ouvrage : celle à Arthur Rimbaud. dont le visage sourit à Michel. C'est assez amusant de voir cet enfant se débattre pour tenter de rentrer et comprendre un texte de ce poete.

Un roman qui m'a replongé dans une époque où je revais d'avoir 20 ans jour. Ce titre, Demain j'aurai vingt ans, est inspiré d'un vers de Tchicaya U Tam'si, celui qu'on appelait aussi le Rimbaud noir. Un très beau roman.

A table, chez tonton René, on me fait asseoir à la mauvaise place, juste en face d'un vieux Blanc qui s'appelle Lénine et qui n'arrete pas de me regarder alors que moi, je ne le connais pas et que lui ne me connait pas. Moi aussi, comme je ne suis pas d'accord qu'un vieux Blanc qui ne me connait pas me regarde méchamment, eh bien je le regarde droit dans les yeux. Je sais que c'est impoli de regarder les grandes personnes droit dans les yeux, c'est pour ça que je regarde en cachette sinon mon oncle va s'énerver et me dire que je manque de respect à son Lénine que le monde entier admire.
Page 16, Editions Gallimard
 

Alain Mabanckou, Demain j'aurai vingt ans
Editions Gallimard, 382 pages, paru le 19 aout 2010

Photo - Crédit C. Blache

samedi 21 août 2010

Profils atypiques au Lavoir Moderne Parisien

3 hommes, 2 femmes traversent l’espace scénique en long et en large, en diagonale. Leurs déplacements sont rapides. Le heurt entraine la chute. Mais derrière un autre ou une autre relève celui ou celle qui est à terre. Etrange manège par lequel commence ce spectacle.

Puis les scènes commencent et s’enchaînent à un rythme effréné. Les profils atypiques s’expriment. La langue se délie et les tirades sont longues. L’accent est parfois singulier quand on devine que celle qui s’exprime doit être québécoise. Les profils atypiques défilent. Patrons, chômeurs, représentants du Pôle Emploi, employée harcelée, immigré, alcoolique, dépressive... C’est l’univers version trash du monde du travail qui est mis en scène sous nos yeux. Etats d’âme des protagonistes. Entretiens. Harcèlement. Meurtre. Plaidoiries.Délires...

Le jeu des acteurs est excellent. Tels des caméléons, ils endossent à tour de rôle une nouvelle facette de cette humanité plurielle, exploitée et souvent résignée.

Le travail définit l’homme. L’argent est le sang qui circule dans les artères du monde industriel. Etre exclu de cette sphère d’activité c’est etre soustrait à la société. Certains bravent déserts et océans pour enfin exister en Occident par le travail qui manque tant sur leurs terres d’origine.

Le metteur en scène Khalid Tamer, reprend les textes de trois auteurs aux profils différents sur ce thème du travail dans nos sociétés modernes : Koffi Kwahulé, Nadège Prugnard et Louis Dominique Lavigne. Le spectateur averti à tendance à rechercher les différentes écritures, les différentes voix. Il faut avoir l’ouïe fine pour différencier ces auteurs.

Le propos est parfois cru, souvent poétique. Il s’étale parfois en longues sentences ou en dialogues à bâtons rompus. Parfois même, les acteurs slamment.

La longue ovation qui a suivi le triste chant de fin joué par Zaccharia Heddouchi en dit long sur la reconnaissance du public à l’endroit des la prestation des acteurs. Le Lavoir moderne parisien était plein craqué pour cette entrée en matière, parce que ce spectacle le vaut bien.

Gangoueus, le travailleur vous salue bien bas. Et le festival de la Rue Léon continue.

Profils Atypiques, de Nadège Prugnard, Koffi Kwahulé et Louis Dominique Lavigne
mis en scène par Khalid Tamer et Julien Favard,
chorégraphié par Justine Favard
interprété par Annick Fontaine, Angélique Boulay, Jean-Léon Rondeau, Zaccharia Heddouchi et Olivier Parisis

Tous les mercredi, jeudi, vendredi, samedi jusqu'au 3 septembre 2010.
Lavoir Moderne parisien
35 rue Léon, Paris 18ème arrondissement
Réservation au 01 42 52 09 14

jeudi 19 août 2010

Le fleuve Congo au Quai Branly

Faut pas m’énerver !

Disons que lorsque chaque matin en allant au boulot, vous avez au-dessus de votre tête une très belle affiche vous annonçant une exposition autour du fleuve Congo, quand en creusant un peu plus, vous réalisez qu’il s’agit d’une mise en valeur d’objets d’art des peuples du bassin de ce très grand fleuve qui sépare principalement les deux pays du même nom, à savoir la République du Congo et la République démocratique du Congo, les attentes peuvent être importantes pour quiconque à des attaches avec ces deux pays.

