dimanche 28 mars 2010

Ben Okri : Etonner les dieux


Je viens de terminer un roman étonnant. L’auteur est un britannique d’origine nigériane. Ben Okri. Un nom que j’avais retenu dans un coin de la tête quand Calixte Beyala fut accusée par le critique littéraire Pierre Assouline d’avoir plagié entre autres ce romancier. Une vieille affaire me direz-vous ? Mais, voilà chaque fois que, passant dans les rayons d’une FNAC, mon regard tombait sur cet auteur, un brin de curiosité m’incitait à faire le pas vers, conditionné par cette vieille polémique…

Avant d’étonner les dieux, ce roman a le mérite d’étonner le lecteur que je suis. Un personnage sans nom se lance dans une quête hallucinante. Lui qui est né et qui a grandi dans un monde où il n’était pas visible, en dehors de son proche entourage, il se décide d’aller à la recherche d’un monde où il serait visible.

Incipit.

« Il vaut mieux être invisible. Il avait une vie meilleure quand il était invisible, mais à l’époque il ne le savait pas.

Il était né invisible. Sa mère l’était aussi, et, pour cela, elle pouvait le voir. Les siens menaient des vies agréables, ils travaillaient dans les fermes, sous le soleil familier. Leurs vies remontaient dans les siècles invisibles et les seules choses qui avaient survécu à ces époques aux couleurs différentes, c’étaient des légendes et de riches traditions, non écrites et, par conséquent, dont on se souvenait. On s’en souvenait parce qu’on les vivait. »
Page 9, collection Points.


Bon sang ! Dans quel délire me suis-je vautré cette fois-ci ? C’est sans enthousiasme que je me suis mis à accompagner ce narrateur invisible dans ce qui va prendre l’allure d’un parcours initiatique.

« Ce fut dans les livres qu’il apprit d’abord quelque chose sur l’invisibilité. Il rechercha les siens et lui-même dans tous les livres d’histoire qu’il lut et découvrit, au plus grand étonnement de son jeune âge, qu’il n’existait pas. Il en fut tellement troublé qu’il décida, dès qu’il serait assez âgé, de quitter ce pays pour trouver les gens qui existaient et voir à quoi ils ressemblaient. »
Pages 9-10, collection Points.

Une aventure improbable portée par une plume exquise, dans une succession de chapitres relativement courts. En effet, après avoir bourlingué pendant 7 ans sur les mers, notre homme débarque sur un port étrange. Apparemment désert. En fait, sur cette île, il ne peut voir ni entendre les habitants de ce lieu. Ces derniers également ne peuvent le voir. Par le biais de guides immatériels, notre personnage va devoir apprendre les codes et les valeurs de cet espace par des épreuves très spécifiques.

C’est un roman très métaphysique si vous me permettez d’user de ce qualificatif pompeux. Ben Okri nous fait pénétrer dans un univers complètement décalé qui ne manquera pas d’émerveiller celles et ceux qui y seront sensibles. Ca a été le cas pour moi. C’est à une réelle initiation à laquelle le lecteur à droit. Mais une initiation qui semble s’extraire d’un environnement culturel précis, ce qui offre à ce texte une ouverture très large. L’écriture est belle. Elle n’est pas chargée mais au contraire très fluide. Elle nous porte dans cet univers étrange fait de symboles, se charge d’une sensualité torride quand notre personnage rencontre cette femme qui se fait voir à lui ou encore transcode en couleur et en musique la beauté du discours, des mots des sages gouvernants. En fait, je ne sais pas comment vous conter cette étrange quête. Ce texte continue simplement son cheminement dans ma tête avec ses multiples interprétations et sa spiritualité. Je vous encourage à le découvrir.

Bonne lecture,

Ben Okri, Etonner les dieux
Edition Christian Bourgois, 1ère parution 1997, 192 pages, Collection Points
Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau
Titre original : Astonishing the Gods





















Ben Okri, Crédit photo : TheManBookerPrizes

samedi 27 mars 2010

L'Atelier des médias : La chronique Mondoblog consacrée aux blogs littéraires

Je suis membre depuis deux ans de l'Atelier des Médias de Radio France International. Dans le cadre de l'ouverture du salon du livre de Paris, la chronique Mondoblog  traitait cette semaine de la question des blogs littéraires.

J'ai eu l'occasion de participer à cette émission en compagnie du romancier togolais Kangni Alem, auteur  du roman Esclaves récemment chroniqué et que j'ai particulièrment apprécié, et de Liss Kihindou, écrivaine, critique littéraire et blogueuse.

Vous pouvez suivre l'émission sur le site de l'Atelier des médias :

Émission réalisée par Simon Decreuze (crédit photo : somegeekintn / Casey Fleser )

C'est l'occasion pour moi de saluer les animateurs fort sympathiques de cette émission. Bonne écoute et n'oubliez de voter aux BOBs, les écarts se resserrent, le final va être passionnant. Une belle occasion pour vous, d'initier votre entourage à la blogosphère.


mercredi 24 mars 2010

Gabriel Garcia-Marquez : De l'amour et autres démons

Garcia-Marquez vu par Tamer Youssef


Sierva Maria est une enfant non désirée. Le fruit d’un viol d’un homme par une femme. Ne soyez pas surpris : ça arrive parfois. Une sorte de cheval de Troie pour qu’une jeune métisse puisse entrer par la force dans l’antre d’un aristocrate colombien, le marquis de Casalduero. Héritier d’un grand esclavagiste, propriétaire terrien, le marquis semble incarner cette aristocratie créole décrépie et illégitime pour les espagnols. Rejetée depuis sa tendre enfance par ces deux parents, c’est dans le patio des esclaves que Servia Maria passe le plus clair de son temps avec les noirs.

Ces derniers vont initier la fille du marquis à leurs croyances et à leurs langues.
Tout bascule lorsque Servia Maria se fait mordre par un chien enragé dans le marché de la ville...

Les symptômes de la rage ne se manifestèrent que très tardivement. Le diagnostic est délicat à obtenir. La mort certaine. Le marquis qui entre temps a entrepris de reconsidérer ses relations avec sa fille adolescente, si étrangère veut rattraper le temps perdu. Il veut la reconquérir. Mais les accès de démence de dernière le désarçonnent. Enragée ? Malade ? Possédée ? L’évêché propose un exorcisme au marquis par l’intermédiaire du jeune prêtre Cayetano Delaura qui s’éprend de l’adolescente à la longue chevelure.

Amour interdit. Amour démoniaque. Amour et autres démons.

Je ne sais pas comment je me suis autorisé une si grande rupture dans ma lecture de l’œuvre romanesque de Gabriel Garcia-Marquez. 2 ans. Ce colombien possède le génie de la narration. Cette capacité à vous faire revivre cette Colombie des premiers temps de la colonisation espagnole, la tension liée à la cohabitation entre esclaves et maîtres, l’église catholique avec ses codes, ses rituels, sa toute-puissance.

