lundi 26 juillet 2010

Sokhna Benga : La balade du Sabador

Revenons aux livres.


Certains titres sont si énigmatiques qu’ils suscitent chez moi une méfiance naturelle. Pas toujours fondée, je le reconnais. Le sabador, ça vous parle ? L’homme dans les régions sérères du Sénégal. C’est au travers de deux jumelles que Sokhna Benga nous fait découvrir l’emprise du pouvoir patriarcal sur la destinée des femmes de ces contrées rurales et semi-urbaines de ce pays.

Mayé et Ngoye sont les deux filles jumelles de Baye Mayecor, le vieux sabador, notable de la place, à savoir de Bomaté, une bourgade sénégalaise. Ce sont deux adolescentes que le lecteur découvre au début de l’ouvrage. L’une, Mayé, est effrontée, arrogante, insoumise aux règles de la collectivité, et au diktat patriarcal. Tout est transgression de l’interdit, révolte permanente chez elle. Le yin. L’autre, Ngoye, est l’incarnation du modèle de la femme stoïque, éprise du désir de se conformer aux bonnes mœurs du groupe. Le yang. L’une est honnie, l’autre célébrée, et c’est par une forme de rivalité que sont unis ces deux personnages. Vous voyez se planter le décor quelque peu manichéen.

Elles vont devoir affronter en fonction de leurs ressources propres les affres du pouvoir paternel, de la domination de l'époux, la folie de la passion amoureuse, la tourmente, la désillusion, la haine, l’amitié. Car si Mayé est mariée à son insu à un patriarche certes fortuné mais qui pourrait être son grand-père et pour corser l'équation s'avère être le père de l'homme qu'elle aime, Ngoye suit un bel homme dans son village frappé par la sécheresse et la famine pour être sa seconde épouse. Elles vont avoir le soutien peu conventionnel d’un djinné (ou djinn, génie) dans leur infortune.

C’est le 2ème aspect de ce roman qui, s’il nous parle beaucoup de la condition de la femme, de la capacité qu'elles ont ou non à se défaire du joug séculaire du pouvoir patriarcal, Sokhna Benga allie à tout cela le fantastique sérère, peuplé de djinns de toutes sortes. Ce qui donne à ce livre une construction très particulière, à la fois complètement dans une lecture très concrète voire rationnelle des événements, avant de laisser les personnages s’empêtrer dans les sables mouvants de croyances qui délestent les individus de toute forme de responsabilité propre.

Ce roman heurte aussi par les relations de ces femmes avec leurs hommes. Sokhna Benga se refuse à les libérer de leur emprise, de leur violence, de leur inconstance. Ce qui donne au texte, malgré quelques longueurs, et des sentiments souvent remâchés de culpabilité, remord ou frustration, un rythme intéressant. On a toutefois du mal à intégrer la révolte suggérée dans les dernières pages du roman.

Je retrouve là, le malaise si présent dans la littérature féminine sénégalaise, écartelée entre un attachement ferme à un modèle traditionnel comme on s’accrocherait à une bouée de sauvetage, admis, respecté et magnifiquement incarné par Ngoye, malgré certains questionnements qu’elle s’autorise et une volonté d’affirmation, de libération criée par Mayé. Les deux faces d’un portrait de Janus. Ces jumelles issues d’un même œuf sont le meilleur atout pour une auteure qui souhaite s’exprimer sur cet écartèlement. Procédé que l’on retrouve chez Chimamanda Ngozi Adichié dans L’autre moitié du soleil.

C’est donc un roman à la fois épais et intéressant que je termine avec de nombreux rebondissements. Avec des lacunes également, mais il faut de tout pour faire un monde.



Extraits
_ Ngoye ne te détruis pas ainsi !
_ Il faut que je parle Mayé. Je dois évacuer le trop plein pour continuer à sourire à mon époux, à tous ceux qui comptent sur moi. Pendant toutes ces années, j'ai essayé de ressembler à Bambi, à Fadima, sans égard  pour ce que je suis réellement.
Ngoye s'était montrée stoïque. Oui de ce stoïcisme qui impose le silence. Le silence de toutes les épouses  bafouées dans leur dignité par les frasques et les écarts du Sabador. Ce silence qui les ronge jusqu'à l'os, les fait vaciller à tout bout de champ. Ce silence si ardu à remonter. Le silence torture. Le silence misère. le silence servitude. Un silence que doivent respecter les victimes pour préserver leur ménage, dans la douleur.
Page 378, Editions NEAS

Sokhna Benga, La balade des Sabador
Editions NEAS, première parution en 2000, 629 pages

Voir le commentaire qu'apporte l'écrivain Kangni Alem à ce roman et à quelques autres textes publiés en Afrique sur Africultures.

lundi 19 juillet 2010

Théophile Kouamouo, blogueur journaliste en prison avec ses collaborateurs

Théophile Kouamouo est un journaliste blogueur. Il dirige depuis peu le nouvel organe de presse Le Nouveau Courrier d'Abidjan basé en Côte d'Ivoire.