En prenant en compte les grands affluents de ce fleuve comme l’Oubangui qui traverse toute la Centrafrique ou la Sangha qui elle prend source au Cameroun, on peut s’attendre à avoir quelques représentations de ces deux pays tout au plus.

Aussi grande fut ma surprise quand en parcourant cette exposition, j’ai constaté la pléthore de masques et de statuettes (puisqu’il s’agit principalement de cela) venant du Gabon. Entendons-nous bien, je n’ai aucun problème avec les gabonais, mais je n’apprécie que très moyennement qu’on me raconte des histoires sur la marchandise. L’art gabonais est très riche, j’ai eu l’occasion de m’en rendre en découvrant le travail des fangs, des tshogo, des kota, des punu, etc. Le rôle de ces masques dans ces communautes est assez bien expliqué pour qui a pris le soin de se fournir en audio guide (ce qui fait doubler le tarif de la visite) , mais le savoir n’a pas de prix.

Mais pour qui observe la carte du bassin fluvial du Congo, il est difficile de comprendre la place importante accordée à toutes ces œuvres relevant plutôt du bassin de l’Ogooué qui n’est pas un affluent du fleuve Congo.

Un certain nombre de pièces souvent recueillis sous l’ère coloniale venait de la RDC. Des objets banziri (gbandi), gbaka, kuba ou luba ont été exposés légitimant partiellement le titre de l’exposition. Mais, j’ai été surpris par la faible sinon quasi inexistante représentation des pièces du Congo Brazzaville, à savoir 5 ou 6 masques téké et l’équivalent en masques et objets d’art kongo qui sont là des peuples riverains de ce grand cours d’eau qui a inspire les plus grands ecrivains congolais en passant de Dongala à Lopes, en  n'oubliant pas Sony Labou Tansi, Tchicaya U Tam’si et bien d’autres...

Que dire de la non présence de pièces centrafricaines ou de la très faible présence d’objets du Cameroun ?

La seconde déception est liée à la difficulté à définir un lien entre tous ces peuples et l’influence du fleuve Congo dans la construction de l’imaginaire de ses populations riveraines et dans leur mode de représentations de leurs croyances. Quelle est la philosophie de vie des « bana maye »  (enfants du fleuve en lingala) comme on désigne souvent ces populations à Brazzaville et je suppose à Kinshasa ?

Bref, beaucoup de questions laissées en suspens que le titre de l’exposition a engendrées dans mon esprit. La faute à un intitulé inapproprié. Il faudrait plutôt parler d’une présentation de masques et statuettes d’Afrique centrale. Ce serait plus juste...

Bon, ça va, je suis apaisé après ce lâcher de mots.

jeudi 12 août 2010

Henri Lopes : Sur l'autre rive

Une narratrice. Son identité réelle ? Difficile de savoir, elle a dû changer cette dernière à plusieurs reprises. Nous sommes sur une île, dans les Caraïbes. Dans les Antilles françaises. Elle est peintre, elle vit avec un antillais mais elle vient d’ailleurs. Une exposition autour de son œuvre va avoir lieu à Pointe-à-Pitre.  Tout roule quand elle rencontre dans une rue, un couple d’africains, en particulier une femme qui semble la reconnaître et fait rejaillir des souvenirs profondément enfouis dans les méandres de sa mémoire...

Le récit d’Henri Lopès s’installe alors. Étonnante remontée dans le passé narrée par cette femme à la première personne du singulier. Voyage intérieur. Je dois avouer qu’en tant que lecteur, je suis une nouvelle fois frappé par la proximité de Lopès avec ses personnages. Féminin. Comme il le fût avec le baroudeur et dictateur Bwakamabé na Sakkadé de son célèbre roman Le pleurer-rire devenu un classique la littérature africaine. Oui, c’est la voix d’une femme qui revient sur son histoire. Par palier. Une première rive sur laquelle elle s’échoue est celle du Gabon. Libreville. Un couple chez des amis. On nage chez les élites, celles qui arrivent à tirer leurs marrons du feu. Nous sommes dans les années 70. Le couple de Madeleine semble en perdition sans que l’on ne sache trop pourquoi. Le lecteur suit la narratrice dans ses souvenirs brumeux.  A tâtons. Le rythme de l’écriture tient compte de l’avancée dans ses pensées de la peintre qui fut également interprète dans une autre vie. Un nom est lâché. Yinka. 

Une autre rive est celle du Congo, de Brazzaville, berceau de celle que l’on pourrait appeler Madeleine ou Marie-Eve. Le lecteur s'enfonce dans les abîmes de la mémoire de notre héroïne comme un naufragé aspiré au cœur  d'un maelström.