Dans ce texte, je crois saisir pourquoi je me sens si à l’aise avec Garcia-Marquez. L’influence culturelle négro-africaine ressentie dans Cent ans de solitude me semble encore plus manifeste dans cet ouvrage.

Il y a également des questions théologiques intéressantes. Au regard de la pratique très rude de l’exorcisme catholique, Cayetano se souvient que si l’espérance, la foi et l’amour sont importants, l’amour prime sur la foi. Il choisit l’amour. Ou se laisse déborder par ce sentiment. L’amour qui cherche à comprendre la nature du mal. L’amour qui ne cède pas aux raccourcis des bienpensants de l’époque. L’amour qui cherche à apprivoiser l’âme enchaînée de Servia Maria, menteuse invétérée, seul moyen pour une perle sevrée d’amour trop tôt de se défendre dans un monde qui lui a toujours été hostile... Cayetano est un borderline qui sous la plume de Garcia-Marquez va faire le pas de trop. Tout cela n’est que fiction. Une fiction née de la découverte des restes du corps d’une adolescente dont la chevelure mesurait 22 mètres dans un couvent en ruine et une de ces vieilles et terrifiantes histoires dont la fameuse grand-mère de Garcia-Marquez lui fit état dans sa jeunesse...

Un très beau texte sur l’amour.   



Gabriel Garcia-Marquez, De l'amour et autres démons
Editions Grasset, 187 pages, 1ère parution en 1994
Titre original - Del amor y otros demonios, traduit de l'espagnol par Annie Morvan  


Voir les commentaires de lecture de  
Majanissa
Littexpress
l'épopée littéraire
Dhana 
 

lundi 22 mars 2010

De la circulation des idées et des textes en RDC

C’est l’année du cinquantenaire des indépendances de nombreux pays francophones. 50 de dépendance dirait plutôt un personnage du cinéaste congolais Balufu Bakupa-Kanyinda. C’est un point de vue qui se défend. Une dépendance légitime puisque c’est dans le cadre du Centre Wallonie-Bruxelles que s’est déroulé courant mars, les rencontres Congophonies Cha-Cha, traitant de la R.D.C. d’aujourd’hui au travers du regard des artistes, cinéastes, écrivains, dramaturges, musiciens congolais ou étrangers.

Il s’avère que par un concours de circonstance, l’occasion m’avait été offerte récemment de pouvoir visionner le coffret de films de Thierry Michel consacré à la R.D.C qui a eu lors de ces rencontres l’opportunité de s’exprimer sur son travail.

C’est gonflé de toutes ces images, de mes lectures récentes de Jean Bofane ou de Marie-Louise Mumbu, abreuvé par les chroniques des blogueurs de Congoblog ou d’Alex Engwete que je me suis rendu à la rencontre intitulé « de la circulation des oeuvres et des idées en RDC d'aujourd'hui». Avec l’ambition secrète de pouvoir rencontrer les écrivains Nasser Mwanza et In Koli Jean Bofane, mais également la volonté de comprendre la place de la littérature dans cette mécanique.

Je dois dire que cette rencontre a été particulièrement édifiante et déroutante. On est partagé par une forme d’émerveillement et d’un profond abattement au sortir d’une telle soirée. Parce que les repères sont complètement autres. La vision du monde est en rupture avec la vision occidentale dans laquelle nous baignons. Sur la consommation par exemple.

de gauche à droite Julien Kilanga Musindé, Jean Bofane, Nasser Mwanza, Colette Braeckmann
Photo Elodie Boulonnais

Marie Soleil Frère par exemple a introduit les débats sur la diffusion de la presse écrite en RDC. Tout relève de l’acrobatie à ce niveau. La consommation classique, cartésienne, individuelle de la presse n’a pas lieu de citer à Kinshasa. Trop cher. Elle est contournée par des subterfuges comme les « parlements debout » (où les badauds se postent devant les étals des vendeurs pour leur lecture rapide de l’actu), les photocopies de journaux, la location de journal, les lectures multiples. L’usage d’un journal est avant tout collectif. Les revues de presse sur les ondes hertziennes parachèvent le travail de sape de la diffusion lucrative des journaux. A cela vient se greffer l’impossibilité de diffuser les journaux de la capitale vers l’intérieur vu l’absence de solvabilité des intermédiaires.

La chercheuse note toutefois l’impact positif de la presse sur Internet à l’intention principalement de la diaspora congolaise.

Se pose cependant la question sur la pratique même du journalisme en RDC. En particulier celle de la crédibilité et de l’indépendance de certains journalistes congolais à l’égard des hommes politiques ou des opérateurs économiques. La commande d’articles par ces derniers est monnaie courante souligne le cinéaste Balufu Bakuba-Kanyinda.

Naturellement, on se demande comment il pourrait en être autrement vu la fragilité de la posture des journalistes et des organes de presse quand on considère le mode de diffusion de leur travail.

Le cinéaste s'étend sur le rapport complexe qu’entretiennent les congolais de la rive gauche du fleuve Congo avec le livre. Il donne l’occasion aux personnes présentes peu averties par les effets collatéraux du mobutisme de prendre conscience de l’instrumentalisation et du contrôle que ce système a exercé sur les auteurs (en particulier de fictions). Le livre sous le mobutisme incarne la ligne du parti unique, c’en est un prolongement.

« Les idées circulent là où il y a un désir de production et de réflexion. Le potentiel est énorme ». Le paradoxe d’un pays dynamique : l’absence d’infrastructures relais pour la diffusion de la culture. Pas de librairies à Kinshasa. Pas de salle de cinémas. La culture est véhiculée par les brasseurs et les musiciens (sponsorisés par les premiers).

Mais peut-être que le vrai problème selon Balufu est le suivant :

« Les premiers besoins sont-ils ceux du ventre ou de la tête ? »

de gauche à droite Nasser Mwanza, Colette Braeckmann, Balufu Bakuba-Kipyanda, Marie Soleil Frère
Photo Elodie Boulonnais


Nasser Mwanza revient sur son expérience de jeune auteur à Lubumbashi. L’occasion de revenir sur ce qu’il appelle la rupture de Lubumbashi avec la francophonie. Les années 90 ont donné lieu à des pillages de centres culturels francophones dans cette région excentrée de la RDC. Absence de correspondances. Pourtant, le jeune auteur congolais se bat dans ce contexte pour diffuser ses textes sur place en procédant à des lectures publiques, par des affichages dans les lieux de rencontres comme les salons de coiffure, par le porte à porte ou par les réseaux estudiantins intéressés. Il regrette l’absence d’une politique culturelle identifiable de l’état congolais. Il souligne toutefois, que le mobutisme a permis au jeune lushois de profiter des cercles culturels de la Faculté de lettres de Kinshasa délocalisée stratégiquement par Mobutu dans la capitale du Katanga.

Jean Bofane revient sur son expérience en tant qu’éditeur au début des années 90 avant son exil. Avec le sourire que l’on retrouve chez ses personnages de fiction, énumèrent malgré les promesses de liberté de ce secteur d’activité par le régime mobutiste aux abois, les faits de terreur et d’oppression sur les éditeurs. Pillage et dynamitage du matériel. Autres espiègleries.

