vendredi 28 mai 2010

Kettly Mars : Saisons sauvages


Nous sommes en Haïti. Aux premières années du duvaliérisme. Daniel Leroy est un opposant communiste au régime dictatorial qui se met branle progressivement. Il est arrêté sous le prétexte de pamphlets violents qu'il adresse au pouvoir haïtien, mais en fait c’est pour la tentative de fomentation d’une insurrection armée contre le régime de Duvalier qu’il est incarcéré.

Le roman débute avec Nirvah, la belle mulâtresse qui frappe à toutes les portes pour extraire son mari des geôles de Papa Doc. Le désespoir l’a conduit dans les bureaux de  Raoul Vincent, secrétaire d’état, chargé de  la police politique. Un homme puissant, violent, noir, laid, complexé. L’impact de cette rencontre sur Nirvah, ses enfants, son entourage, le secrétaire d’état, est l’objet du traitement de Kettly Mars.

Saisons sauvages porte très bien son titre. Sauvage, brutal, implacable est le système macoute que Duvalier et ses sbires posent les épaules des haïtiens. Par des artifices variés, Kettly Mars nous plonge dans cette ambiance délétère par entre autres les notes du journal intime de Daniel Leroy que sa femme découvre peu de temps après sa disparition. Elles constituent une première voix de ce roman polyphonique. Mais le chaos de ce système répressif s’exprime aussi au travers de celui qui le caractérise le mieux, Raoul Vincent, tout puissant qui déploie son énergie à posséder intégralement Nirvah.

Des choix s’imposent à Nirvah. Aucun ne semble s’ouvrir vers une issue heureuse. Mais, il faut survivre. Ses enfants et elle. Kettly Mars nous fait vivre au travers la tragédie de la famille Leroy, toute la violence du système duvaliériste qui fait écho à bien des systèmes totalitaires. Elle offre un portrait d’un homme de pouvoir à la fois passionnant et terrifiant qui laisse sa prédation s’exprimer sur cette famille. Mais, c'est avant la figure de la femme, de Nirvah, incarnation du peuple violentée qui fait l'objet du traitement de l'auteure. 

Pouvoir et sexe, mulâtres et noirs, c’est avec une très belle plume, maîtrisée, agréable, sensuelle toujours marquée par un équilibre certain, qui nous épargne le graveleux.

C’est donc une nouvelle découverte de cette littérature haïtienne qui me donne l’occasion de mieux appréhender l’histoire contemporaine de ce pays, de mieux saisir les textes de René Depestre « Le mât de cocagne » et « Hadriana, de tous mes rêves » qui évoquent la même époque et la question du noirisme. Kettly Mars y fait camper des personnages troublants, violents, passionnés ou résignés, qui sous la férule d’une dictature féroce, tentent de survivre pour le meilleur et pour le pire.

Chapeau l’artiste ! 

Editions Mercure France, 1ère parution en 2010

Voir les commentaires des blogs Mes passions, Papalagui, Agir avec Haïti , Montray Kréol

dimanche 23 mai 2010

Ndack Kane : L'exil

Marième et Ousmane sont deux jeunes étudiants partis de Dakar pour poursuivre leurs études en Occident, respectivement dans les villes de Montréal et Paris. Ils sont de la même génération, ils ont des amis communs, mais ce sont leurs parcours respectifs que Ndack Kane nous propose de suivre.

Pour cela, Ndack Kane choisit d’alterner des séquences de vie, les états d’âme respectifs de Marième et Ousmane à des moments cruciaux de leur existence. Les ruptures entre les différents épisodes sont parfois difficiles à identifier. Mais cela fonctionne comme de véritables shortcuts où l’on voit l’identité de ces deux étudiants se façonner au gré du climat agressif du Grand Nord, de l’individualisme forcené des sociétés occidentales, du rythme infernal des petits boulots et des cours. A côté d’eux évoluent une constellation de personnages faisant partie de leur univers. Etudiants canadiens, français, africains, amis d’enfance, compagnons de lutte, sénégalais ayant immigré de longue date.

Ndack Kane n’approfondit pas forcément le lien entre les différents personnages. Ce qui est intéressant sous sa plume, c’est la réflexion sur le positionnement de ses personnages entre la France, l’Amérique du nord  et le Sénégal (par extension l’Afrique). La question du retour, celle de l’intégration dans les sociétés d’accueil, très différente suivant que l’on est France ou au Canada. Ce regard venu d’Amérique du nord sur les rapports délicats de la France avec son immigration postcoloniale est acéré.

Marième voit sa personnalité évoluer de manière importante face à ce choc de culture. Alors qu’Ousmane tente de rattraper à Dakar tout ce qu’il a perdu pendant son exode estudiantin en France.

J’ai donc aimé ce roman. Parce que les analyses que dresse l’intellectuelle sénégalaise me touchent forcément. La solitude de l’étudiant revenu d’Afrique dans une chambre de cité universitaire pendant l’hiver même doux du sud de la France, on a connu cela. L’incompréhension des collègues d’amphi l'obligation de faire des boulots sous qualifiés, de griller l'été dans des plantations ou encore les contraintes de l’administration à l’endroit des étudiants étrangers, on a vécu sinon entendu parler… Et naturellement, les questions que certains se  posent :

« On rentre ? Pourquoi rentrer ? Suis-je chez moi ici ? Faut-il filer vers d’autres eldorados : Londres ? Québec ? Montréal ? Quelle est la meilleure solution pour moi, mes proches, mon ou mes pays ? Et le bled, c'est comment?»

Ce qui est très  intéressant, et je conclurais sur ce sentiment que j'ai eu au moment où je terminais cet ouvrage, c’est la fragilité de ces personnages, une absence de certitudes pour la plupart d’entre eux. Le questionnement a du bon, c’est cette piste que propose Ndack Kane.

