samedi 11 septembre 2010

Yahia Belaskri : Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut

Cet été j'ai lu, à l'occasion de la coupe du monde de football en Afrique du Sud, un recueil de onze nouvelles consacré à ce sport avec autant d'auteurs. J'avais été marqué par la violence et la justesse de l'une d'entre elles écrite par Yahia Belaskri. Aussi, c'est avec une certaine satisfaction que je me suis plongé dans ce deuxième roman édité chez Vents d'ailleurs.

Déhia. Adel. Deux destinées liées. Ce couple séjourne pendant ses vacances quelque part en bord de mer d'un  pays qui ressemble à l'Italie. Peu importe. Yahia Belaskri donne quelques indices en évitant de nommer explicitement les lieux. On sent dans les intermèdes où le présent s'invite, où ces vacances sont évoquées, que tout est fragilité, attention, amour, écorchures du passé entre cet homme et cette femme. Et une mer qui les sépare de la terre d'origine.

C'est sur les causes de cette fragilité que Yahia Belaskri décide  de porter son regard  en revenant sur le cheminement sur la terre du Maghreb originelle. Dehia. Jeune enseignante d'une université d'une grande ville, elle se dévoue à cette tâche de transmission du savoir avec toutes les difficultés que peut rencontrer une femme dans un univers où l'obscurantisme religieux qui touche la jeunesse estudiantine à plus en plus prise et la corruption des élites est devenue un sport national. Évoluant, dans un milieu aisé, entouré par des parents émancipés, on voit au travers du regard faussement insouciant de Déhia  que la violence est néanmoins à tous les coins de rue. Elle raconte une journée où il pleut. Une journée partagée entre ses cours, sa mère, son amant. Une journée où tout va basculer quand la violence de la société va s'abattre sur ses êtres les plus chers.  

Adel quant à lui est un cadre supérieur consciencieux. Issu des milieux les plus modestes, il est parvenu à se faire une place au soleil  à force d'instruction et en rompant avec le fief familial pour s'établir dans une autre grande ville du pays. Compétent, probe, il fait partie de ces hommes intègres qui souhaitent améliorer le cadre de travail et la productivité des structures dans lesquelles il évolue, mais qui se heurtent  au népotisme, au clientélisme, à la corruption et autres maux qui gangrènent cette société.

Quand l'amour pointe son bout du nez, laissant de nouvelles perspectives à Adel, un acte terroriste réduit à néant tous ses espoirs, écrasant sous les décombres le corps sans vie de l'être aimé...


C'est une reconstruction commune que tentent ensembles Adel et Déhia loin de cette terre de violence, de l'autre côté de la Méditérrannée...

Mais quelques formes que puissent prendre l'exil physique, peut-on réellement échapper, se soustraire à son passé?

C'est la question qui me taraude l'esprit en terminant cet ouvrage. Le point de vue de Belaskri est intéressant. Si je n'ai pas accroché sur une partie du parcours de Déhia qui traite de manière brutale du fondamentalisme religieux qui façonne la société dans laquelle elle vit, j'ai été beaucoup plus sensible au portrait d'Adel et surtout de Badil qui est un peu la surprise dans la construction de ce roman. Je n'en dirai pas plus sinon j'en dirai trop sur les développements autour de Badil, frère cadet pommé d'Adel.

Belaskri nous conte très bien toute cette violence. On la retrouve dans sa manière d'écrire, dans l'enchainement des verbes, avec une forme d'essoufflement du coureur grec qui annonce la victoire de Marathon. Les descriptions sans être trop longues sont imprégnées de ce rythme très marqué dans la narration des deux personnages d'Adel et Badil. Un livre dur, qui nous parle d'un monde qui se déshumanise. La pluie ne vient pas toujours d'en haut.


Yahia Belaskri, Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut
Editions Vents d'ailleurs, 124 pages, 1ère parution en 2010
Source photo - Vents d'Ailleurs

23 commentaires:

Françoise a dit…

c'est drôle ça, la raison de ton choix est la même que moi, comme je l'ai mis sur le blog black bazar : cette nouvelle était à la fois terrifiante, mais avec une écriture extraordinaire, et j'ai gardé ce nom de côté ; par contre, pas trouvé aujourd'hui à Rennes ce nouveau roman.Ce n'est que partie remise

GANGOUEUS a dit…

J'ai vu ton commentaire après coup. Cette nouvelle est terrifiante. Mais quelle force! Je me suis dit, ce gars-là, on ne va pas en rester là. On retrouve un peu le même propos, traité différemment.