Il raconte l’aventure des bandes dessinées qu’il a diffusées par le canal d’un réseau alimentant le grand marché de Kinshasa. Il décrit le processus de création dans ce contexte corrosif. Il constate que les produits tels que son roman « Mathématiques congolaises » auraient du mal à circuler dans le format congolais actuel. Mais il envisage les choses avec optimisme.

Julien Kilanga Musinde,  directeur des langues et de l’écrit à l’Organisation Internationale de la Francophonie (O.I.F.) revient sur la variété de l’édition qu’elle fut de nature confessionnelle, étatique, universitaire. Il constate son cloisonnement et son aspect principalement local. S’il fait le constat du retard de la production littéraire congolaise sur la scène africaine, il souligne l’émergence de l’essai politique dans les années 90.
Il revient sur la stratégie de diffusion dans l'espace francophone qui se met progressivement en place pour établir des ponts entre l'Europe et le continent africain en général, la RDC en particulier en termes de diffusion des oeuvres. Il cite notamment Afrilivres (constitution de trois pôles de diffusion - Afrique du Nord, Afrique de l'Ouest, Afrique centrale) et Espace Afrique International.

Les questions de l'auditoire ont donné lieu à des éclairages intéressants. Je retiendrai en  particulier la sentence de Jean Bofane : "Parler, écrire, cela reste des actes dangereux en RDC".

Les assassinats de journalistes congolais sont là pour en témoigner

mercredi 17 mars 2010

The BOBS 2010's Awards : Chez Gangoueus nominé !

Les  BOBs Awards  sont à la blogosphère, ce que les Césars sont au cinéma français ou encore les « Grammy‘s Awards » à la musique américaine. Je ne me la pète pas, je vous brosse juste le tableau.

« Chez Gangoueus » est nominé parmi les 11 meilleurs blogs en français dans le cadre de la finale du concours the BOBs (Best of the Blogs) de la radiotélévision allemande Deutsche Welle. C’est la surprise de taille XXL de la semaine.

Je m’étais inscrit un peu en dilettante, il y a quelques mois et entre nous, cela m’était sorti de la tête depuis. Au point où, le courrier des organisateurs a failli passer à la poubelle comme les nombreux spams que je reçois régulièrement.

C’est un bel honneur qui m’est fait, et, comme le disait un ami blogueur « quelque soit la suite des événements, c’est une belle reconnaissance ». Merci aux organisateurs de s’être penchés sur le cas de Gangoueus.

Bon. On évolue un peu comme au Festival de Cannes, version web 2.0. Il y a le Prix du Jury et le Prix du Meilleur blog en français décerné par le vote des internautes. C’est à ce niveau que vous pouvez agir, sans vous faire arnaquer comme à la Nouvelle Star avec des SMS au coût exorbitant.

La compétition est intéressante, les différents blogs sont de très bonne facture. Certains misant sur le contenu, une thématique très spécifique, d’autres alliant élégance et pertinence. Les domaines de traitement sont très différents, ce qui complique les modalités du choix. En tant que blogueur lecteur touchant aux lettres africaines, je me sens le représentant de deux tendances : la blogosphère de lecture et la BlogAfrique.

Ce concours me semble être, au-delà du simple cas de mon blog, une formidable opportunité de faire découvrir à votre entourage la richesse du cyber journalisme et de la blogosphère. Bloguer, c’est prendre la parole. Et cette parole mérite d’être entendue. Seulement, comment se faire  entendre dans l’océan d’informations dans lequel notre génération règne ?

Alors communiquez sur ce concours, découvrez les différents blogs et accessoirement :

Votez Gangoueus en cliquant par ici :
THE BOBs

mardi 16 mars 2010

Marie N'Diaye : Trois femmes puissantes



J’ai terminé ce week-end la lecture du récent Goncourt de Marie N’Diaye. Trois femmes puissantes. Et je ne sais pas vraiment par quel bout prendre ce roman, tellement il y a des choses à dire.

Le roman « Trois femmes puissantes » s’apparente à la narration de trois parcours de femmes. C’est effectivement la première impression que le lecteur se fait lors de l’entrée en matière avec l’histoire de Norah. Métisse comme l’auteure, cette femme mène sa vie à Paris où elle est avocate, mère d’une fille, évoluant dans une famille qu’elle a recomposée avec Jakob, une sorte de parasite, et la fille de ce dernier. Norah a tant bien que mal bâti un édifice de sa vie à force de rigueur et de sacrifice. Édifice qui se lézarde avec l’intrusion de Jakob...


Comme c’est souvent le cas dans nos tranches de vie terrienne, une nouvelle épreuve s’ajoute à ce contexte déjà branlant quand son père, basé à Dakar, lui demande en toute urgence de venir au Sénégal...

Ce premier texte offre un premier portrait qui, dans le voyeurisme conscient ou inconscient du lecteur, pourra paraître comme le plus autobiographique de ce roman. Au fil des pages, c’est la figure du père que Norah ou les événements nous révèlent. Une figure paternelle qui s’apparente à des portraits que j’ai entendus ça et là dans mon entourage... La figure africaine ayant abandonnée des enfants en Hexagone prend la forme d’une hydre monstrueuse (pléonasme). Ce retour à une source va s’avérer extrêmement violent. Les hommes n’étant pas figés dans le marbre, la confrontation entre Norah avec son père éclate pour un motif auquel elle ne s’attend pas... Le style de ce premier texte n’est pas forcément laborieux, mais il faut prendre le temps de se faire à cette écriture soignée, faite de longues phrases. La chute laissera le lecteur sur sa faim ou  plutôt avec de nombreuses pistes.

Aussi étonnant que cela pourrait paraître, c’est à partir des divagations d’un homme que semble se former le portrait de la 2ème femme puissante. Rudy Descas nous livre ses états d’âme le temps d’une journée. L’homme est à la dérive. Et il tente de garder prise sur Fanta, une jeune sénégalaise qui est venue se perdre dans un trou perdu de la France profonde sur son incitation. Mais la femme puissante est-elle celle qui obsède ou celle à qui on croit tout devoir ? Marie Ndiaye brouille les pistes. Elle joue avec son lecteur à cache-cache. Ce second texte m’a paru long à lire jusqu’à ce que j’arrive au bout de l’escalade. L’art de l’écriture est aussi dans le bouquet final que l’on offre. Ici l’écriture suit le chemin tortueux et torturé du donologue intérieur de Rudy. Intéressant.

Le lecteur attentif fera le lien entre Kadhy Demba qui est le personnage principal du dernier texte. Peut-on aussi facilement passer d’un imaginaire, d’un système de pensée à un autre ? D’une avocate métisse à un enseignant blanc expatrié pommé ? De cet enseignant à une veuve sénégalaise illettrée ?  Marie Ndiaye y arrive. Avec aisance. Ce dernier texte est sûrement le plus désespéré. Celui qui draine le plus de poésie aussi. 