Edition Phoenix, 1ère parution en 2009, 202 pages



Voir une critique sur Touki Montréal et écouter une interview de Ndack Kane sur CinéAfrique.org

mercredi 19 mai 2010

Tchicaya U Tam'Si : Les phalènes


Ça commence par une histoire de robe charleston. Puis par celle d’une femme qui danse. Jeanne. Mais elle pourrait s’appeler autrement. Jeanne. Elle danse divinement bien dans sa robe charleston. Nous sommes en 1947. C’est la fin du régime de l’indigénat dans les colonies françaises, et plus spécifiquement au Congo.


« On ne parle plus de la robe charleston, mais de l’indigénat, qui n’est d’ailleurs pas un nouveau modèle de robe. C’est quoi d’ailleurs l’indigénat ? C’est nous plus la crasse de tous les mépris, une crasse nauséabonde quine fait pas un bel habit à qui la porte. La fin, ça signifie nous sans cette couche de crasse. Cette crasse fait d’un homme un sale nègre. Un nègre n’est pas tout à fait un homme, c’est un macaque, un singe, une bête, si l’on veut une bête de somme, en somme! Ho ! Hé  oui. C’est la fin de tout ça qui commence. »
Page 73, Edition Albin Michel

Prosper est installé à Brazzaville avec sa sœur Sophie, ainsi que son épouse Juliette et leurs deux enfants Léa et Paulin à Poto-poto. « Les phalènes » est le deuxième volet de la tragédie, disons de l’itinéraire des enfants de Thomas Ndundu, décédé trop tôt. Ce roman suit « Les cancrelats » que j’ai déjà eu l’occasion de présenter sur ce blog. Prosper Pobard tient la cellule du PPC parti du député représentant cette région des colonies françaises. Il se consacre corps et âme à sa mission. A un point tel que sa cellule dans cette commune cosmopolite de Poto-poto prend une importance certaine pour les futures élections…

Si « Les phalènes » constitue un roman historique où  les faits, la mode vestimentaire de l’époque, les événements sont là en toile de fond pour bien replonger le lecteur dans cet atmosphère de changement, Tchicaya U Tam’Si décrypte avant tous les personnages Prosper et de Sophie. Prosper agit. Sa sœur veille sur lui, comme une mère suit avec intérêt mais à distance, l’évolution de son fils. Notre homme se dévoue pour ses militants et partage son existence entre celle de sa femme Juliette et celle d’Aimée Volange, blanche et épouse d’un notable de l’administration coloniale.

Tchicaya U Tam’Si nous narre ces destinées en mélangeant subtilement les différentes voix des protagonistes. Il n’y a pas vraiment de rupture dans ces regards divers qui sont livrés aux lecteurs. On se surprend à dire « Tiens, mais c’est Paulin qui parle ! ».  La poésie de cet auteur influence sa prose. Et, on ne pourra pas dire qu’il ne sait pas de quoi il parle, lui dont le père fut le premier député de l’AEF à l’assemblée nationale française. On croît comprendre que la figure du père est présente, mais lointaine, Félix en Europe. Mais cela reste anecdotique.   

Le combat politique, les forfaitures, les trahisons de cette période trouble (comme ces fameuses élections de 1958) sont vécus de l’intérieur de ce personnage. Et on peut voir les contradictions subtiles auxquelles il nous renvoie.  La culture africaine,  l’indigénat, la polygamie ou l’adultère, l’éducation occidentale... 

« Un papillon se prend les ailes dans la flamme qu’il a eu la témérité d’agacer de trop près. Ce papillon-là est une phalène à robe cendre et velue. C’est que la phalène a le vol lourd. Veuve de la gracilité qu’elle a pu avoir en un temps autre. La cendre sur sa robe, les ailes et le corps, est-ce la fréquentation intempestive ou abusive du feu, des flammes… le comble de la maladresse. Un lac, tu pêches – tu ne peux pêcher que sur les bords, c’est quoi ? La réponse est : si tu veux te réchauffer, ne te jette pas au cœur du brasier.
(…) Et si c’est cela que nous sommes, à tourner autour d’une flamme  qui fume, qui nous pique les yeux, qui nous prend la vue, si bien que nous ne savons plus  où nous en sommes, si bien que nos ailes s’y brûlent. Les ailes, celles de notre ange gardien. Qu’est-ce donc un ange gardien sans ailes ? Sophie  doit savoir, elle à qui tant de génuflexions laissent le genou indemne de cals. »
Page 78, Edition Albin Michel

La qualité de la plume de Tchicaya s’exprime tant dans un style assez classique dans sa forme que dans une construction élaborée de la trame. Un élément apparemment déconnecté du puzzle au moment de la lecture trouvera son sens quelques chapitres plus loin.  La lecture est agréable parce que la langue de l’écrivain est belle et au service des personnages.

J’ai pris mon temps pour savourer cette relecture. Ce roman, j'ai eu une première occasion de lire il y a une vingtaine d’années quand je fréquentais assidument le CCF de Brazzaville. J’ai du le traquer pendant près de huit ans sur le net avant de m’offrir une nouvelle opportunité récemment de le lire à nouveau. Je me souvenais encore de cette femme qui dansait dans une robe charleston. Jeanne Bobala. Mes impressions d’adolescent étaient bonnes, « Les phalènes » de Tchicaya U Tam’Si est un très grand roman... Malheureusement introuvable aujourd’hui. A quand la réédition ? 

