vendredi 10 septembre 2010

Véronique Tadjo : Loin de mon père



Nina est une jeune femme vivant en Occident qui rentre en Côte d’Ivoire à l’occasion du décès de son père, le docteur Kouadio Yao, un des premiers cadres de ce pays. Elle semble avoir quittée ce pays depuis longtemps. Nina nous conte ce retour contraint pour les funérailles du père. Un élément intéressant à savoir est que chez les populations du sud de la Côte d’Ivoire, ces funérailles peuvent être extrêmement longues et durer plusieurs semaines voir plusieurs mois.

Nina est assistée par la famille de son père qui prend en charge l’organisation de la veillée funéraire, laissant à la jeune femme le temps de mettre de l’ordre dans les affaires de son père, de mieux se remémorer divers souvenirs sur cette figure emblématique que fut son père, son enfance, sa mère européenne qui a suivi son homme en Afrique, sa sœur aînée, rebelle et en rupture avec la famille. Le souvenir d’une enfance et d’une adolescence dans un pays apaisé. Mais la Côte d’Ivoire a changé depuis la rébellion de 2002. Les comportements ont évolué. La corruption s’est installée, les armes sont beaucoup plus visibles.

Nina poursuit ses investigations dans la paperasse du père et découvre ses créances, ses ambitions brisées pour son pays, les errements d’un intellectuel africain éternellement écartelé entre son savoir scientifique et les exigences d’une société ancrée dans ses traditions, les raccourcis irrationnels... Nina mesure la pression sociale exercée sur cet homme généreux.

Mais ce n’est que la face cachée de l’iceberg, quand elle découvre les frères et sœurs que le docteur Kouadio a toujours caché à ses filles aînées, Nina tombe de très haut...

 © European Commission - DG Development

Je suis avec beaucoup d’intérêt la production littéraire de Véronique Tadjo. J’aime son originalité,  la pertinence de son discours, sa manière de dénoncer l’air de rien de nombreuses tares de ces sociétés africaines. Ici, encore, elle met le doigt sur tout le faste qui entoure ces funérailles, mais elle montre surtout la posture complexe de l’intellectuel africain. Certes, ici il s’agit d’une figure de la génération des indépendances, polygame dans l’âme malgré un progressisme de façade. Mais c’est aussi une plongée dans l’hypocrisie familiale qui entoure souvent les couples mixtes en Afrique, où les enfants sont élevés dans des cercles de mensonges.

Le personnage principal exprime sa rage face à cette figure si aimée mais si méconnue que fut son père.

L’écriture de Véronique Tadjo est simple, sans emphase particulière, l’émotion et l’intérêt naissant des maux narrés plus que mots usités. C’est que j’aime, chez cette auteure, la richesse et la justesse de son propos.

Editions Actes Sud, 177 pages, 1ère parution 2010

Voir également la critique de Nathalie Carré sur Cultures Sud

11 commentaires:

Liss a dit…

Tu suis cette auteure avec beaucoup d'intérêt ? Et moi, pauvre ignorante, je n'ai encore lu aucun de ses livres. Il serait peut-être temps de commencer, par celui-ci pourquoi pas ?

K.A. a dit…

Mon cher G., question: la polygamie est-elle incompatoble VRAIMENT avec le progressisme "de façade"?

GANGOUEUS a dit…

@ Liss, Tu peux commencer par celui-ci... Ignorante? n'exagérons pas, souviens-toi de la liste des 100 livres et de ta note sur 100...

@ K.A., je me suis embarqué sur un terrain glissant, mais j'assume le fond de ma pensée. Progressisme de façade. Je pense que la monogamie est un progrès. Et je pense que la littérature de notre continent nous a fourni suffisamment d'éléments sur les états d'âme des femmes qui le subissent pour qu'on en soit convaincu.

Maintenant, je m'interroge sur cette première génération d'intellectuels africains qui affichaient une monogamie de façade alors qu'avec la complicité de la famille et un usage dévoyé du mariage coutumier, possédaient des familles parallèles. Démarche récurrente quand la femme officielle est européenne...