Tous ces personnages naviguent entre la France, l’eldorado recherché, et le Sénégal terre de contraste. Avec un tel intitulé, on pouvait s'attendre à un texte féministe. Mais les choses sont beaucoup complexes que cela. Si la figure misogyne du père est contestée par une femme, ce sont bien des femmes qui persécutent une veuve sans ressource. La vérité est ailleurs, c'est certain.

Naturellement, on cherche les passerelles entre ces textes qui ne sont pas des nouvelles. Elles ne sont pas là ou on les attend. C’est avant tout une histoire de volatiles. Ne sont-ils pas la représentation de nos âmes ? Un texte très riche, dont je n’attendais pas grand-chose et qui m’a beaucoup touché par les parcours individuels qu’il propose et la spiritualité qui l’anime.

Bonne lecture !



Edition Gallimard, 1ère parution en 2009
Prix Goncourt 2009, 316 pages

Vénus de Suzan-Lori Parks à l'Athénée Théâtre Louis Jouvet



Gina Djemba est la vénus hottentote

J’ai pu assister le week-end dernier à la représentation Vénus à l’Athénée Théâtre Louis Jouvet de Paris. Il s’agit de l’adaptation de la pièce de théâtre de la dramaturge américaine Suzan-Lori Parks. Cette pièce met en scène l’histoire très particulière de celle qui fut désignée sous le terme de Vénus hottentote. C’est une référence qui est souvent revenue dans mes lectures sans que j’eusse pris soin de m’enquérir de l’histoire véritable de ce personnage.

De quoi s’agit-il ? Trois ans après l’abolition de la Traite négrière au Royaume Uni, débarque une africaine extraite de sa tribu hottentot. Monts et merveilles lui ont été promis pour qu’elle quitte l’Afrique australe pour Londres. Mais elle ne servira que de bête de foire, exposée nue dans des représentations circassiennes. L’histoire prendra une tournure plus délicate quand, par l’entremise d’un médecin français, elle est transférée à Paris pour être le fruit des études cliniques dans les facultés de médecine parisiennes.

La pièce remet en perspective cet épisode douloureux de l’histoire. Par une mise en scène très originale, contemporaine me dira-t-on, on découvre cette Vénus remarquablement interprétée par Gina Djemba. Ses interlocuteurs, ses protagonistes sont remarquablement joués par des comédiens qui nous plongent dans l’ambiance de l’époque, avec un jeu qui emprunte tantôt à la fois à la comédie musicale, tantôt au burlesque. La Vénus n’est pas un être idéalisé. Certes, victime, elle n’en est pas moins dans cette pièce un personnage vénal, qui porte un regard méprisant sur la terre merdique d’où elle vient. Dans l’exploitation dont elle est l’objet, la quête de l’amour ou en tout cas, le besoin d’être aimé semble la seule planche de salut à laquelle elle s’accroche, là où des scientifiques attendent sa disparition pour mieux procéder à leur dissection du chaînon manquant.

Le déterreur de mort clame haut les références biographiques extraites de carnets de scientifiques, d’articles de journaux, de compte rendu de procès en exhibition. Il y a une ambiance que je qualifierai de « gothique ». Tout est sombre. Le décor. La luminosité très faible. Sauf le fantastique arrière-train « truqué » de la Vénus. Une pièce qui met quelque peu mal à l’aise. Elle met en scène magnifiquement l’absurdité de la condition humaine, le drame de l’ignorance quand elle est le fait des plus grands savants aveuglés par l’idéologie raciste de l’époque. Mais j’ai eu un peu de mal à adhérer à la deuxième phase de ce spectacle de 2h25, plus fictionnelle, plus improbable sur certains aspects.

Il n’empêche. Pour le jeu des acteurs, la mise en scène originale et pour découvrir cette Vénus venue d’Afrique, je vous recommande vivement cette pièce.

Vénus, texte de Suzan-Lori Parks, mise en scène de Christèle Alves Meira
Les réservations peuvent être faites au 0153051919  du 11 au 27 Mars 2010.



Suzan-Lori Parks - Source : Mount Holyoke College


dimanche 14 mars 2010

Tidjani J. Tall : Fixing Africa

"Les chiens ne font pas des chats". 
Pour moi qui traînait ma carapace dans l'Ouest africain pré-colonial et colonial lors de mes dernières lectures, le nom de famille Tall a tout de suite évoqué un personnage récurrent et historique. El Hadj Omar Tall qui fut le grand conquérant toucouleur qui soumit de nombreuses populations toucouleur, peules ou bambaras pour ne citer que celles là. Un lien réel puisque, cet illustre personnage est l'aïeul de Tidjani J. Tall.

Et il faut croire que notre homme est aussi en ambitieux que son ascendant puisse qu'il envisage ni plus, ni moins que de réparer l'Afrique.

Le postulat de ce polytechnicien est assez simple. L'Afrique héritée du découpage des puissances coloniales en 1885 à Berlin n'est pas viable. Constatant l'échec des micro-états actuels et de leur absence de poids sur la scène internationale, le projet de ce malien (dans l'ancienne configuration) est de passer comme il le dit lui-même de 53 pays à  la traine à  4 super-fédérations pour 2030.

Dans un texte disponible en téléchargement libre sur Internet, Tidiane Tall pose le débat qu'il veut le plus large possible et sa vision extrêmement optimiste de l'Afrique en 2030. Sa démarche repose sur le désastre économique, politique et socioculturel des états actuels, la violence, l'instabilité et la corruption. Son optimisme puise sa source dans l'énergie avec laquelle Barack Obama a franchi des barrières de préjugés pour devenir le 44ème président des États unis d'Amérique.
L’Afrique doit de toute urgence intégrer ses économies. L’approche en solitaire qui marqua les efforts de développement de l’Afrique depuis l’indépendance s’est caractérisée par un échec total.  Page 17, document pdf

Tidjani Tall revient également sur la raison de l'échec des mouvements panafricains. Pour les initiatives des leaders Marcus Garvey ou Mouammar Kadhafi, l'auteur affirme que la faillite de leurs projets se résume à une question de marketing. Qu'est-ce que les dirigeants actuels ont-ils à tirer de cette démarche? Qu'en est-il des populations? Le but de ce texte est d'impliquer les sociétés civiles africaines dans la compréhension de ce projet un peu fou, mais qui correspond à l'aspiration de beaucoup.

Le rassemblement dans de grands ensembles est une nécessité absolue pour mieux absorber les coups de la mondialisation et des crises économiques :


En période de crise, les grands pays pauvres sont plus efficaces que les petits pays pauvres. Ils disposent en effet des moyens nécessaires pour faire face aux situations d’urgence et préserver l’ordre public. La taille d’un pays est également un facteur dissuasif considérable face aux voisins opportunistes qui désireraient tirer profit d’une période difficile pour attaquer un pays petit ou vulnérable. Page 20, document pdf.