Caroline a dit…

Merci pour cet article Gangoueus...
On ne va pas en rester là avec Belaskri. Affaire à suivre.
J'ai apprécié la justesse de ce roman. Les destins asphyxiés de cette génération algérienne. Y ai retrouvé la verve de Mimouni du Fleuve détourné ou La Malédiction. Les références sont subtiles, et jamais encyclopédiques. J'ai revu Alger, imaginer les non-dits de personnes proches. En effet, il est difficile de se soustraire à son passé. J'étais émue. Ce livre est dur par son sujet, mais fluide par son style.

GANGOUEUS a dit…

Welcome Caroline,

Je ne connais pas assez la littérature algérienne. Je dois reprendre contact avec Boudjedra, j'apprécie les textes de Khadra et Bachi, découvre Belaskri, mais ignore tout de Kateb Yacine, Mohamed Dib ou Rachid Mimouni que je découvre par ton commentaire. Vaste chantier.
Une constante, cette violence sourde...

Je partage votre analyse sur ce roman.

Abdoulaye a dit…

Comme quoi le foot a des vertus qu'on n'imagine pas toujours. Les voies de la littérature sont mystérieuses (je ne suis pas allé jusqu’à dire impénétrables). Ton compte rendu (même si apparemment tu as eu du mal à accrocher à certains moments) donne envie de lire ce livre sur des astres encore éteints hélas. Les commentaires me rappellent que je devais lire "Nedjma" cet été.

GANGOUEUS a dit…

Akwaba Abdoulaye,

Et oui, le ballon autorise de belles rencontres. Mais certaines peuvent être mortelles, comme dans la fameuse nouvelle de Belaskri.

En tout cas la découverte de cet auteur est un plaisir.

Nedjma, dire que je n'en ai pas encore fait l'acquisition depuis que j'ai eu écho de la puissance de ce texte...

Anonyme a dit…

Hadda dit : L'auteur s'est acharné sur ces multiples protagonistes les principaux comme les secondaires, il a dépeint la société algérienne comme une société résignée vaincue, corrompue... bref j'ai fini ce livre parce que je finis toujours un livre commencé mais je suis en colère, qu'est cela pouvait bien couter à cette auteur de mettre un peu de couleur autre que le gris et le rouge dans ses histoires !!!! je veux bien lire un bus dans la ville afin de ne pas me faire une trop vite opinion sur cet auteur au visage bien triste.

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Hadda,

Bienvenu en ce lieu et merci pour votre commentaire.

C'est un roman très sombre qui ne présente pas l'Algérie comme une terre où il fait bon vivre. Mais c'est le point de vue de l'auteur.

J'aurai l'occasion de lui poser quelques questions sur ce roman jeudi prochain dans le cadre des rencontres des jeudis d'Afriqua Paris au restaurant Albarino Passy, 4 rue Lekain dans le 16è arr. De 19h à 21h. Si vous êtes à Paris, passez à cette rencontre pour découvrir et poser des questions à Yahia Belaskri

Françoise a dit…

Yahia Belaskri décrit dans ce roman une société algérienne violente, désespérée, corrompue, sclérosée par le poids de la religion et des traditions; tout y est joué d'avance, le pauvre restera éternellement dans sa misère avec comme seul espoir la mort .Et quand on s'en sort après les épreuves qui marquent Déhia et Adel, les deux principaux personnages, le passé se rappelle toujours aux souvenirs .Pour Badil,abandonné de tous, pas de répit dans le malheur malgré sa quête émouvante d'un semblant d'humanité .
La vie algérienne est-elle aussi terrible et sans espoir, l'auteur est-il aussi pessimiste et sombre qu'il le laisse à penser ? cette violence extrême, entrevue dans la nouvelle "blanc et noir", portée par un style souvent saccadé comme une respiration haletante qui évoque une peur indicible, est à la fois terrible et captivante .
C'est un grand roman dérangeant, pour ne pas fermer les yeux et oublier que pour certains, la pluie ne vient pas toujours d'en haut !