Photo d'une phalène par Didier Bier


Tchicaya U Tam'Si, Les phalènes
Edition Albin Michel, 1ère parution en 1984

samedi 15 mai 2010

Léogâne, Port au Prince : témoignages d'haïtiens

Une église détruite
Voilà quatre mois qu’un séisme d’une très forte magnitude a quasiment rasé Port-au-Prince et certaines communes environnantes comme Léôgane. 210000 morts. En secouant son dos, la nature a fait en Ayiti, autant de dégâts que la bombe atomique à Hiroshima. Comme on pouvait s’y attendre, le soufflet médiatique autour de l’événement s’est effondré alors que la situation reste désespérée sur le terrain.

Depuis un peu plus de deux mois, les haïtiens de la diaspora peuvent de nouveau se rendre sur l’ile. J’ai tenu à recueillir le témoignage de personnes de mon entourage qui ont fait le déplacement. Nadine, une jeune lycéenne de la banlieue parisienne. Hervé, travailleur haïtien dont la famille est en Ayiti. Mais, j’ai également relevé le propos d'Olivier, un pote, il y a un peu plus d’un mois, vivant ce drame haïtien depuis l’Ile-de-France. 

Le regard de Nadine.
Port-au-Prince, point d’arrivée. Arrivée en journée. Les gens gardent l’espoir. Espérance en Dieu. Chant de cantiques. Joie d’une communauté qui se réunit à l’air libre.

Problème d’hygiène. Dans la ville. Pas possible. La chaleur.

Dans les milieux ruraux, on trouve plus des stocks d'eau, électricité, nourriture par rapport à la commune de Léogâne. Inflation des prix dans les villes. Décalage. Léôgane. C’est une grande ville. Proche de l’épicentre. Très touchée par le tremblement de terre.

Sur le terrain, à Léogâne, j’ai principalement vu des militaires américains et canadiens, la Croix Rouge Haïtienne. Les militaires pour calmer les populations, pour apaiser, pour permettre la circulation des véhicules. Des militaires américains sur le qui-vive.

3 fois par jour le repas (avec des vivres rapportés de France). Pas d’impact sur la maison (de ses parents). Pas de décès dans la famille. Une cousine morte au moment de son extraction d'un immeuble. Pas trop peur. Tension qui commence à monter par rapport à la sécurité.

De manière générale, pour la nourriture une personne par famille va chercher la nourriture auprès des organismes selon les besoins.

Mes grands parents continuent de pleurer sur leur maison. Appel aux services administratifs pour la destruction de la maison. Deuil difficile. Ecole en plein air pour occuper les gamins. Pas de scolarité.  Les écoles sont détruites.

Remplacement des cabanes de fortunes construites rapidement par des tentes.

Ma marraine est venue de Guadeloupe. Tour de la campagne avec elle. Beaucoup de maisons écrasées. Présentées par le guide. Chatulet – Chatuley. Marraine choquée. Maison sauvegardée. Accueil des habitants. Le peu qu’ils avaient, ils souhaitaient le partager. Enfants très maigres…

Achat de l’eau dans la rue. Puits d’eau pour se laver. Désespoir du grand père. Difficulté de se déplacer de l’homme. Mobilité de la grand-mère. 

Le plus dur fut le départ.

Ce que j’en pense. C’est émouvant. Je n’arrive pas à me mettre à leur place. Une dame m’a racontée qu’elle était assise sur une chaise. Sauvée par une étrangère. Chaise écrasée. C’était la première fois qu’il y ait un tel tremblement de terre.

Pas le sentiment que la reconstruction soit entamée à Léôgane. Début de reconstruction de l’église.

Les organisations étrangères, au moment où je rentre en France, ne sont pas vraiment organisées. Elles ne savent pas comment distribuer les vivres. Avant en Haïti, on trouvait peu de mendiants en arrivant à l’aéroport. Maintenant, je parlerai d'une centaine. Bonne volonté des organisations humanitaires, mais absence de méthode.

Beaucoup de respect pour Haïti. Elle s’en sort pas mal, malgré les catastrophes naturelles. 

Maison détruite à Léogâne

Hervé : "Je veux rentrer"
Le regard que porte Hervé sur Léogâne détruite est légèrement différent de celui de Nadine. Il vient de France aussi, mais il a fait toutes ses études sur l'île. Tous ses repères sont détruits. Le collège ou le lycée qu'il a fréquenté il y a quelques années ont été réduits à l'état de poussière.

Ce qu'il a vu est en dessous de la réalité des premières images diffusées sur les chaînes occidentales. Mais, je devrai commencer par préciser qu'il a retrouvé ses enfants en bonne santé. Les premières nouvelles laissaient entendre que sa mère avait disparu, mais il en était rien.

Si la violence du désastre et son ampleur ont ébranlé  Hervé,  l'accueil de la famille, des amis du quartier, et des populations locales, lui a mis un baume au cœur. Sur place, il faut avoir un moral d'acier. C'est incroyable, mais c'est la vie.

Sur l'action des ONG et des organisations humanitaires, Hervé, au moment de son séjour, est extrêmement lucide :
"Leurs aides oui, mais par où commencer?"
A propos des solidarités, Hervé a été soutenu par son entreprise en Ile-de-France pour faire le voyage dans son pays et pour pouvoir être autonome et aider les gens sur place à Léôgâne.

Il y a eu beaucoup de morts dans cette commune de 200000 habitants. Près de 10000.

Un autre problème majeur est l'organisation des campements, en particulier sur la question des enfants, des adolescents. Certains d'entre eux possédant leur propre tente et s'affranchissant de cette manière de la tutelle des parents avec toutes les dérives possibles. Les attitudes de certains haïtiens de la diaspora présents sur place ne sont pas toujours marquées par le recul et la discrétion. D'après les observations d'Hervé, ce drame semble avoir rapproché dans ces campements, les haïtiens de toutes classes, dans une bonne harmonie. Tous ont perdu quelque chose.