Il définit des barrières à franchir pour la réussite de ce projet pharaonique:

Les structures sociales
L'environnement politique

Tidjani Tall énonce la nécessité, pour la mise en place d'un tel projet, d'un renouvellement de la classe dirigeante actuelle, par le moyen d'une démocratie redonnant aux peuples  africains la possibilité de ce choix. Faire ainsi de l'africain non plus un assisté mais un contribuable. Et permettre une meilleure lutte contre la corruption des élites.

Dans la dernière phase de son texte, Tidjani J. Tall propose ces quatre super-structures. Je  vous propose d'aller sur son site pour vous faire une idée du découpage que propose le polytechnicien. Ce sont, avant tout, des propositions. Pertinentes, concrètes et ne se résumant pas à la formule "y a qu'à faire ceci ou cela...". Une réflexion qui se veut en amont des futures crises à venir, lorsque la jeunesse africaine rejettera cette place à laquelle on a assigné ce continent.


"Il viendra un moment ou la masse décidera qu’elle ne veut plus être à la traîne du reste de la planète, afin qu’une petite élite de leurs pays puissent être les premiers financièrement. Lorsque cette masse critique de mécontentement est atteinte, la quête de solutions se fera hors des sentiers battus et au-delà des entités et groupes socioéconomico-politiques actuels.

La contribution modeste de cette initiative (Réparer l’Afrique) consiste à encourager les élites et la jeunesse d’Afrique à commencer à penser avec courage dès aujourd’hui, sans attendre une explosion sociale généralisée. La jeunesse d’Afrique est en quête d’une vision qui puisse porter son enthousiasme. Les alternatives qui se présentent à elle actuellement mènent toutes à la ruine et à la destruction." page 48 pdf.

On pourra discuter du choix de l'auteur dans la constitution des super-structures. Les entités se basent principalement sur des motifs économiques et dans une forme de volonté de leadership. Cette approche associe donc des peuples qui sur le plan culturel n'ont pas toujours eu les mêmes affinités. De plus, Tidjani Tall ne démantèle pas les anciennes frontières. Il les rend poreuses dans ces nouvelles structures. Certains groupes en prennent pour leur grade, comme les Fangs camerounais ou gabonais qui resteront écartelés sur deux supers-fédérations différentes par exemple. On peut se demander si ces structures pourront protéger par l'armature de leur constitution ces différents peuples de la corruption de leurs élites. Car, en quoi le modèle proposé, ou les nouvelles générations offrent-ils des meilleurs gages de service des leaders? On peut discuter aussi du modèle sur lequel s'appuie le propos de Monsieur Tall. Les Émirats Arabes Unis ont la particularité de s'appuyer sur une population de même souche, si on peut me permettre cette expression. Si l'Afrique est perçue comme une entité unique aux yeux des occidentaux ou des orientaux, les africains savent que les particularismes sont nombreux. On serait tenté de regarder de près les échecs de grandes fédérations sur le sol africain comme le Nigeria ou l'Éthiopie. Mais encore une fois Tidjani J. Tall lance le débat, se servant de la technologie pour mettre le citoyen africain face à ses responsabilités.

Bonne lecture.

Tidjani J. Tall, Fixing Africa
Document téléchargeable sur Réparer l'Afrique



jeudi 11 mars 2010

Agitation au mois de mars

Il se passe pas mal de choses courant mars sur la place parisienne. Bien que l’hiver rude se prolonge indéfiniment, l’occasion nous est donnée de nous réchauffer, voir de nous friter sur des sujets passionnants. En cette année du cinquantenaire des indépendances, je tiens tout de suite à signaler quelques événements :

Congophonies Chacha dans le cadre agréable du Centre Wallonie-Bruxelles de Paris sous la férule de Colette Braeckman, écrivain et journaliste belge.

Au programme :


Le 15-16 Mars 2010, 20h   : Africare / Afrique, Icare, un continent, un mythe. Une pièce de théâtre mise en scène par Lorent Wanson.
Le 16 Mars 2010, 18h      : L’or noyé de Kamituga, documentaire de Yvon Lammens et Colette Braeckman (1h10)
Le 17 Mars 2010, 18h         :  La circulation des idées et des œuvres dans le Congo d’aujourd’hui, soirée animée par Colette Braeckman, avec la participation des écrivains congolais In Koli Jean Bofane, Nasser Mwanza, le réalisateur Balufu Bakupa-Kanyinda, l'ambassadeur de RDC au Bénélux et auprès de l'Union européenne Henri Mova Sankanyi, le chercheur Marie-Soleil Frère (Université Libre de Bruxelles), le directeur des langues et de l'écrit à l'OIF, Julien Kalanga Musinde.
Le 18 Mars 2010, 18h    : Patrice Lumumba figure charnière de la colonisation et de la décolonisation. Soirée animée par  Colette Braeckman et Alain Beremboom.
Table ronde avec Ludo de Witte (sociologue), Claude Nemry (écrivain) et Jean Omasombo Tshonda (chercheur). 

Les conditions plus précises de réservation sont à glaner sur le site du Centre Wallonie-Bruxelles.
http://www.cwb.fr/


Les conférences de Dominic Thomas au Musée du Quai Branly


J’ai apprécié l’intervention du professeur Dominic Thomas lors du colloque sur les littératures noires à propos de la question de la littérature-monde en langue française. Ce regard extérieur d’un universitaire américain sur ce mouvement embryonnaire, ses lacunes et ses atouts m’a paru très intéressant.

Le responsable de la chaire des Littératures francophones de la célèbre université californienne UCLA, revient sur les lieux de son premier crime pour une série de conférences dont voici le programme :

LES QUESTIONS POSTCOLONIALES DANS L’ESPACE PUBLIC
Mardi 16 mars – salle de cinéma – 14h à 17h
Avec chercheurs et doctorants en France, ouvert au public
Avec Dominic Thomas, Sarah Frioux-Salgas, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Véronique Rieffel, Nacira Guénif-Souilamas, Françoise Vergès


LA LITTERATURE AFRICAINE 50 ANS APRES LES INDEPENDANCES
Jeudi 25 mars – salle de cinéma – 14h à 17h
Avec Dominic Thomas, Léonora Miano, Alain Mabanckou, Nicolas Martin-Granel, Abdellah Taïa, Salim Bachi, Faïza Guène

Voir le programme complet.

Le timing n'est pas tout à fait parfait puisque l'événement qui suit aura lieu en Avril 2010, mais je ne résiste pas à vous glisser cette information pour vos agendas :


Séminaire Manuscrit francophone 2009 - 2010

ECRIVAINS FRANCOPHONES : LES PROCESSUS DE LA CREATION
 
Le 2 avril 2010 (14h30 - 16h30)

Nicolas Martin-Granel « "Le quatrième côté du triangle" ou la quadrature de sexe : approche génétique du "continent noir" dans la fiction de Sony Labou Tansi »

Lieu: ITEM, ENS, 45 rue d'Ulm 75005. Salle IHMC, esc. C, 3e étage


Il y a aussi du théâtre pour votre gouverne :
Vénus, la pièce de théâtre de Suzan-Lori Parks mettant en scène le drame qui entoura la vénus hottentote au début du 19ème siècle. Au Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet. Mise en scène par Cristèle Alves Meira.

