dimanche 14 novembre 2010

Sami Tchak : Filles de Mexico

Djibril Nawo est un écrivain togolais vivant à Paris, invité par le Colegio de Mexico pour une série de  conférences devant un parterre d'universitaires sud-américains. Il n'est pas très satisfait de sa prestation mais après cette dernière, il est désormais un touriste qui tente d'explorer la ville de Mexico au travers de ses bas-fonds. Une véritable plongée dans ce que cette ville a de plus cruelle. Dans les quartiers mal famés qu'il parcourt, il rencontre des prostituées, des enfants de la rue, des délinquants. Djibril Nawo porte un regard plein d'étonnement, un poil désabusé, sur cet univers impitoyable.

Mais il n'est pas le seul à  le faire. Il est en effet une attraction dans les quartiers qu'il sillonne car au Mexique, les Noirs sont une très petite minorité et dans ces zones pauvres de Mexico, il n'est pas monnaie courante d'en rencontrer. Ce qui frappe donc le lecteur que je suis, c'est ce regard chargé de mépris sur cet africain. Cela va au-delà du racisme puisque les préjugés sont si profondément ancrés que les mots exprimés dépassent l'entendement. Mais ce qui est passionnant c'est la figure de Djibril Nawo qui semble complètement déconnecté de cette réalité violente, qui parait même avoir une attitude suicidaire à poursuivre sa démarche, mais ce sont ces rencontres hallucinantes qui font l'intérêt de la première partie de ce roman. Il rencontre entre autres une femme étonnante, Deliz Gamboa, une poêtesse, cinéaste colombienne, femme qui prend son pied à Mexico avant d'embarquer Djibril Nawo dans ses valises pour Bogota.

L'organisation du texte est très différente dans la seconde partie qui se déroule en Colombie. Dans ce pays où un habitant sur quatre est noir, le propos de Djibril Nawo prend une forme complètement déjantée. A vous de le découvrir et de rencontrer les filles de Bogota.

Le personnage de Djibril Nawo est très intéressant. Globe-trotteur. Lubrique. Déprimé? Bien qu'observateur, il se laisse porter par les différentes rencontres avec une forme de naïveté et une impassibilité exaspérante. On pourrait le croire imperméable aux ricanements de hyène que suscitent ses scarifications auprès d'inconnus de ces mégapoles latino-américaines. On le sent déboussoler, profondément seul, cherchant à garder pied dans cet océan d'ignorance ou d'indifférence. Le problème est que les points d'ancrage dont il a besoin sont frappés par la violence de cet univers et disparaissent...

Ecoutons-le : sur les motivations du globe-trotteur.
J'avais l'impression qu'on me décrivait un pan de quotidien de Lomé, la capitale de mon pays. Vastes bazars, bien des rues de Lomé. Vastes bazars, les alentours du grand marché. Loin de chez moi, mais comme me préparant à me replonger dans des ambiances de chez moi! Pourtant que je savais que les grandes similitudes cachent en réalité des différences profondes. Je n'allais pas à Tépito pour me retrouver mais pour me perdre. Je voyage pour me perdre. Autrement, à quoi bon mettre ma vie en danger  dans les avions au dessus des océans et des montagnes? Je voyage pour perdre pied, pour basculer. C'est pourquoi des quartiers comme Tepito m'attirent, je leur tends la main pour qu'ils me prennent tout entier et fassent de moi ce qui correspond à leur propre esprit, qu'ils fassent de moi un élément de leur folie inapaisable.
Page 51, Editions Mercure de France

Sur sa torpeur.
J'avais éteint la télé non seulement parce que j'estimais peut-être à tort, que le reportage aurait peu de choses à m'apporter, mais aussi et surtout parce que j'étais pris par une sorte d'abattement moral dans la mesure où, à travers les propos que j'ai entendus et les visages que j'ai vus, il me semblait être en présence de condamnés à une peine qui consistait à tenter de détruire un monstre qui, hélas, renaissait  encore plus puissant des blessures qu'on lui infligeait. Ce n'était pas du pessimisme ni du fatalisme, encore moins du réalisme, mais franchement une fatigue. J'étais fatigué. Fatigué de constater comme la peau, si légère, est si lourde de conséquence pour beaucoup de vivants.
Page 86, Editions Mercure de France

J'ai apprécié l'écriture de Sami Tchak dans ce roman où l'intertextualité est très présente. L'écrivain togolais nous donne de nombreuses pistes pour des balades et escales en littérature latino-américaine. C'est un texte brillant à découvrir.

Sami Tchak, Filles de Mexico
Editions Mercure de France, 180 pages, 1ère parution en 2008

Je vous encourage pour avoir une opinion plus complète à lire la chronique de Liss, celle de l'écrivain Salim Bachi, celle de la blogueuse StellaMaris

Voir la vidéo de la rencontre littéraire Afriqua Paris autour du roman Filles de Mexico

5 commentaires:

ballades et escales en littérature africaine. a dit…

Salut Reassi.
Tu aurais pu conseiller mon article sur le même ouvrage...
C'est pas grave, je ne t'en veux pas.
Ballades et escales en littérature africaine.
http://litteratureafricaine.unblog.fr/2010/04/06/tchak-sami-filles-de-mexico/
Hervé

Cunctator a dit…

Sounds interesting, thi is really the kind of books that I like. The ones that show us parts of humanity that we ignore or that we just slightly know. Thank you once again Gangoueus, literature gang member. Don't get me wrong im just jokin' I know you're not attracted by gangs universe.

Take care.

GANGOUEUS a dit…

Yo man!

Peace and read, man!
Avec Sami Tchak, tu vas être servi. On parle beaucoup du Paradis des chiots où il dresse le portrait d'enfants de la rue en Amérique latine. A suivre...

Désolé Hervé, j'ai fait une recherche sur Google Blogsearch, et je ne suis pas tombé sur ton article... Mais je me suis rattrapé depuis...

Françoise a dit…

Cher Gangoueus,
je ne sais pas trop quoi penser de ce roman, il m'a vraiment mise mal à l'aise et je ne suis pas loin de croire que je ne l'ai pas complètement compris.L'écriture est magistrale, excellente, c'est un voyage en Amérique Latine où le lecteur n'a qu'à laisser son imagination vagabonder. Les personnages sont pleins de noirceurs et de désabusement, le jeune noir personnage principal se laisse entraîner dans une déambulation dans les bas-fonds urbains en semblant subir les évènements sans intervenir dessus, et le texte est de plus en plus excentrique au fur et à mesure qu'il avance.Je suis perplexe, un peu déçue par la deuxième partie, dérangée par la violence psychologique du texte, mais au moins je comprend pourquoi ce livre n'a pas laissé les lecteurs indifférents, et la qualité de l'écriture m'oblige à continuer la lecture de cet auteur .

GANGOUEUS a dit…

Chère Françoise,

Ce commentaire publié le 1er Janvier 2011 m'a complètement échappé. Je tiens à te remercier d'être venue naviguer ce premier jour de l'an par ici.

Je comprends ton malaise. Les situations décrites par Sami Tchak sont troublantes. Ton commentaire complète assez bien mon billet. Ce que je peux rajouter, c'est qu'il y a une évolution très nette au niveau de l'écriture de Sami par rapport à un roman comme La fête des masques. Si la vision de ce que voit Djibril Nawo est sombre et délirant, sa manière de le dire rend acceptable son propos...