Hervé a sillonné la commune en véhicule ou à pied. Tout est à refaire.
Gangoueus, il faut aller voir sur place ! 
Et il se demande à son retour en France, à quoi bon rester en région parisienne quand il voit l'ampleur de ce qu'il y a à reconstruire sur son ile? Cet échange fait suite au déblocage de 5 milliards de dollars par la communauté internationale. Mais, il est bien conscient que la logistique des organisations humanitaires, des armées onusienne, américaine et canadienne très présentes sur le terrain, puisera dans cette cagnotte. Les haïtiens ne peuvent par conséquent restés passifs. Hervé devra peaufiner sa stratégie de retour pour qu'elle soit efficace, utile pour son pays.
Les campements provisoires
Olivier, le drame de la distance.
C'est quelque chose que j'ai connu il y a quelques années. De manière différente, certes. Une guerre civile. Ta famille réfugiée quelque part sans que tu saches exactement si les obus pleuvent sur leur zone ou s'ils sont à l'abri. C'est avec mon ami Olivier, que j'ai pu ressentir de nouveau ce sentiment d'impuissance qui peut habiter celui qui suit à distance des calamités s'abattre sur les siens.

Il y a deux mois, mon frangin, m'expliquait qu'il avait eu sa sœur qui sur place, malgré les tragédies qui continuaient à toucher l'ile (une inondation avait touché la commune du fief familiale, Cavaillon, 1 mois après le tremblement de terre), elle gardait le sourire. Au grand dam, du désespoir de son frère outre-Atlantique. L'un culpabilisant d'évoluer dans un environnement beaucoup plus stable, plus sur, impuissant à cet instant face au sort de ses proches, l'autre s'étant armé de cette distance face aux événements qu'ils soient du fait de la gestion catastrophique de ce coin des Caraïbes, des caprices de la tectonique des plaques ou du courroux des cyclones.





samedi 8 mai 2010

Nothing but the truth de John Kani à l'espace St-Michel


Mercredi dernier, j’étais à l’Espace Saint-Michel. Petit cinéma au cœur du quartier latin que je ne fréquente pas assez à mon goût. Pour être honnête, je ne fréquente plus beaucoup les salles de cinéma. J’ai mes raisons et certaines seront évoquées plus loin. Mon dernier passage remontait à la projection, dans ce cercle d’initiés, du film remarquable de Dany Kouyaté, Sya Yatabaré ou le rêve de Python, film où le remarquable et regretté Sotigui Kouyaté illuminait de sa présence son personnage ambigu et intrigant, conseiller de l'empire du Ghana...

Nothing but the truth est un film sud-africain de John Kani, coproduit avec Olivier Delahaye. Le personnage central est un vieux bibliothécaire de Port Elizabeth qui vit dans un township. Il a une adorable fille qui vit sous son influence et il attend le rapatriement de la dépouille de son frère mort à Londres. Alors qu’il se rend à l’aéroport, il se remémore ce frère avec lequel il a entretenu des relations complexes, partagées entre amour et rancœur, un héros de l’ANC... C’est son petit frère, malgré. Alors que les fils tenus qui ont unis cette fratrie se révèlent progressivement, avec entres autres, l’arrivée de son exubérante nièce accompagnant la « dépouille » de son père, John Kani nous fait ressentir les tensions de cette époque où la commission « Réconciliation et vérité » organise les auditions publiques des criminels de l’Apartheid. L’intérêt du film est justement dans la juxtaposition de la grande histoire et celle de ce bibliothécaire qui a perdu son fils lors d’une répression de la police.

Là, on pose le doigt sur le sens de cette commission et du bien-fondé de son action. Car si les criminels confessent leurs actes aussi abjects soient-ils, ils sont amnistiés. La réconciliation semble se faire au détriment des victimes qui ne voient pas la justice s’appliquer à leurs bourreaux. Seul Mandela pouvait imposer une telle démarche, ayant vécu dans sa chair durant 27 ans au fond d'une geôle, l’injustice blanche. Mais à quel prix pour de nombre de ses concitoyens ? Telle est la question subliminale que pose John Kani. Se pose également celle de la difficile redistribution des cartes entre les militants exilés et ceux qui ont subi sur place le système.

Cette soirée à l’Espace St-Michel s’est terminée par un débat autour du film avec son producteur, Olivier Delahaye, son distributeur et Penda Traoré d’AfriquaParis. Des questions intéressantes ont tourné autour de l’historique du projet, la communication sur le film (Télérama aurait massacré le film à la tronçonneuse) et sa faible distribution (le qualificatif est en-deçà de toute traduction), le film n’étant projeté à Paris qu’à l’Espace St-Michel, et dans deux villes de province Oyonnax et Nantua (les rhônalpins sont des privilégiés). Ne connaissant pas les mécanismes de la distribution des films en France, j’ai interrogé les interlocuteurs sur les raisons de cette faible programmation, tenant compte du contexte très favorable avec la Coupe du monde dans de football en Afrique du Sud cette année, pour promouvoir un film en plein dans l'actualité. L’envers du décor qui nous a été dressé par le distributeur m’a paru très révélateur des réalités et des contraintes mercantiles qui empêchent une certaine diversité dans les salles de projection en France. Entre les pressions qui sont exercées sur les exploitants de salle pour la diffusion et le maintien en salle de certains films, le diktat des superproductions américaines, la surproduction de films (sortie variant entre 15 et 20 productions par semaine), le coût de l’acheminement des films, le rapport aux médias... Je ne saurai être exhaustif par rapport à ce qui a été cité durant l’échange avec ce distributeur.


