jeudi 18 novembre 2010

Myriam Tadessé : L'instant d'un regard

Mes expériences ne sont pas toujours heureuses avec les premiers romans. Aussi, j'avais une petite appréhension en découvrant ce texte de Myriam Tadessé.

Née à Addis-Abeba d'un père éthiopien et d'une mère française, Myriam Tadessé, titulaire d'une maîtrise en philosophie, est commédienne et metteur en scène. L'instant d'un regard est son premier livre.
C'est cette présentation sommaire de l'auteure qui est ainsi faite sur le quatrième de couverture. La narratrice nous raconte son enfance sur cette terre africaine d'Ethiopie. Mais pour que le portrait soit parfait et que tous les éléments de la peinture apparaissent sur la toile, elle prend soin de nous décrire différents personnages en les plaçant dans le contexte de la grande histoire de ce pays. Apparait ainsi et tout d'abord, cette grand-mère paternelle altière, femme blessée par la vie, mais digne. Femme arrachée à sa famille par le rapt de son futur mari. Femme dont le mari émancipé, vouant ses compétences au service du Négus, va connaître d'une détention pendant l'occupation italienne. Mari qui va disparaitre... Ses soeurs. Grandes tantes de la narratrice. Habitant toutes une même rue de pierre. Oui, c'est d'abord par des portraits de femmes que la narratrice nous raconte Addis Abeba de ces époques lointaines. Les hommes interviennent progressivement sous la plume de Myriam Tadessé pour faire parler la Grande Histoire, dont ils sont des acteurs majeurs. Proches de l'Empereur Hailé Sélassié, le grand-père, le grand-oncle et le père de la narratrice, sans faire partie de l'aristocratie ancestrale proche de l'église d'Ethiopie, mais plutôt de cette élite formée par l'église catholique, ils subissent de plein fouet les retournements de situations politiques avec l'occupation italienne ou le coup d'état de Menghistu Hailé Mariam, le Négus rouge, despote sanguinaire.

La narratrice introduit ensuite sa mère. Française, elle. Son itinéraire et cette vie qui l'ont conduites en Ethiopie...



Ce texte porté par une écriture magnifique, très agréable à lire mais également chargée d'émotion, fait cohabiter les petites frustations du quotidien avec les grands déchirures des illusions perdues de ceux qui se sont battus pour faire avancer l'Afrique au détriment d'une épouse, d'une famille. Le regard que porte cette narratrice sur les choix de ses parents n'est partisan. Il est fait de nuances touchantes qui ne font que souligner sa profonde solitude.

Myriam Tadessé réussit là un remarquable texte, bouleversant et surtout qui trouve un écho chez le lecteur que je suis.

Ecoutez Addis-Abeba :

Vous pouvez voir la vidéo de cette rencontre sur Kamayiti TV
En contrebas, reléguées aux limites du mercato, les ruelles cahoteuses, assourdissantes des ferrailleurs au visage exsangue qui martelaient, sciaient, peignaient, soudaient, recyclaient, du petit matin au crépuscule, toutes sortes d'objets dont l'amoncellement formait des sculpures insolites. Les multiples sonorités des métaux battus en cadence se mêlaient aux klaxons des taxis et minibus du carrefour voisin, rythmaient le crissement des roues des carrioles et s'arrêtaient au claquement de sabots des chèvres s'en allant brouter la paille de la section des potiers dans le déicat cliquetis des vaisselles en terre cuite. Puis de nouveau la cohue, les vitrines scintillantes des bijoutiers, les comptoirs aux ombrelles en satin chamarré d'or et d'argent pour les fêtes religieuses, les troupeaux de moutons, les porteurs de volailles, les paniers vert, rouge et jaune, les collines des marchands de chance, les mendiants, les brocanteurs de souvenirs, les voleurs et les éternels soûlards vomissant leur désespoir enragé au hasard dans la foule.
Page 14, Edition L'Harmattan

Bonne lecture,

Editions L'Harmattan, paru en 2009, 100 pages.

Myriam Tadessé présentera et dédicacera ce roman lors de la prochaine rencontre Afriqua Paris du 25 Novembre 2010, à L'Albarino Passy, Paris 16è. 

5 commentaires:

Ndack a dit…

Cher Gangoueus,

L'extrait que tu as présenté m'a ramené à de très beaux souvenirs d'Addis... Merci !

Myriam Tadessé. C'est noté !

GANGOUEUS a dit…

Ainsi tu as vu Addis Abeba!
Cet extrait n'est pas représentatif de l'orientation du texte, mais il révèle le sens des description de Myriam Tadessé. On visionne, on ressent, on entend la ville au travers de ces quelques lignes. Pas facile, chère Ndack.

Ballades et escales en littérature africaine. a dit…

Voilà donc un roman qui semble excellent. les extraits que tu cites et tes commentaires me donnent envie d'y aller me balader. Tu es vraiment un dénicheur de perles précieuses.
Merci Réassi !
Ballades et escales en litterature africaine
Hervé

GANGOUEUS a dit…

Cher Hervé,

Pour un premier roman, c'est une belle réussite. Naturellement, il y a des points à améliorer ou à développer, mais j'ai retrouvé là de l'émotion, des personnages, l'histoire d'un pays, et une écriture.

Le roman est un peu bref, car Myriam Tadessé n'a pas suffisamment développé certains personnages. Mais, j'ai aimé.

Ndack a dit…

Tout à fait d'accord Gangoueus, je trouve même que c'est ce qu'il y a de plus difficile (décrire). Dans ce domaine, celui qui m'a le plus impressionné c'est Patrick Suskind à travers Le Parfum :)

Oui, j'ai vu plusieurs fois Addis Abeba, "La ville en fleurs" (traduction de l'amharic). Première sensation: le manque d'oxygène (on est à 2500 m d'altitude environ). Les fleurs qui poussent en bouquets, la beauté du paysage, entouré qu'on est de collines et de montagnes. Pour une sahélienne qui ne connaissait que les platitudes du niveau de la mer à Dakar, ainsi que le jaune de la savane... c'est déroutant !

Ah Gangoueus, l'Afrique est tellement belle...