Plusieurs dates au mois de mars. Pour plus d'information consulter le site du théâtre.


Enfin, l'acteur Emil Abossolo-Mbo interprète son spectacle Champs de sons au théâtre de la Reine Blanche de Paris, tous les dimanches du mois de mars à partir de 15h30.
Amusez-vous bien!

jeudi 4 mars 2010

Interview de Léonora Miano sur Les aubes écarlates

On ne présente plus Léonora Miano qui a réussi à s'imposer dans le paysage des lettres contemporaines tant françaises que francophones avec des textes où le style, l'écriture se mettent au service de l'exploration d'une thématique avec beaucoup de profondeur. L'auteure camerounaise a accepté de revenir sur son dernier roman Les aubes écarlates. Bonne lecture !
En gras, mes questions

Léonora Miano -

Après la publication de trois romans et deux recueils de nouvelles, vous avez publié en septembre 2009, Les aubes écarlates au Plon. Quelle a été la réception de ce texte par le public français et plus généralement francophone ?

Le roman a été très bien accueilli. Il interroge le silence subsaharien concernant la Traite transatlantique et les possibles répercussions de cette absence de parole, mais il le fait, je crois, sur un mode non accusatoire.


Ce livre clôt une « suite africaine », la trilogie que vous avez consacrée à l’Afrique au travers des romans « L’intérieur de la nuit », « les contours du jour qui vient » et « les aubes écarlates ». On ressent dans le choix des titres, une volonté d’exploration des ténèbres dans lesquelles ce continent semble plongé et une volonté de proposer les voies de sortie de ce long tunnel. Est-ce votre approche et êtes-vous satisfaite?

Je ne peux laisser dire que le Continent serait plongé dans les ténèbres. Il est peut-être, parfois, dans une sorte de « nuit de la conscience. » C’est à l’éveil que je souhaite l’appeler. Nos peuples sont blessés, meurtris par une Histoire que nous n’avons pas toujours pris la peine d’analyser, de comprendre. Mes romans décrivent ce à quoi nous sommes conduits parce que notre conscience de nous-mêmes s’est dégradée.

Je serais satisfaite si j’avais le sentiment qu’on comprenne ma démarche. Ce n’est pas vraiment le cas, chez les Subsahariens installés en Europe…



Vous avez choisi de redonner la parole à ces milliers, sinon des millions d’africains qui périrent lors de la traite négrière et dont les cadavres furent jetés par-dessus bord des navires négriers. Pourquoi le choix de cette thématique, quel a été l’élément déclencheur de votre démarche ?

Ce sujet m’habite depuis toujours, mais il fallait de la maturité pour oser l’aborder. Ce sont des Subsahariens qui ont été déportés, enchaînés, réduits en esclavage. Il n’est pas normal que les disparus de cette tragédie n’aient pas de sépulture, même symbolique, sur leur sol natal. Les aubes écarlates est le mausolée que je leur offre. Je vous conseille, si vous ne l’avez pas encore vu, de vous procurer le film de Guy Deslauriers, intitulé Le passage du milieu. Vous comprendrez pourquoi il faut à tout prix que l’Afrique ait un propos sur les traites transatlantique et arabes.


On vous sent habitée par les voix de ces âmes damnées, il y a comme quelque chose de mystique dans ces exhalaisons qui entrecoupent la narration principale (le récit du parcours d’un enfant-soldat). Dans quel contexte les avez-vous écrites (ces exhalaisons)?

Il n’est pas possible de parler de « contexte. » Je voulais rendre hommage à ces disparus en leur donnant la parole. Pour moi, ces voix venues d’un au-delà qui est aussi en nous, devaient s’exprimer de manière poétique et spirituelle. L’Afrique reste une terre de spiritualité. Elle chérit habituellement ses morts, les vénère en certains endroits. Comment comprendre que ceux-là aient été oubliés ? Ils avaient souvent été choisis pour leur force, leur jeunesse, leurs talents. Ils nous ont cruellement manqué, puisque nos espaces étaient moins peuplés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Une part de nous a péri avec eux et ne nous sera pas restituée si nous n’allons pas la récupérer. C’est notre devoir.



Vous vous appuyez sur les croyances qui entourent le culte des ancêtres, très affirmé chez les populations bantoues, pour émettre l’hypothèse d’une Afrique tourmentée, violentée par les âmes damnées de ces hommes et de ces femmes qui ne connurent point de sépulture. C’est une approche très originale. Quel regard portez-vous personnellement sur ces croyances magico-religieuses?

Bien des peuples non bantous croient à l’au-delà, à la capacité des morts à se manifester dans le quotidien des vivants. Je me méfie des superstitions, tout en conservant, à ma manière, le sens du sacré. On n’abandonne pas ses morts. C’est indigne.




Le principal enjeu de votre roman semble se cristalliser sur la question de la mémoire, et du silence collectif sur la question de la traite en Afrique. L’absence de lieu de mémoire en Afrique. Comment expliquez-vous cette omerta qui touche même les élites africaines?

C’est assez simple, au fond. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte.

1/ L’Afrique a une position complexe dans le trafic négrier, puisqu’elle est à la fois du côté de la responsabilité et du côté des victimes. Regarder cette histoire, en parler, c’est se souvenir qu’elle n’aurait pas eu lieu sans collaborations locales. Je souhaite que cela nous conduise également à honorer ceux qui ont résisté et à prendre en considération le fait que des familles, des proches, ont pleuré tous ces déportés. Ils comptaient pour des gens.

2/ Les abolitions de la Traite et de l’esclavage ont enfanté la colonisation, à travers laquelle les Subsahariens ont pratiquement été réduits en esclavage chez eux, par leurs partenaires de Traite. Et dans la mesure où l’Afrique n’a pas profité de la Traite, il est difficile, pour les Africains, d’étudier cette histoire sans se sentir un peu les dindons de la farce.

3/ Le trafic humain n’a pas disparu de notre continent. L’analyse de la Traite pousserait donc à un aggiornamento culturel, visant à éradiquer des pratiques qui ont favorisé le commerce des esclaves.

4/ Aujourd’hui, contrairement à hier, les Subsahariens, surtout lorsqu’ils sont en Occident, considèrent qu’il existe une fraternité de couleur entre les Noirs du monde entier. Ils éprouvent donc des difficultés à parler d’un sujet qui mettrait leurs ancêtres en position d’avoir « vendu leurs frères. »

Voilà ce que je peux dire, en quelques mots, des freins qui persistent.



La folie d’un de vos personnages va servir d’exutoire. Est-ce un artifice littéraire ou est-ce plutôt une marginalité nécessaire du personnage pour se défaire des discours récurrents renvoyant à l’Occident l’essentiel de la responsabilité de la Traite négrière ? Quels sont les fous ou les folles pour vous aujourd’hui, qui peuvent bousculer nos sociétés africaines ? Les écrivain(e)s ?