Les choses ne sont donc pas simples, même dans un système démocratique. Nous regardons ce que les financiers et les autorités nous autorisent à voir. Alors, si vous voulez entendre le propos de John Kani sur ce Nuremberg en version africaine qu’a été la commission « Vérité et réconciliation », le chrono est lancé...

Bonne projection à l’Espace St-Michel.


jeudi 6 mai 2010

La pièce Ça va ! au Théâtre DUNOIS de Paris (Kinshasa sur scène)


Un homme bricole une installation électrique au moment où je rentre dans la salle. Nous ne sommes pas très nombreux dans la salle. Une dizaine. C’est fou ce que les statistiques vous conditionnent et vous placent sur le qui-vive. Il y a quelques jours, Hubert Mahéla le comédien et son metteur en scène défendaient leur pièce à l’Albarino Passy.


Alors que mes pensées vagabondent un peu pendant que le public s’installe, j’observe le comédien qui teste son circuit électrique juché sur une chaire et une jante de véhicule. Un sacré tour d’équilibriste. Pourvu qu’il ne se vautre pas. Quand la lampe s’allume, après plusieurs secondes sinon minutes de bricolage, notre personnage lance sa première tirade. La musique se met en branle. Histoire de réglage. Le mec hurle comme savent si bien le faire les congolais des deux rives quand ils sont au téléphone dans le R.E.R. Tiens, cela pourrait expliquer aux parisiens présents dans la salle, ce manque de savoir vivre, je chuchote : « aux Congo, on ne parle pas doucement ». Mince je dérape, revenons à la pièce.

La scène est chaotique. C’est un peu sinon beaucoup le bordel au moment ou commence cette pièce. Le personnage explique qu’il met en place le cadeau de mariage de son petit Christian Zola. Un ligablo. Quoi donc ? A vrai dire, j’en avais une certaine idée mais là, c’est un montage en direct auquel le spectateur a droit. Notre homme est bavard et danseur. Sur fond de musique congolaise et de bruits sonores évoquant la rue, notre homme travaille à la réussite de ce cadeau.

On a droit à une présentation du marié, de la belle Nzoussi, jumelle et épouse. Aux complications liées à la dot. Tout le tralala autour de ces coutumes ici désuètes et indignes de survivre dans notre 21ème siècle (point de vue discutable).


Ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler tous les bavardages de notre sympathique comédien. Allez voir la pièce. Ce qui est intéressant, c’est que pendant que notre homme parle, il travaille et le ligablo cadeau prend forme. Hey, notre gars prépare même des mikaté en live. Au départ, je pense que ce n’est que de la mise en scène. Ces longues tirades ne sont pas toujours très gaies. Corruption, débrouille, magouille, Article 15. C’est du quotidien du kinois, dans une ville immense de 6 millions d’habitants. Pas d’accident, pas délestage, on espère que la fête sera belle. Il harangue des personnages fictifs, les encourageant à faire leur part dans l’organisation de la manif. Il ne peut pas tout faire.

Et le délestage fut.

La pièce jusque là très gaie change de tonalité...

Allez voir cette pièce portée à bout de bras par Hubert Mahéla. Sa performance est tout simplement excellente. Entre le lingala et le français, c’est un voyage sans vol pour Kinshasa. Et je vous laisse découvrir le final dans le 13è arrondissement. Tous les soirs jusqu'à dimanche 09 Mai 2010 au Théâtre Dunois. La surprise est pour la fin et elle est de taille. Entre tragédie et comédie, Hubert laisse une note d'optimisme aux spectateurs ravis par sa prestation.

Ça va ! Mise en scène par Hélène Hamon, écriture et interprétation Hubert Mahéla
au Théâtre Dunois, 7 rue Louis Weiss, Paris 13ème. Réservation : 01.45.84.72.00

mercredi 5 mai 2010

Interview de Joss Doszen sur le Clan Boboto

Joss Doszen est l'auteur de deux romans, dont Le clan Boboto que je viens de chroniquer. Un troisième roman est en préparation. J'ai bien aimé ce roman sur une famille dans la tourmente d'un quartier sensible de France. Ce jeune franco-congolais a la gouaille de ses personnages, ricane sur certaines questions, mais finalement, mérite qu'on s'arrête sur son travail. A vos marques! En gras mes questions et en italique, les réponses de Joss Doszen.


Joss Doszen, vous commencez votre roman par un prologue où vous revenez sur l’historique de ce quartier «La Zone négative », les flux passés et la composition actuelle de la population de cette cité. Est-ce un déterminisme justifiant la posture et l’évolution de vos personnages ?

Il était important pour moi de montrer à tous ceux qui de loin voient les « cités » comme des zones de guerre ne produisant que des clones d’échecs que même en étant du même endroit( ?). De plus j’ai écrit ce prologue suite à une longue discussion avec un amoureux de l’urbanisme qui m’a raconté l’émergence des cités du côté de Lille et de l’Est parisien et ça ressemblait de façon effrayante à un reportage vu deux ans plutôt sur l’histoire de la ville de Liverpool. J’ai eu envie de raconter les histoires de ces ville-espoirs devenus des cloaques.


On sent que les mots ont un sens important chez vous que ce soit en français ou lingala. Vous désignez cette cité par « La zone négative ». Pourquoi pas « La zone interdite » ?

La zone négative n’est qu’un clin d’œil à mon enfance de passionné de comics américains. C’était un univers parallèle dans lequel les 4 fantastiques voyaient leurs pouvoirs se décupler… Donc rien de très « littéraire » comme référence (sourire). Mais c’est vrai que le sens est là. Cette expression n’est pas là par hasard.


Je reviens sur ce concept de « zone négative » par lequel vous désignez le quartier des Boboto. Elle contient en elle une symbolique très forte. Est-ce l’idée que vous vous faites de l’impact des quartiers dits « sensibles » en France : une influence essentiellement négative tant pour la collectivité nationale que pour les habitants qui les habitent ? 