J'ai eu l'habitude de suivre ses humeurs, les coups de gueules qu'il exprime dans les chroniques de son blog. Kouamouo fait partie des principaux animateurs de la blogosphère ivoirienne.

Depuis cinq jours, il est incarcéré avec deux autres journalistes dans le cadre des activités du journal qu'il dirige, Le Nouveau Courrier d'Abidjan, suite au scandale retentissant des premiers étalages publics de malversations dans la filière Café-Cacao en Côte d'Ivoire.

De ce que j'ai pu comprendre de cette triste affaire, le procureur souhaite connaître les sources des documents  confidentiels qui ont servi de bases aux révélations du journal.

Dénonciation à laquelle s'opposent Théophile Kouamouo ainsi que deux  journalistes codétenus , Saint Claver Oula et Stéphane Dégué, au nom de la liberté de presse.

Je ne rentrerai pas dans les détails. Vous avez quelques éléments sur le site de Reporters sans frontières.
Je n'ai aucune légitimité à m'exprimer sur le fond du dossier, par contre sur toutes les formes d'abus de pouvoir, incarcérations  arbitraires, tentatives de neutralisation d'un organe de presse, je ne me gênerai point de pousser un râle de mécontentement et de désapprobation.

Les jours passent. Bientôt une semaine. Et le profil de la page Facebook de Théophile Kouamouo reste figé depuis son incarcération en témoignage du silence infligé, imposé, de sa liberté confisquée parce qu'il a  - avec ses collaborateurs - tout simplement fait son boulot.

Voici l'état d'esprit de mon collègue blogueur et  journaliste au moment de la publication de l'article qui a mis le feu aux poudres :
A lire dans Le Nouveau Courrier de ce mardi. Des révélations à couper le souffle. Le "dossier chaud" remis par la Justice au PR. Les détails des malversations des barons de la "filière". Des noms, des chiffres, des comptes en banque, des méthodes de détournement de fonds... Lisez Le Nouveau Courrier, dans une série qui durera toute la semaine...
Source - Facebook

Courage les amis! Une pétition est lancée et elle vous permet de soutenir ces journalistes et d'exiger de la justice ivoirienne leur libération.  Mobilisons-nous contre l'arbitraire.

Voir également le blog de Théophile Kouamouo figé depuis cinq jours.




mardi 13 juillet 2010

Quelques notes sur Black bazar et Verre cassé au Lavoir Moderne Parisien

Black Bazar d’Alain Mabanckou, adapté et interprété par Modeste Nzapassara (Mardi, Mercredi à 21h)


C’est au Lavoir Moderne Parisien que le roman Black Bazar de l'écrivain congolais Alain Mabanckou est adapté depuis le début du mois, tous les mardis et mercredis du mois de Juillet.

Je dois tout de suite et sans détour vous dire que j’ai apprécié l’interprétation de cette pièce. Modeste Nzapassara déploie toute la mesure de son talent de comédien pour donner libre expression au fessologue, personnage épique aux allures de dandy, pathétique amant refoulé, dépouillé de sa belle, et qui tente par l’écriture de se remettre de ses déboires conjugaux.


N’ayant pas lu ce roman d' Alain Mabanckou, j’ai néanmoins reconnu dans la construction de la pièce, la structure qui a fait le succès de Verre cassé : la truculence, le rire, l’ironie, l’auto dérision si chers aux personnages du romancier, puis le drame, la fêlure individuelle, voir l’imposture à laquelle Alain Mabanckou ne cesse de renvoyer ses lecteurs. Dans Black bazar, c’est le monde du paraître qui caractérise si bien la société des ambianceurs et des personnes élégantes, j’ai nommé la SAPE, qui tombe sous les griffes de l’auteur.

Modeste Nzapassara qui semble s’être parfaitement imprégné du discours de l’écrivain met magnifiquement en scène cette duplicité du sapeur. Le fessologue, dandy, écrivain en herbe, spécialiste de la fesse porte un regard sur cette population qui l’entoure dans ce milieu de l’immigration africaine à Paris qui s’apparente aux personnages qui rôdent près du Lavoir Moderne Parisien, du côté de Château Rouge. Un regard caustique. Mais il entend aussi ce que l’on dit de lui. Comme le discours un poil raciste, de ce voisin français, qui ne comprend qu’un homme descende jeter sa poubelle en demi-dakar, bref bien mis.