Anonyme a dit…

Hadda dit :

Bonjour Gangoueus, désolée j'ai tardivement pris connaissance de ton message de bienvenue, je vous en remercie au passage, pouvoir s'exprimer à la fin de la lecture d'un livre en sachant qu'il y a un échange par la suite est bien agréable et cela est possible par votre initiative. Je n'aurais pas pu participer à la rencontre avec l'auteur Yahia Belaskri, pour des raisons de distances. Avec le recul, j'ai été peut-être un peu trop spontanément en colère envers l'auteur qui après tout à tous les droits sur ses personnages et que souvent ils sont le reflet d'une réalité, triste et déchirante réalité d'une société ou d'un pays que l'on aime et que l'on voudrait autre. Yahia Belaskri raconte et il faut lui reconnaitre ce don de rapporter son vécu ou celui des autres. Vous avez dû lui poser vos questions, quelles étaient-elles ? Quelles ont été les réponses ? A-t-il eu un frère qui aurait pu se nommer Badil ? J'ai lu que Yahia Belaskri avait occupé un poste aux Ressources Humaines, comme Abel.
A bientôt

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Françoise,

Je m'excuse pour le retard de cette réponse. Je suis un peu pris ces derniers temps.

Nous partageons une nouvelle fois le même avis, le même étonnement face à cette violence. J'ai pu poser la question d'ailleurs à Yahia Belaskri lors de la rencontre Afriqua Paris du jeudi dernier. J'espère pouvoir vous mettre à disposition la vidéo de cette rencontre prochainement.

Le propos de Belaskri est assez simple : la trahison des élites, la prise en otage des fruits de l'indépendance par une poignée d'individus a conduit le peuple à se battre par tous les moyens. Cette violence n'est donc pas une vue de l'esprit, elle est réelle et un auteur ne peut l'ignorer ou l'enrober.

Bonjour Hadda,
J'ai pu discuter l'auteur et je lui ai même parler de votre colère en tant que lecteur. Il la comprend. Mais je pense que vous la nuancez très bien à présent. Les échanges furent intéressants. Comme je le soulignais auprès de Françoise, j'ai insisté sur la violence présente dans son roman, il a rappelé que l'amour est également très présent. Il a effectivement raison. 3 passions amoureuses, une relation fraternelle forte. Par contre, on n'a pas abordé les aspects autobiographiques possibles...
Mais la vidéo sera bientôt en ligne...

Anonyme a dit…

Hadda : Merci pour votre réponse et c'est avec impatience que je découvrirai la vidéo. C'est drôle mais voilà plusieurs semaines que la lecture de ce livre est terminée mais je ne peux m'empêcher de penser à nouveau à Badil, chacun des personnages a vécu des tragédies mais il avait tant d'espoir et des 4 autres passagers du bateau, il était le seul pour lequel nous connaissions son histoire.

A bientôt

GANGOUEUS a dit…

Dès que la vidéo sera ligne, je vous ferai signe (je placerai le renvoi sur l'article).

Badil reste. Tout ce qui se rattache à ce personnage reste en nous.L'attente du petit frère. La descente aux enfers. L'espoir de retrouver ce grand frère.

C'est la partie du roman qui me parle le plus. Elle nous renvoie à ceux qui nous attendent et auquel on a laissé ou entretenu un soupçon d'espoir. Badil nous montre la violence du système et le même désir de fuite que son aîné.

Malice a dit…

Je viens de finir ce livre mon avis est un peu mitigé. J'ai trouvé surtout que la violence tenait une place trop importante !

Françoise a dit…

Elle ne m'a pas tant que ça dérangée, cette violence, et pourtant je ne suis pas une adepte de la violence moi, je suis plutôt cool ! elle me semble un des modes d'expression d'un auteur qui masque pudiquement un désespoir certain quand il s'agit de parler de son pays, et qui, au lieu de pleurer, laisse par moment échapper des phrases pleines de rage.C'est plutôt avec ce regard que je l'ai lu .Et c'est en ça que je l'ai apprécié.Je vais lire "le bus dans la ville", je l'ai reçu ...aujourd'hui !

Malice a dit…

Je suis entièrement d'accord avec toi concernant Badil. C'est le personnage qui reste en mémoire après avoir refermé le livre.
Quoiqu'il en soit Yahia Belaskri a une écriture intéressante et ... c'est un auteur à suivre.