Là, 100% oui. En France le mot « banlieue » est essentiellement lié à des choses sombres, échecs, violences, trafics, chômage… Et malheureusement cela n’impacte pas que ceux qui sont en dehors de cette « zone négative » mais aussi et plus encore ceux qui vivent dedans qui se dévalorisent encore plus que d’autres. Moi j’ai toujours vécu dans des quartiers populaires que se soit en Afrique ou en Europe et je ne me suis jamais senti concerné par ces zones négatives.


Vous avez choisi dans ce roman de présenter au travers de cette famille, plusieurs figures de la banlieue : le sans-papier, le chef de gang, le camé, le grand frère. Est-elle crédible cette famille selon vous?

Rires. Je ne cherche pas la crédibilité. Ceci est un roman, pas une biographie ou une œuvre sociologique. Je ne cherche rien d’autre que de donner quelques heures de lectures agréables tout en essayant de faire passer des messages simples. Il faut voir ce livre comme un bon film de gangsta type Boyz’n the hood, Scarface ou New Jack city. Rien d’autres. Et si, en même temps, je peux dire aux gens « hé les gars, faites un tour dans la tête de ce sans papier qui cours après un mariage blanc, peut-être verrez-vous que c’est un homme simplement, et pas une espèce de monstre étrange », pourquoi me priver ?


Bien qu’appartenant à un clan relativement soudé, les éléments de la fratrie ont des parcours singuliers, des difficultés propres et extrêmement  cloisonnés. Même si certains choix malheureux ont des impacts sur le clan. Est-ce votre idée de la famille africaine en Europe, à savoir chacun même sa barque dans son coin tout en essayant maintenir un lien vital avec la famille ?

Non l’idée n’est pas là. L’idée était surtout de dire que nous pouvons être de la même famille, avoir eu la même éducation mais « recevoir » son quartier et sa vie de façon totalement différente.
La seconde chose que je voulais mettre en avant c’est aussi le fait que même dans les familles qui semblent les plus soudées, chacun a son jardin secret, ses blessures et les gens peuvent vivre ensemble sans jamais vraiment se connaitre.


Un personnage a retenu mon attention. Scotie. Doué, ambitieux et audacieux, il réussit une intégration économique pour le moins inattendue dans le système capitaliste ambiant Après le racket, la drogue et le proxénétisme, il tente de faire basculer son business dans le recyclage de  l’argent sale. Pouvez-vous revenir sur ce personnage ?

Rires. Scotie c’est mon délire. Scotie c’est d’abord ma culture films ghetto US. Ma culture New Jack city ou La cité de la peur. J’ai pris un plaisir incroyable à écrire ce chapitre car je me suis lâché et j’ai même dû me censurer pour garder un certain équilibre avec les autres personnages. Rires.
Mais Scotie c’est aussi celui qui dit aux gens que la banlieue n’est pas synonyme de manque d’intelligence. Scotie c’est aussi celui qui ne subit pas son environnement. Contrairement à ses frères il ne rêve pas de « se barrer de la cité ». Il n’est pas dans ce cliché français de penser que tous les banlieusards sont dans Alcatraz et n’ont de cesse de vouloir partir.
Scotie c’est aussi celui qui choisit. L’intelligence n’a pas de moral, la morale ne se transmet pas génétiquement. Paradoxalement je crois qu’il est plus désespéré que Mina par ce dead-end qu’ont vécu les parents. Il a choisi la façon optimum de ne pas suivre leur.
C’est en plus quelqu’un qui est en retrait, c’est un observateur qui ne s’implique pas, qui ne se dévoile pas, mais qui aime tirer les ficelles. Il ne cherche pas les lumières de la gloire et sait se mettre en arrière-plan. J’adore ce personnage, je pourrais en parler des heures !


L’émancipation de Scotie est peu orthodoxe, celle d’un maffieux des cités qui fait évoluer son business vers le CAC 40, mais correspond-t-elle à une réalité sur le terrain ?

Rires.  Ceci est un roman. Il ne faut pas chercher de réalité ou de véracité. Kaizer Sauzée n’existe pas ! Rires.
Plus sérieusement je ne crois pas que les vrais bandits du CAC40, tous issus des grandes écoles pour les français ou des grandes universités privés chez les anglais par exemple, – en plus d’être d’une certaine bourgeoisie  – laisseraient aussi aisément la place à un banlieusard aussi doué soit-il.


Vous semblez avoir une maîtrise du sujet tant votre transcription de vos personnages sonne juste. Est-ce du vécu ? Une observation acérée du quotidien ou une imagination fertile ?
Un peu des trois. Je ne fais pas science-fiction, je suis un hyper curieux et j’ai toujours été un rêveur. Ensuite, c’est le rôle de comédien du stylo – et du clavier – de faire le reste.



La voûte de cet édifice que constitue le clan Boboto semble être soutenue par Mina, ce frère aîné qui supplante son père parti en Afrique, mais s’il y a un reproche à faire à ce roman, c’est le vide que vous laissez concernant les ressources de ce personnage. Il n’y a pas un legs entre lui et son père et pourtant il prend ses responsabilités. Mina, personnage de fiction ?


Le roman à l’origine était conçu autour de Mina puis les autres personnages ont fait leur apparition et c’est vrai qu’au final, je me suis focalisé sur l’histoire du clan et Mina s’est un peu dilué dans l’ensemble.
Je n’effleure que le parcours de Mina qui est celui qui se pose le plus de question sur sa place en Europe, son africanité, sa responsabilité de grande-frère « à l’africaine » qui assume son rôle, quitte à ce qu’il l’enferme un peu. Ce n’est pas non plus un superman capable de tout faire tout seul. Il a le soutien de Schearo, sa mère, Chico… J’avoue qu’avec le recul je pense avoir sacrifié Mina au profit du Clan. Mais n’est-ce pas son destin ?