Le fou est celui qui ne pense pas comme nous, celui dont la parole nous perturbe. Cela ne signifie pas qu’il ait tort. Le personnage d’Epupa est « possédé » par les disparus. Poreuse à leur souffrance, elle la transmet aux vivants. C’est une médiatrice.



Il y a une dimension spirituelle très forte dans ce dernier ouvrage. Vous relevez de nombreux paradoxes dans le rapport des africains avec leurs croyances magico-religieuses. Pensez-vous que la problématique africaine du développement se résume à cette question ?

On ne peut résumer la problématique du développement à un seul aspect de la vie africaine. À mon avis, il faut aussi prendre en compte le fait que la colonisation ait laissé, dans nos pays, des systèmes étrangers à nos conceptions. Nous devons comprendre ce que l’Histoire a fait de nous et nous redéfinir. La manière dont nous abordons les questions économiques et politiques dépend aussi de cela.



En lisant votre roman, j’ai pensé au texte de Toni Morrison, « Beloved », avec cet univers sombre où un fantôme hante le quotidien de Sethe, l’ancienne esclave. Y-a-t-il une influence de l’auteure américaine dans votre travail ?

Je n’ai pas du tout songé à Beloved, mais je connais très bien ce roman, puisqu’il était la matière de mon mémoire de maîtrise.



Les personnages principaux sont souvent des adolescents ou des jeunes adultes. Epa, l’enfant-soldat, Musango l’enfant-sorcière ou encore Ayané l’étudiante et jeune femme marginale de son village. On a l’impression que sous votre plume, il y a comme un jugement de l’ancienne génération et, qu’il n’y a plus rien à attendre de cette dernière si on se base sur sa faillite – qui est très souvent mise en scène dans vos textes. On pense à Ié, à la mère de Musango, etc. Est-ce votre point de vue ?

Peut-être suis-je restée une enfant ? En tout cas, j’appelle de mes vœux une nouvelle génération de dirigeants africains, qui n’auraient pas macéré dans la matrice coloniale. Ils ont fait leur temps.



Quel regard portez-vous sur le roman de Kangni Alem, Esclaves, qui aborde également la traite, l’esclavage et plus précisément la question des Afro-Brésiliens ?

Le roman a des qualités. Je suis contente d’y avoir découvert la figure d’un monarque ayant existé, et qui refusait de pratiquer la Traite. Il fut destitué pour cela, banni de la mémoire de son peuple.

Je salue le travail de Kangni Alem. Si vous faites une étude là-dessus, vous verrez que, toutes générations confondues, les écrivains subsahariens ont évité le sujet de la Traite négrière. Même ceux de la Négritude, qui fraternisaient pourtant avec des Antillais, ici à Paris.



Quel sera le sujet de votre prochain roman ?

Je ne peux pas vous le dire… Et il faudra l’attendre un peu. Je ne le prévois pas avant 2012. Avant, j’espère la parution de nouvelles afropéennes. Je m’intéresse beaucoup aux populations noires de France. De manière non exotique.



Quelles sont vos plus belles lectures de 2009 et de ce début d’année que vous proposeriez aux lecteurs de ce site?

Pas forcément des livres récents. En cette période morose, je voudrais qu’ils rient un peu, tout en réfléchissant. Je conseille donc Effacement et Désert Américain de Percival Everett. J’adore ce qu’il fait.

Source Photo - Miami Book Fair International

mardi 2 mars 2010

Gilbert Gatoré : Le passé devant soi

Il y a des textes comme cela. Des ouvrages dont vous ne savez par quel bout les prendre. Parce que comme la peinture d’un grand maître, vous avez le sentiment que quelque soit l’angle d’observation, l’opportunité de saisir un élément nouveau, édifiant, décapant vous sera offerte.


J’étais curieux ces deux dernières années de découvrir le texte de Gilbert Gatoré. Jusqu’à présent je n’avais lu le drame rwandais que par le prisme d’auteurs étrangers comme Véronique Tadjo ou Tierno Monemembo. Une curiosité due à la jeunesse de l’auteur et au bouche à oreille extrêmement positive qui entoure cet ouvrage depuis sa parution.

Dans « Le passé devant soi », Gilbert Gatoré nous propose la narration de deux histoires apparemment distinctes, mais qui sont en fait liées par la folie du génocide de 1994. D’une part, celle de Niko « Le singe », jeune homme qui s’est exilé sur une île légendaire protégée par des interdits, loin de la communauté des hommes. D’autre part, celle d’Isaro, une jeune fille, belle et brillante, en France, adoptée très jeune au Rwanda par un couple français suite à l’épuration ethnique.

Pendant que le lecteur ignore complètement les raisons des errances de Niko, lui aussi adopté mais par une tribu de singes au cœur de la grotte de l’île qui lui sert de refuge, Isaro se pose soudainement la question trop longtemps enfouie du Rwanda.

Alors commence la trame complexe de ce roman. Une voix off supplémentaire vient s’ajouter aux deux discours pour mettre en garde le lecteur face aux dangers du cheminement qui lui est proposé.

Ce sont deux parcours de vie qui nous sont présentés, ici. Deux itinéraires singuliers. Entre le personnage de Niko qu’il nous est donné de voir grandir, marqué par une naissance peu orthodoxe et un mutisme complet, ce personnage muet, au physique d’Apollon tant qu’il n’offre pas un sourire malencontreux révélant l’horreur. Niko est un anonyme. C’est d’ailleurs ce que signifie son nom. Il vit enfermé dans sa solitude et son imagination fertile, se liant d’amitié avec une chèvre faute d’humain disposé à l’extraire de sa bastille…

« Son visage et le reste incarnaient l’harmonie et la grâce. Mais lorsque, pour sourire, il dévoilait les dents aussi immenses que miteuses et désordonnées, il paraissait un singe à certains, un démon à d’autres. Il fallait être habitué ou averti pour soutenir ce sourire sans manifester aucun signe de répulsion. »
Chap. 7, 120.

Tout bascule quand la recommandation du père distant n’est pas respectée.

« Je t’avais pourtant dit de ne jamais céder à ceux qui ont les réponses. »
 Chap.10, 185.

J’ai encore les tripes nouées quant à la tournure que prennent les événements pour ce jeune homme. C’est d’ailleurs l’une des postures de Gilbert Gatoré, de ne pas donner de réponse aux nombreuses questions qu’il pose, de ne pas se poser en juge. Il n’affirme rien, il interroge, les certitudes semblent trop engagentes, trop destructrices pour lui ou pour ses personnages. C'est une posture délicate que j'avais déjà ressenti en lisant le chef d'oeuvre Toni Morrison, Beloved. Une mère tue son enfant. Un homme laisse exploser sa violence intérieure longtemps tue et il massacre et il coordonne des tueries.

Isaro prend le chemin inverse. Du moins la narration proposée à son sujet est plutôt un travail de reconstitution, un travail de mémoire. Alors que dans son exil doré, surprotégée par ses parents adoptifs, elle semble avoir étouffée son passé, un flash à la radio va tout faire remonter à la surface. Comme un tsunami, tout son univers policé va être ravagé, révélant de vieilles blessures purulentes.