Bien que le Dr Kouadio Yao n'est pas de deuxième épouse, mais juste des enfants, cela semble relever de la même logique. On affiche donc une posture familiale, voir sociale qui est en complète contradiction avec des convictions intérieures. Le mensonge est alors la seule solution pour "protéger" ses filles...

La polygamie larvée (comme c'est le cas au Congo) ou directe (comme au Sénégal) est incompatible avec les nouvelles sociétés urbaines.

Elle est injuste, elle instaure une inégalité des droits entre les genres puisque la polyandrie n'est pas autorisée.

K.A. a dit…

Jugement moral. Je retrouve là une certaine éthique du protestant. Vaste débat.

GANGOUEUS a dit…

Cher K.A.,
C'est une position difficile. Naturellement, en soulignant mon background protestant, tu neutralises mon propos. Pourtant si je prends le roman de Chinua Achebe, c'est le miroir d'une approche évangélique du premier pasteur et de sa communauté, qui, sans tout rejeter de la culture du village d'Okonkwo, met le doigt sur certaines lacunes ou faiblesses de cette communauté. Achebe ne prend pas partie, on ne peut l'accuser de porter un jugement moral : pour ma part, il y a des questions qui méritent d'être posées, et des positions d'être prises (tout en respectant le droit à d'autres de penser autrement)...

St-Ralph a dit…

Je crois bien que c'est toi qui m'a fait retenir le nom de cette compatriote écrivaine (je n'aime pas beaucoup le terme mais il faudra l'imposer définitivement). Il ne me reste plus qu'à l'approcher davantage en lisant un de ses romans. Quand on reprend un deuxième livre d'un même auteur, c'est que quelque chose est passée entre lui et nous. Quelque chose qu'on aimerait comuniquer. Déjà, elle m'est familière grâce à toi.

Dans le même ordre d'idée, depuis que tu m'as conseillé Maryse Condé, elle me hante quand j'entre dans une librairie. Mais je ne suis jamais tombé sur "Ségou" ! Si bien que je repars toujours avec un autre livre ! Récemment, j'ai vu qu'elle a sorti un dernier Roman. Je me suis dit "ça, c'est pour Gangouéus" ! Pour le moment, sous ton influence, je me suis décidé à sortir de ma bibliothèque Abourahman Waberi (Aux Etats-unis d'Afrique).

K.A. a dit…

Mais non, loin de moi l'idée de neutraliser ton propos, l'éthique protestante n'est pas loin du capitalisme, et tes raisons ne sont que... capitalistes, aucunement sentimentales. Où trouver l'argent pour nourrir... vie urbaine difficile oblige. C'est une position que je respecte

Stephie a dit…

Voilà qui me branche rudement, je note ;)

GANGOUEUS a dit…

Cher St-Ralph, c'est trop d'honneur!

Pour toi, qui est ivoirien, je ne peux m'empêcher de recommander le texte "Reine Pokou". Elle y revisite le fameux mythe fondateur de la nation baoulé. C'est toute l'originalité et l'intelligence de sa démarche que j'affectionne dans ce texte.

Avoir la faculté d'aller au fond des choses, de la chienlit sans offusquer, mais tout en mettant le lecteur face à la réalité d'une problématique, c'est appréciable et on n'a pas l'impression de perdre son temps.

Cher K.A.,
Je comprends mieux. Effectivement ce cheminement n'est pas sentimental.
Mais il y a aussi une inégalité de droits entre les genres. Et là, c'est une question de principe, loin de toutes considérations matérielles.

Chère Stephie,
Je te souhaite une belle découverte.

Nymphette a dit…

Voilà une histoire comme il en existe beaucoup dans le DOM dont je suis originaire. Ta note et les commentaires sont très intéressants. Je me suis souvent demandée si ces situations existaient aussi dans les zones rurales en France ou non... Une fois que j'aurais lu ce livre, je viendrai commenter plus en détail!

GANGOUEUS a dit…

J'attends ta note avec impatience, chère Nymphette. Je suis un inconditionnel de Véronique Tadjo, peut-être ai-je manqué d'objectivité, mais elle traite avec brio, de mon point de vue, un sujet qui me passionne, m'interpelle : le métissage.