Françoise a dit…

Cher Gangoueus, puisque le personnage de Badil t'est aussi important, ce que je partage avec toi, je te conseille vivement de lire "le bus dans la ville", pour t'apercevoir qu'il est récurrent dans l'oeuvre, donc dans le coeur aussi de Yahia Belaskri.Ce premier roman est moins violent, en tous les cas dans les termes, mais tout aussi désespéré que "si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut", il peut déconcerter par sa foison de personnages parfois juste cités,mais l'écriture superbe de l'auteur est déjà là, sa rage aussi!

GANGOUEUS a dit…

Chère Françoise,

Je note ce nouvel encouragement puisque Liss a fait une critique passionnante de ce texte. Je vais digérer ce roman et me lancer dans une nouvelle aventure avec Yahiya Belaskri.

Merci!

Anonyme a dit…

bonjour, en cherchant un article sur "Si tu cherches la pluie..." de Yahia Belaskri afin de l'envoyer à un ami algérien, je trouve votre blog et je lis avec intérêt les commentaires postés au sujet du livre, de ses livres, et de leur auteur. je ne viens pas rajouter mon commentaire à vos lectures, dont je partage souvent les réactions, violence - oui, amour - aussi, réalité - hélas souvent oui, désespoir certes et toujours ce désir de dire la noirceur et ouvrir malgré tout vers une embellie fugace mais possible. personne ne parle du personnage de Lucio (lumière) inspiré d'un personnage réel qui se bat pour que le sort des harragas ne soit pas aussi vain que la course de leur barque sur les rochers de Méditerranée... me voila finalement partie pour un commentaire!
et je venais simplement vous signaler des "lectures algériennes" car vous citez une liste d'auteurs que je complèterais volontiers avec Anouar Benmalek édité chez Fayard, Mouloud Ferraoun contemporain de Camus et de Yacine Kateb, Kébir Ammi chez Gallimard, Boualem Sansal aussi, Maïssa Bey que je cite enfin, femme algérienne à qui je donne pour ma part une place de choix. je finis ce matin, un texte fort, noir, d'une belle écriture (à mon goût) "Où j'ai laissé mon âme" de Jérôme Ferrari, une réflexion spirituelle, philosophique, humaine, qui nait durant la guerre d'Algérie par un auteur pourtant né en 1968!
je finirais par un auteur algérien édité aux éditions Barzakh à Alger (qui souvent coédite avec Actes sud ici), Habib Ayyoub ; il écrit des nouvelles qui semblent parfois s'effilocher vers une forme surréaliste et dont l'écriture exacte ramène aux ruelles de Delys sous la lumière blanche par temps de brise, Ayyoub le délyssieux!
j'espère vous avoir donné envie de lire de ce côté là de la mer, écrits ici ou là bas. bonne journée à vous et vos lecteurs, dont je suis désormais, et merci!

Anonyme a dit…

fausse manip, mon commentaire n'a pas à être aonyme bien sûr!
Nadia Roman

GANGOUEUS a dit…

Bienvenue Nadia!

L'existence de ce blog prend son sens avec ce type de commentaire. L'occasion de partager, et de mieux découvrir des lettres. Merci pour votre passage (qui ne sera pas le dernier!) et vos références sur la littérature algérienne.

Je ne manquerai pas d'approfondir ces pistes...

Bien à vous!
Bonnes fêtes de fin d'année.

Anonyme a dit…

Bonjour, je viens de lire "un bus dans la ville", premier roman de Yahia Belsakri.

Galerie de portraits très attachants, mais toujours victimes d'un système, et cette pluie qui salit tout, la ville, sa ville, vue d'un bus au parcours kafkaïen.

Dans ce livre aussi, Badil est évoqué. Son frère ?

Je rencontre Yahia Belaskri à St Brieuc, mercredi 12.

A suivre...

GANGOUEUS a dit…

Badil, son frère... mais le frère de qui? Je sens que vous connaissez bien l'auteur... Je ne sais pas qui est ce Badil pour le romancier oranais, fiction ou personnage réel, mais les lignes qu'il lui consacre sont magnifiquement douloureuses.

Pour moi, ce Badil est une représentation de la petite gente algérienne, une image des délaissés de ce pays si riche, mais si inégale dans la répartition des richesses. Une génération qui semble destinée à être engloutie par les eaux de la Méditerranée...