Mon esprit s’est surpris à voir les murs de la salle s’effondrer et Modeste Nzapassara poursuivre son récital dans les rues du quartier du LMP, tellement son jeu, ses tirades vibraient en phase avec l’atmosphère du milieu ambiant. Le déroulement de la pièce n’est pas linéaire. Il suit plutôt les états d’âme du fessologue. Ce qui peut rendre ardu la compréhension de cette pièce. Mais la cohérence de l’ensemble permet au spectateur de ne pas lâcher son fil d’Ariane.

Que trouve-t-on derrière le rire, la mascarade ? Vous le saurez surement en allant voir cette pièce qui m’a donnée envie de passer à la lecture du roman. Pièce que le comédien joue seul ,peut-être pour mieux illustrer la solitude du fessologue, de l’immigré, de l’homme tout simplement. Bien sapé, cela va de soit.

Verre cassé d’Alain Mabanckou, adapté et interprété par Fortuné Batéza (jeudi, vendredi 21h)


Fortuné Batéza est venu de Kinshasa pour nous livrer sa partition sur le roman qui a rendu populaire Alain Mabanckou : j’ai nommé Verre cassé. Inutile de présenter ce texte tant de fois chroniqué sur la blogosphère, là où les lettres africaines ont tant de mal à trouver un écho. Histoire de souligner l’influence de l’auteur.

J’aurai tendance à comparer les deux adaptations de ces romans en considérant que les charnières de ces derniers semblent très proches. Pourtant les choix ne sont pas les mêmes, tant sur la mise en scène que dans le jeu des deux acteurs. Fortuné Batéza joue beaucoup plus dans le registre du théâtre populaire congolais. Ce qui n’a rien de péjoratif, puisqu’il a beaucoup plus de chance de toucher le public africain. Ce qui se traduit le prix d’interprétation qu’il a obtenu justement avec Verre cassé.

Il interprète donc tous les personnages qui ont fait rire ceux qui ont ouvert et lu ce roman étonnant. L’homme aux pampers, Robinette, Mouyéké l’escroc...Il met en scène les réflexions ubuesques du dictateur en panne de communication. J’ai personnellement trouvé qu’il y avait un déséquilibre puisque dans son adaptation, Batéza donne beaucoup plus de poids à la première phase du roman qui est une franche rigolade et une accumulation de caricatures, qu’à la seconde partie du roman où le lecteur que je suis, était rentré dans l’intimité de Verre cassé (le personnage), dans son drame, dans sa solitude. De plus, on ressent un peu moins le texte, la langue de Mabanckou.

Néanmoins, le jeu du comédien kinois pallie à ces légers manquements et réussit à tenir le rythme de cette pièce très intéressante.

A voir et à faire voir au Lavoir Moderne Parisien
35 rue Léon, Paris 18ème arrondissement
Réservation au 01.42.52.09.14

dimanche 11 juillet 2010

Arthur Schopenhauer : L'art d'avoir toujours raison

Il ne faut jamais être susceptible lorsqu'il vous est fait don de quoique ce soit. Notre esprit torturé peut nous conduire dans des voies sans issue. L'art d'avoir raison de Schopenhauer fait partie de la vingtaine d'ouvrages que mes anciens collègues - d'une mission que j'ai menée du côté d'Issy-les-Moulineaux - m'ont offerts lors de mon pot de départ.  Chaque fois que je prends un livre dans cette série, c'est l'occasion de repenser à ce projet passionnant et à l'ambiance sympathique qui prévalait sur notre open space...

Naturellement, le titre de cet ouvrage a retenu mon attention. On ne peut s'empêcher de se demander si ce traité de philosophie a été choisi à dessein, dans le but de m'encourager à palier à quelque lacune... Allez savoir. 

Est-ce que j'aime avoir raison ? Quel est mon attitude quand les joutes verbales se déploient,  lorsque  durant des discussions de salon, des inepties sont balancées et qu'elles me supplient de les démonter (si j'en suis cap)?

A vrai dire, je ne m'étendrai pas sur la question, mais plutôt sur le texte du philosophe allemand qui développe la question de la dialectique éristique, à savoir celle de l'art d'avoir toujours raison. Le sujet m'a paru intéressant car il m'a toujours semblé évident, à prime abord, que l'objet premier d'une discussion est la recherche d'une vérité. Et que cette quête se traduit par une écoute de l'autre mais également par la défense de notre propre point de vue quand les arguments de l'adversaire ne tiennent pas la route.