« Elle est contente de constater que ce monde, qui ne doit avoir changé en rien, lui est devenu totalement étranger aujourd’hui. Ce n’est qu’en songe qu’elle y retourne et s’entend poser la question qu’elle avait formulée, après l’obligatoire ronde de bises :
- Vous avez écouté les informations ce matin ?
Personne ne releva son intervention, alors elle recommença :
- Vous avez entendu ce sujet incroyable sur les prisons ?
- Oui, tu veux dire là où ils se sont massacrés il y a quelques années ? Qu’est-ceque tu veux, une horreur pareille implique beaucoup de coupables donc beaucoup de prisonniers. C’est normal.
- Que veux-tu ?...
- C’est terrible, mais bon… ajouta une voix sur un ton compatissant, en levant ses deux mains et en les lâchant sur ses deux cuisses, comme pour conclure. »
 page 28, collection 10-18.

Isaro monte un projet dont la finalité est de constituer un recueil de témoignages sur cette folie meurtrière auprès des prisonniers de ces fameuses prisons rwandaises et elle embarque pour ce pays.

Le reste, il faut le lire. La structure narrative est parfaitement élaborée. On passe d’un personnage à l’autre sans difficulté. Seul notre regard évolue. Le lecteur est tenaillé. Parce que les interrogations des personnages quand ils doutent, l’interpellent. Quand les sables mouvants les absorbent, on a dû à se différencier de cela, de ça. Car la lumière comme la part de ténèbres est en nous. Et c’est là toute la force, toute l’intelligence de ce magnifique roman. Les avertissements de l’auteur ont donc du sens.

Bonne lecture,

Gilbert Gatoré, Le passé devant soi
Edition Phébus, collection 10-18, 184 pages, 1ère parution en 2008
Prix Ouest France /Etonnants voyageurs, 2008


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lundi 1 mars 2010

Génération "Corsair" a 15 ans

Ne croyez pas que je suis mandaté par cette compagnie aérienne pour lui faire un peu de publicité. A vrai dire, Chez Gangoueus est un site encore trop modeste pour ce genre de mercatique et entre nous, ce n’est pas du tout ma tasse de thé.

En fait, au courant de ce mois de février 2010, j’ai reçu un courriel d’un ami me faisant état de retrouvailles entre plusieurs membres de notre promotion de la faculté des sciences de Brazzaville. Des « corsairiens », comme moi. Tout de suite, je vous vois me tomber dessus en me disant :

« Gangoueus, c’est quoi ce charabia ? D’abord on dit corsaires et non corsairiens. Et puis, tu bouquines trop mec, depuis quand as-tu fréquenté Francis Drake ou Surcouf ? ».

Là, je vous arrête tout de suite, je lance un coup de sifflet et je dis :

« Les mecs, les mèches, balle à terre, il faut que je vous explique ».

Bien que je n’en donne pas vraiment l’impression, j’ai fait des études scientifiques. En 1991, je les ai débutées à Brazzaville à la faculté des sciences. Maths et physique pour le fun. Ambiance houleuse dans les amphis, boss relax pour certains, "système" pour les autres, les mecs qui arrivaient dans ces sections n’étaient pas là pour rigoler.


Le Congo sortait d’une conférence nationale épuisante et passionnante où nos élites tentèrent de laver le linge sale en public, revenant avec plus ou moins d'objectivité sur 20 ans de marxisme-léninisme et pour faire plus simple 25 ans de monopartisme avec toutes les dérives totalitaires imaginables, les crimes et blessures associés.


Ma première année en faculté coïncidait donc avec la fameuse période de transition devant préparer des élections libres dans ce pays avec toutes les suspicions envisageables. L’ambiance dans cette faculté restera pour moi un souvenir inoubliable. Entre les cours houleux de l’après-midi, la fascination des étudiants à l’endroit de certains profs, le catch de ces derniers se gargarisant souvent du fait qu’aucun étudiant n’ait obtenu leur Unité de Valeur. Etrange conception de l'enseignement. C’est une époque, pour le passionné de littérature que j’étais déjà, où je voyais passer dans les allées de notre fac légendaire, Emmanuel Dongala, professeur de chimie et romancier...

Malheureusement, durant l’année qui suivra les élections libres de 1992 qui porteront au pouvoir le professeur Lissouba (ancien directeur de la fac des sciences, agronome et professeur en génétique, ce détail a son importance), le climat va très rapidement se détériorer. Je ne rentrerai pas dans le détail de la première phase des guerres civiles qui vont ensanglanter le Congo durant les 90. Mais dans ces combats fratricides, alors qu’on s’orientait vers une année universitaire blanche, la faculté des sciences fut tout simplement pillée et brûlée. Le symbole était trop beau en plein cœur d’un des quartiers de l’opposition de l’époque pour ne pas le détruire. Voilà comment par un acte politique et militaire, ce havre de la recherche scientifique fut saccagé au grand dam de ses étudiants et de ses chercheurs. Ainsi va l’Afrique.

Ancienne entrée de la faculté des sciences


Après une année académique 1993/1994 invalidée, les autorités congolaises réagirent de manière tout aussi spectaculaire en affrétant un Boeing 747 de la compagnie Corsair à destination de trois pays d’Afrique de l’ouest, avec à son bord près de 400 étudiants issus de cette faculté sinistrée. Les aventures des uns et des autres en ces terres ouest-africaines à partir de cette situation « abracadabrantesque » pourraient sincèrement faire l’objet d’un roman ou de chroniques passionnantes.

Le fait est que le 5 février 1995, une grosse bande d’étudiants quittaient leur pays sous les feux de la rampe, histoire pour les autorités congolaises de bien marquer, que ce n’étaient que des murs qui avaient été brûlés (des livres aussi tout de même, du matériel de TP), rien que des murs. La génération « Corsair » autrement appelé « corsairiens » était née.

La fac des sciences de Brazzaville, 15 ans après son pillage

Malheureusement, comme vous pourrez le constater, l’ancienne faculté détruite n’a pas été reconstruite. Le site initial est laissé à l’abandon. On peut se demander également si l’état congolais se souvient encore de ces anciens étudiants qu’il fit partir en fanfare vers des terres lointaines. Des sit-in aux consulats congolais, de l’adversité dans ces pays d’Afrique de l’Ouest, des coups de gueule sur les médias internationaux pour le règlement d'une bourse sporadique et de bien d’autres expériences communes, il s’est formé un collectif d'étudiants qui, avec le temps, s’est disséminé suite aux opportunités des uns et des autres, souvent loin de l’administration congolaise.

Par ce billet, je veux souhaiter un bon anniversaire (un peu tardif) à mes collègues et mes ancien(ne)s de promotionnaires « corsairiens ». 15 ans.


« Big Up ! Les gars, Les gos ! Bon anniversaire ! »

Source Photos - Francis Tchicaya, corsairien.