On imagine que le fleuve Congo a beaucoup pesé dans l’écriture d’Henri Lopès quand de Brazzaville, on voit les berges de Kinshasa, ou plutôt Léopoldville si on se place dans le contexte de ce roman. Disparaître pour réapparaître sur une autre rive. Tourner le dos à une vie, une histoire, un homme, des traditions oppressantes. Etre libre. Etre une ndoumba. Franchir l’interdit pour découvrir le désir, se défaire d’une innocence pour naître de nouveau...

Ce roman est un magnifique texte sur la femme. Femme multiple. Artiste, épouse, amie, adultérine, amoureuse. Congolaise initialement, mais finalement universelle...

Ma lecture de cet auteur est très espacée dans le temps. Il n’est donc pas aisé pour moi de faire une comparaison entre Tribaliques, Le chercheur d’Afriques, Le pleurer-rire ou ce roman. Mais, ce qui me parait intéressant, c’est cette faculté que possède cet auteur congolais de faire vivre des personnages si différents, de nous les faire découvrir si profondément dans leur intimité, cette force de nous conduire sur un autre rivage, celui de l’Autre. Ce qui m'étonne également c'est cette écriture qui est si différente suivant les romans.

L’écriture suit le rythme du cheminement de M.A sur une route qui est loin d’être plane, elle devient dense et poétique lorsqu’on atteint le cœur, la folie qui a saisi cette femme et là on se dit : « Bon sang ! Qu’est-ce qu’il écrit bien... »

Lisons l'écrivain diplomate nous parler du concept de la femme "ndoumba" au Congo :
Chaque matin, j'y poursuivais l'exploration d'une obsession dont j'étais la proie depuis Brazzaville. Un plan moyen sur trois visages de femmes. Trois ndoumba, un après-midi de grosse chaleur, s'entretiennent à l'ombre, dans une arrière-cour. Comme pour provoquer le public, je leur avais composé des visages d'intellectuelles au regard ironique et malicieux. Quand je me reculais pour prendre du champ et souffler un instant, j'étais assaillie de doutes. Ne convenait-il pas plutôt de revenir sur ce détail? Car les ndoumba n'ont pas cette distinction!... Du moins en général. Si vous vous adressez à l'une de ces dames ou à l'un de ces messieurs de la classe des fonctionnaires de chez nous, sans hésiter, ils vous traduiront ndoumba par prostituée ou, ce qui est à peine mieux, par poule de luxe. C'est de la malveillance. Les ndoumba sont des grandes dames, soucieuses de leur liberté et qui considèrent le mariage comme le cimetière des amours. Généralement superbes, la tête alerte, le maintien imposant , elles gèrent leurs charmes et leur beauté avec talent et avec le souci de tenir les rênes de leur destin. Putains, non!
Page 63-64, éditions du Seuil

Bonne lecture !

Editions du Seuil, 1ère parution en 1992, 235 pages.
Pour plus d'informations sur cet auteur, voir le dossier réalisé par Noel Kodia Ramata sur le site Afrology.

jeudi 5 août 2010

Mongo Beti : Main basse sur le Cameroun

1960 - 2010 : 50 ans d’indépendance pour de nombreux pays issus du pré-carré négro-africain de la France.

Le terme « indépendance » vis-à-vis de la France m’a toujours laissé songeur, même si Grand Kallé a réussi à faire danser tout un continent sur une utopie.

La lecture du fameux essai de Mongo Béti, Main basse sur le Cameroun : Autopsie d’une décolonisation, publié chez François Maspero et immédiatement censuré en 1972 par le ministre de l’Intérieur français de l’époque, Raymond Marcellin, me conforte quarante ans après sur le fait que tout cela n’est que mascarade.

Notons d’abord, concernant cette censure, qu’elle fait suite à la demande du gouvernement d’Amadou Ahidjo par l’entremise d'un autre écrivain, Ferdinand Oyono, ambassadeur du Cameroun en France au moment de la parution de l’essai de Mongo Béti. Un paradoxe.

Notons ensuite que l’interdiction de circuler en France de cet ouvrage n’a été levée qu’en 1976. Naturellement, on se demande le pourquoi d’une telle censure en France de l’auteur camerounais et surtout quelles sont les raisons obscures qui ont conduit les autorités françaises à se prêter à cet exercice si peu conforme aux valeurs de la République. Mongo Beti fournit de nombreux éléments de réponse sur ces points.

La curiosité donc m’a conduit à me plonger dans ce texte d’un auteur dont, depuis longtemps, j’avais perçu l’engagement sans avoir parcouru ses écrits. Mongo Béti est un insoumis qui, à l’aide des mots, tente de donner aux lecteurs les clés du fameux procès du dernier leader historique de l’U.P.C, Ernest Ouandié et de l’évêque de Kongsamba, Monseigneur Albert Ndongmo. Mascarade de procès au Cameroun.