Toute discussion n'a cependant pas pour but la défense d'une vérité. S'appuyant sur la réalité de la nature humaine, loin de mon regard faussement naïf, Schopenhauer affirme ceci :
Car la nature humaine veut que, lors d'une pensée en commun, un dialegesthai, c'est à dire une communication d'opinion (à l'exclusion des discussions historiques), si A s'aperçoit que les pensées de B relatives au même objet diffèrent des siennes, il n'examine pas sa propre pensée pour en découvrir la faute, mais suppose que celle-ci se trouve dans la pensée d'autrui. Autrement dit, l'homme est par nature convaincu d'avoir raison...
Page 66, Edition Circé, collection Poche

C'est sous cet angle que Schopenhauer propose 38 ficelles, 38 stratagèmes pour avoir toujours raison, en étant souvent d'une mauvaise foi sidérante. A la lecture des stratagèmes, j'ai retrouvé des procédés connus, mais également des techniques de manipulation de l'interlocuteur ou - plus sournois encore - de renversement de l'auditoire qui assiste à la controverse, car la victoire dans une dispute consiste également à gagner la foule à sa cause.

Cette lecture s'est donc avérée instructive car si je ne pense pas l'utiliser pour avoir systématiquement raison, ce qui est d'une vanité sans nom car cela implique la négation de l'autre, elle me semble judicieuse pour comprendre les manipulations de l'adversaire, et démanteler la stratégie sournoise de l'interlocuteur de mauvaise foi.

Le cadre de l'application de ce traité dépasse celui du cercle familial, pour s'étendre au milieu universitaire ou professionnel.

Intéressant! Beau cadeau !

Arthur Schopenhauer, L'art d'avoir toujours raison
Edition Circé, 120 pages, 1ère parution en 1830

dimanche 4 juillet 2010

Black Bazar et Verre cassé de Mabanckou au Lavoir moderne

Le Lavoir moderne, salle de théâtre située dans le 18ème arrondissement de Paris, donnera aux fans des romans d'Alain Mabanckou voir sur scène deux de ses romans.

Tout d'abord, Black Bazar, dernière parution de l'auteur congolais qui sera adapté par Modeste Nzapassara.
J'aime bien cette affiche qui en dit long sur la passion de certains sapeurs pour l'habillement et l'élégance. Sans être un fan de cette mouvance, je suis assez curieux de savoir comment Modeste va réaliser la prouesse de mettre en scène le Fessologue et ses potes.

Qui vivra verra, tous les mardi et les mercredi soir à 21 heures entre le 6 et le 28 juillet 2010.

Connaissant les sapeurs, je ne suis pas loin de croire qu'il y aura autant de spectacle avant, pendant et après la pièce.

Affaire à suivre.

La seconde actualité concernant Alain Mabanckou est l'interprétation du célèbre roman Verre cassé (ezanga réparation) toujours au Lavoir moderne de Paris du 8 au 30 Juillet 2010 tous les jeudi et vendredi à 21 heures.


Le roman sera adaptée, mise en scène et interprétée par Fortuné Batéza.

C'est cool, ça tombe pendant mes vacances. Bon, ça promet du côté de Château Rouge et compagnie.











Enfin Guy-Alexandre Sounda continue l'interprétation de sa pièce Le fantôme du quai d'en face déjà chroniqué par ici, toujours dans la même salle du Lavoir moderne, tous les jeudi et vendredi de juillet, de 19h30 à 21h00.


Toutes ces pièces s'inscrivent dans le cadre du festival Rue Léon, Nous sommes tous des africains dans le 18 ème  arrondissement de Paris. Le programme est intéressant. N'hésitez pas à venir nous apporter vos avis.

Réservation au 0142520914

vendredi 2 juillet 2010

Dany Laferrière : Pays sans chapeau

On part parfois d'un mauvais pied avec un auteur. On ne tombe pas forcement sur le bon ouvrage lors de la première lecture. Si j'avais apprécié le roman au titre provocateur Comment faire l'amour à un nègre sans se fatiguer où Dany Laferrière nous proposait une relecture d'un volet du célèbre essai de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, j'avais pris mes distances avec l'auteur après la lecture du Charme des après-midi sans fin. J'ai eu un vrai souci avec l'écriture de ce roman.