Si on note un abus du point virgule dans votre texte, une ponctuation discutable, ce qui pourrait embarrasser le lecteur ou la lectrice  se trouve dans une expression très crue des états d’âme vos personnages masculins. Approche quelque peu inquiétante, voir violente que l’on retrouve chez la plupart des auteurs issus de la banlieue. En gros, la jeunesse de banlieue a-t-elle le monopole d’une certaine vulgarité ? Qu’est-ce-que cela signifie pour vous de transmettre les états d’âme de vos personnages par cette forme de langue ?

Concernant la ponctuation il y a simplement le fait que je sois nul dans son utilisation. Rires. Mais aussi le fait que j’écris comme si j’étais dans une réunion et que j’étais chargé de faire le procès verbal. Il faut que je note au fil de l’eau et je n’ai pas le temps pour les fioritures. Les mots me viennent vite, en torrent et il faut que je les sorte sinon je les oublie. Ensuite c’est la galère pour essayer de « redresser » le texte en utilisant la ponctuation à bon escient.
J’utilise le « je » tout au long de mon roman car je SUIS le personnage. Et si je suis dans ma tête je ne filtre pas mon langage. L’intelligence social consiste à adapter son vocabulaire en fonction de son auditoire, mais quand on est son propre auditoire on ne s’applique pas de filtre, donc on utilise toute la palette de vocabulaire que l’on a. « Que nenni » côtoie sans honte « c’est relou » parce que l’on est seul dans sa tête. Et quand on a entre 16 et 20 ans, que l’on est dans un environnement violent, que l’on est dans une période de stress dans sa vie (exemple Bany), le langage fleuri n’est pas vraiment de mise.
Quand au sexe omniprésent, je rappelle que les personnages ont entre 15 et 20 ans et à cet âge là, ils ne doivent pas être rares ceux qui pensent énormément au sexe.


Le passage d’un  personnage à un autre se fait par le biais d’un poème, d’un slam voir d’un rap, d’une parole exprimée en anglais, en français ou en lingala. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette démarche originale ?


J’écris beaucoup de textes. Slam, rap, poème, qu’importe le nom qu’on leur donne. Mais je ne me sens pas le talent de publier un recueil de texte complet. Donc je les insère dans mes romans pour faire une sorte de respiration entre 2 chapitres. S’ils ont l’air de plaire, j’en suis heureux sinon, le lecteur passe au chapitre suivant.
J’aime le fait de pouvoir dire des choses différentes en utilisant des langues différentes. En lingala je peux utiliser des images impossibles à retranscrire en français et le côté direct de l’anglais permet une expression très dynamique. Le français reste la langue avec laquelle je peux le plus facilement jouer, créer.


Le retrait des parents a un impact important et négatif dans le développement des éléments de ce clan. Vous ne faites pas porter l’entière responsabilité des situations scabreuses à la seule « cité » ? Est-ce le regard général que vous portez sur ces banlieues, à savoir la faillite des parents comme éléments clef d’explication de la violence d’une certaine jeunesse.

On me dit souvent « c’est parce que tu n’as pas d’enfant que tu dis ça », parce que je suis capable de dire d’un gamin de 2 ans « ce petit est une future racaille » rien qu’en voyant ses parents. Quelques soient les raisons de leur démission, pour moi la première responsabilité des enfants qui « partent en cacahuète » est celle des parents.
Le contexte est important, décisif. C’est une des conditions nécessaires à l’échec d’éducation, mais la seule condition suffisante c’est le facteur « parent ».


Boboto signifie « bonté » voir « amour » en lingala. Vous désignez par ce nom, ce clan dont vous décrivez les membres qui dépassent les simples liens du sang. Dans la dureté de ce quoi doivent faire face les Boboto, ce sentiment semble être le seul ciment qui empêche l’édifice de s’écrouler. Vous y croyez ?

J’y crois très fort. Je crois au fait que la famille c’est plus que le sang. Les liens du sang dans nos cultures africaines sont parfois étouffants, et parfois nous font oublier que le « prochain » peut-être le pharisien. Dans ce livre il y a beaucoup de personnages « secondaires » qui sont d’une importance capitale dans la maison Boboto. Aucun n’est à négliger ou à enlever.


Vous avez un style très particulier, très direct, très collé à l’humeur de personnages et leur contexte. C’est une approche éloignée d’une narration classique. Pouvez-vous vous exprimer sur les influences sur votre écriture, quelles sont les auteurs qui vous inspirent ?

En premier lieu j’aime ce jeu de rôle qui consiste à me glisser dans la peau d’un personnage. Au lieu de « raconter » les situations sentiments on s’oblige à les vivre et à les faire vivre à celui qui lit. C’est risqué car le lecteur à tendance à perdre de vue la limite entre le conte et le conte et vous identifie à vos écrits. Mais je trouve qu’il y a plus de force dans le « je », au risque de passer pour un narcissique.
Dans mes lectures je n’ai pas vraiment de référence. Je suis un passionné de space opéra et d’héroic-phantasy depuis mon adolescence. L’étrange destin de Wangrin est mon livre de chevet depuis mes 17 ans. J’ai encore en mémoire « le soleil des indépendances » de Kourouma et je crois avoir lu tous les Guy Des Cars, Agatha Christie… Je suis un boulimique de la lecture.
Je dirais pourtant que de lire, enfin, des auteurs anglo-saxons en version originale m’a décomplexé. Entre Richard Wright, Alex Wheatle, Iceberg Slim ou Naiwu Osahon il n’y a absolument rien en commun. Même pas la langue tellement ils l’utilisent tous de façon différente. Ils écrivent comme ils sont avec les mots de leur éducation, de leur culture sans chercher à rentrer dans des codes littéraires. Grâce à eux j’ai compris que si je voulais écrire dans un roman « je vais te chicoter » ou « faut pas me chercher palabre », je pouvais.