Mongo Beti s’efforce dans un premier temps, dans un style maîtrisé et direct de brosser le contexte de ce procès dans l’histoire récente du Cameroun. 10 ans d’indépendance au moment des faits. Plus de 15 ans de guerre d’indépendance menée par les révolutionnaires de l’Union des populations camerounais. Décrivant d’abord la genèse de ce mouvement créé par des syndicalistes français, puis la figure historique de Ruben Um Nyobè qui dès 1954 prend les armes pour poursuivre son combat contre l’administration coloniale. Cette première phase de l’essai permet au lecteur de cerner la violence d’un conflit longtemps passé sous silence à l'extérieur du Cameroun. Elle permet de voir l’ascension d’Ahmadou Ahidjo, modeste instituteur peulh qui deviendra le champion de l’administration coloniale. Si Mongo Béti se montre particulièrement irrévérencieux à l’égard de ce dernier qu’il désigne par le qualificatif de petit peulh, c’est principalement par le fait qu’il constitue l’élément central de sa démonstration : les indépendances en Afrique francophone sont un leurre, fruit de la vision éclairée du Général de Gaulle pour garder la main mise de la France sur son pré-carré en Afrique. Si on peut regretter les attaques sur la personne du président camerounais par Mongo Beti, qui pourrait réduire son propos, la densité de son discours atténue ce méfait en soulignant la violence du régime d’Ahidjo sur la persécution dont Mongo Béti a été l’objet sur les éliminations physiques des leaders de l’opposition camerounaise, sur la désinformation orchestrée par une certaine presse française de gauche.

Sur ce point, Mongo Béti recueille de nombreux articles couvrant les événements entourant l’indépendance camerounaise de 1958 à 1962, mais surtout le procès de 1970 et l’exécution d’Ernest Ouandié pour développer la thèse d’une presse à géométrie variable quand il s’agit de traiter les scandales des pays du Tiers-Monde. Observateur de cette presse, habitué à la voir ruer dans les brancards lorsqu’un régime fasciste abat des cartes violentes sur son opposition ou sur des minorités, comme en Espagne lors du procès franquiste de Burgos, ou en République dominicaine, où la dictature est soutenue par les Etats-Unis, le Guatemala... Observateur de cette presse, disai-je, Mongo Béti n’en est que plus désabusé quand il constate l’omerta puis la désinformation qu’elle impose autour des événements au Cameroun et surtout le procès de Ouandié et Ndongmo. Le journal de centre gauche « Le Monde » est particulièrement dans le collimateur de l’essayiste camerounais.
 Il ne pouvait donc être question d'une analyse exhaustive des publications françaises et de distribuer équitablement l'éloge et le blâme. Je me proposais d'illustrer cette vérité formulée ici et là, dans mon livre, que, quand il s'agit de l'Afrique noire, les clivages gauche/droite, libéraux/conservateurs deviennent brusquement caducs en France pour faire place à un complexe obscur, mélange inquiétant de paternalisme paranoïaque et de sadomasochisme, qui doit servir de fond à tous les crimes passionnels. Pour cela, je n'avais besoin que de clouer au pilori quelques publications réputées dont la trahison à l'égard d'idéaux affichés de gauche était la plus flagrante ou, inversement, d'en mentionner d'autres où les qualités de cœur du rédacteur en chef avaient eu raison, en cette occasion, d'options notoirement droitières, sinon racistes. 
Préface de l'auteur  à l'édition de 1977, page 37

Mongo Béti s’appesantit plus sur le cas de l’évêque de Kongsamgba que sur celui de Ouandié. Entrepreneur alerte et innovant, il est exemple parfait de l’intellectuel dont on coupe sciemment les ailes à ses initiatives. La Françafrique est en marche, et il n’est pas de bon temps, à cette période, pour un camerounais indépendant de s’aventurer sur ce terrain sans aucune tutelle parisienne. Main basse sur le Cameroun est l’occasion de voir les mécanismes de maintien de l’élite de tout un pays sous l’emprise d’un individu.


40 ans après ce procès malheureux, alors que les états africains fêtent les cinquante ans d’une indépendance de façade, alors que les armées africaines défilent au pas de course sur les Champs-Elysées, devant des chefs d’état étrangement satisfaits (dont Paul Biya, successeur d’Ahmadou Ahidjo), 38 ans après la publication de cet essai, bienheureux celui qui pense que ce texte n’est plus d’actualité.

A lire et à faire lire.

Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, Autopsie d'une décolonisation
Edition François Maspero, petite collection maspero, 1ère parution en 1972, 269 pages

Voir la critique sur les sites Bonaberi.com, La différence - revue