Pays sans chapeau m'a réconcilié avec cet auteur. J'ai adoré ce roman.
La première raison se situe dans la thématique de cet ouvrage. Cette fameuse question du retour après un long exil. Laferrière se met en scène dans ce texte autobiographique. Écrivain d'origine  haïtienne, il a quitté son pays il y a près de 20 ans pour Miami d'abord puis Montréal. C'est ce regard de l'auteur sur le pays de son enfance qui est extrêmement passionnant. Regards sur les personnes. Proches. La mère. La tante. Les amis. Les gens. Par sa Remington, coche avec beaucoup d'attention ces rencontres, ces échanges, ces silences mais également les senteurs de la ville, les croyances, les peurs, la violence de l'environnement. J'ai pensé au Solo du revenant de Kossi Efoui. Mais à la différence du personnage du romancier togolais, Dany est encore attendu. Il n'est pas encore un fantôme.
Ma mère hésite un peu.
- J'ai quelque chose à te demander, Vieux Os.
- Oui...
- Dis-lui, Marie... Tu n'as pas à avoir peur de ton fils.
Un temps.
- J'aimerais que l'on fasse une petite prière avant que tu sortes.
- C'est une bonne idée, maman.
On s'est agenouillés au milieu de la chambre. C'est Da qui m'a appris ma première prière. Une prière au petit Jésus. Je me souviens de la statue de la Vierge tenant le petit Jésus dans ses bras. Dans la grande chambre à coucher, à Petit-Goâve.
Tout à coup, ma mère et tante Renée lèvent leurs bras au ciel en criant : "Gloire à l'Éternel! Gloire au Ressuscité! Que son nom soit béni! Alléluia! Alléluia! Alléluia!"
Elles font une petite danse autour de moi en battant des mains et en chantant : "IL EST REVENU!"
Ce n'est qu'au moment de franchir la porte que j'ai remarqué qu'elles pleuraient.

Pages 33-34, Édition Serpent à plumes, collection Motifs

Les premières pages portent la charge de l'émotion liée à l'être aimé de retour. Vieux Os, l'auteur, retrouve sa mère au bout de vingt années de séparation. Il y a toute la délicatesse de la rencontre, la gestion des susceptibilités, des superstitions. On retrouve la fragilité de ses retrouvailles dans cette phase du texte. Ceux qui ont connu de longues séparations avec des proches comprendront mon propos.

Il y a ensuite cette construction du texte qui alterne la vision du pays rêvé et celle du pays réel. Autant dire que Laferrière joue entre la fiction et  les rencontres réelles et anecdotes anodines. La narration varie suivant que l'auteur navigue dans le rêve ou la réalité. Le rêve est l'occasion de laisser libre cours au délire ou au fantastique haïtien. C'est selon. Zombis. Bizangos. Vaudou. On retrouve là toutes les peurs, les questionnements morbides des personnages. Est-ce l'imaginaire de Vieux Os que Laferrière reproduit avec fougue à l'aide de sa  Remington? Est-ce lui de son entourage? De ces gens qui identifient au premier coup d'œil, l'étranger vivant parmi les morts vivants ou les morts tout courts de l'ile? Dans ce pays rêvé, Laferrière tente de rester rationnel.Il rapporte les croyances ou les peurs collectives glanées ça et là à des intellectuels pour obtenir leur opinion, leur avis. Le décalage est intéressant.

Le pays réel décrit par Vieux Os nous parle de la violence, de la pauvreté, de la manière dont les gens survivent. Par petits bouts, il nous parle de ce qu'il a vu, si différent de ce qu'il a quitté. Ce sont les retrouvailles avec ses amis perdus depuis 20 ans, Manu et Philippe. Une description des uns et des autres.

Il y a dans ces pages toute la lassitude d'un pays et à la fois sa rage de vivre. Malgré tout. 

Je terminerai par les mots de Vieux Os à l'endroit de sa mère, très touchants :
J'entre dans la salle de bains pour faire ma toilette. Tout est déjà prêt. La pâte dentifrice sur ma brosse à dent. Deux cuvettes d'eau, dont une remplie d'eau chaude. Je me lave, m'habille et descend pour déjeuner. c'est comme ça chez ma mère, et ce sera toujours comme ça. je ne lui conteste pas le droit de me traiter en prince; C'est son éducation : elle a toujours considéré son fils comme prince. C'est ça qui m'a permis de survivre au début de mon séjour à Montréal, quand les autres ne voyaient qu'en moi qu'un nègre de plus. 
Quelqu'un quelque part, dans une petite maison à Port-au-Prince, a toujours pensé que j'étais un prince.

Page 105, Édition Serpent à plumes, collection Motifs

Bonne lecture,

Édition Serpent à plumes, collection Motifs, 1ère parution en 1997, 276 pages

Voir le ressenti de Pralineries, Phil, Cécile Quoide9? (dont je partage totalement la conclusion), Biblioblog

Photo Dany Laferrière - Copyright © 2009 Beowulf Sheehan/PEN American Center