Il s’agit d’une auto-édition. Par choix ou par obligation ?

Les deux. Mon premier manuscrit de « Pars mon fils va au loin et grandis » a été envoyé à 1é éditeurs. Je n’ai reçu que 3 réponses « positifs » via des courriers qui me disaient – pour aller vite – « votre livre sera vendu 16 euros, vous toucherez 8% de la somme à partir du 500e exemplaires vendus. Signez la et faites nous un chèque de 5000 euros ».
Je venais de faire connaissance avec les éditeurs à compte d’auteur et j’étais dans une période ou je tirais le diable par la queue (pour rester poli). J’étais un peu choqué de voir que dans ce pays, en gros, si on n’a pas d’argent on n’a pas le droit d’être lu. J’aurais pu aussi envisager le fait que j’étais complètement nul, mais je suis trop narcissique pour ça (rires).
Aujourd’hui c’est un choix. Je ne cracherai pas sur un diffuseur le jour où j’aurai le chiffre de vente d’un best-seller, mais vu mon rythme de vente, je sais gérer. De plus, à partir du moment où je me suis décidé à tout faire moi-même j’ai commencé à apprendre – difficilement – un nouveau métier. J’ai appris à négocier mes devis avec les correcteurs, les imprimeurs, les graphistes ; à faire du porte à porte – sans beaucoup de succès – auprès des libraires, à tenter d’attirer (sic) l’attention des gens médiatiques. En fait, aujourd’hui je fais exactement ce que j’aurais voulu qu’un éditeur fasse pour moi pendant que moi, alors pourquoi courrai-je après eux ? C’est sur que ce n’est pas comme ça que je deviendrai millionnaire, mais bon… (Rires)


Pourriez-vous proposer 5 ouvrages de référence que vous aimeriez faire découvrir  aux lecteurs de ce blog ?
Je ne serai pas très original :
Brixton rock de Alex Weathle, un britannique d’origine jamaïcaine dont l’écriture suinte les rues de Brixton,
PIMP de Iceberg Slim, ancien macro américain. Attention, âme sensible s’abstenir, mais c’est très jouissif !
L’étrange destin de Wangrin de Hampaté Ba. Pour moi c’est aussi nécessaire de l’avoir lu que de connaitre l’histoire des quatre mousquetaires de Dumas ou Hamlet de Shakespeare
Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde que je cite surtout pour la préface. Magnifique. J’y ai pioché mon slogan « To reavel art and conceal the artist is the art’s aime »
Icone urbaine que je lis en ce moment, de Lauren Ekué. Ça ressemble un peu à du « sex and the city » raconté par une afro-européenne. Je découvre.
    

lundi 3 mai 2010

Joss Doszen : Le clan Boboto - conte urbain

« La zone négative » est une de ces cités qui ont fleuri au courant des années 60-70 en France. Zone négative. Elle n’est pas interdite, mais tout simplement voué à ne rien produire de positif. Melting-pot de populations venues de part le monde se créer un destin et prêtes à se soumettre à ce cadre urbain, désertée progressivement par les autochtones qui en avaient les moyens, et c’est dans cet espace que s’établit le clan Boboto.

Dès le départ, on est pris par le style de ce griot « made in France » qu’est Joss Doszen. Introduisant dans son prologue, le contexte historique de ce quartier « sensible », il nous fait découvrir les éléments de cette famille. Les parents se tuent à la tâche pour assurer des conditions décentes à leur progéniture. Ils sont donc peu présents et le père finit quelques années plus tard par déserter le foyer, saisissant une opportunité au bled...


C’est donc à une exploration des différentes composantes de cette famille que se livre le romancier, je voulais dire le griot. A travers le cousin, Bany, venu du bled, adolescent, pour poursuivre ces études, récupéré par un oncle bienveillant après le décès de sa mère, qui se retrouve en situation irrégulière à sa majorité. Ou Scotie, le dernier garçon, discret, doué qui prend la main avec autorité sur le « business » de la cité. Sans oublier, Andriy le tombeur de meufs, sombrant dans sa lente addiction aux drogues. Mina le great bro'. Celui qui tente de tenir la baraque après la désertion paternelle...

Chaque personnage a voix au chapitre. Les divers états d’âme, l’intimité, les combats des différents personnages nous sont livrés de manière très brute, voir brutale. Doszen ne fait pas dans la fioriture. Il est dans la tête de ceux-ci et ne cherche pas à nous traduire leur vision du monde, à atténuer le choc des mots, la violence des fantasmes. Et le roman touche là, à ce qui pour moi fait sens, mettre en scène l’univers de l’autre. 


Chacun se cherche dans cette famille. La mère dans la spiritualité, le père dans un amour de jeunesse, les enfants en affrontant un quotidien et pour se défaire des tentacules de la cité et du système qui tendent à vous broyer et vous maintenir dans cette zone négative, improductive. Une clé du roman, pour comprendre cette famille où l’amour tient les individus debout, est dans le sens du nom Boboto en lingala : « La bonté ».

Joss Doszen se révèle être un peintre talentueux qui maîtrise son sujet et se joue des mots à bon escient. J’ai dû mal à comprendre le pourquoi d’une autoédition pour un texte qui mérite une meilleure diffusion et qui constitue ce qui se fait de mieux dans la littérature « périphérique » française.
Affaire à suivre.

Bonne lecture,

1ère parution en 2009 , 210 pages