vendredi 24 septembre 2010

Gary Victor : Le sang et la mer

Depuis que j’ai entrepris mes petites escales littéraires du côté d’Haïti en passant dans la case de Gary Victor, je n’ai pas encore été déçu. Aussi, j’aborde l’intitulé de son nouveau roman et le quatrième de couverture comme un fin gourmet découvre la composition du plat du jour d’un restaurant gastronomique.

Seulement voilà, il n’est pas question de joyeuses ripailles ici. Mais plutôt de mots sur des destinées dans un pays si singulier. Gary Victor aborde le mythe du prince charmant dans le contexte haïtien.

Hérodiane est la jeune fille noire d’un paysan de Saint-Jean, petite bourgade perdue au bord de la mer. Elle est agonisante quand commence ce roman. Un avortement raté. Alors que son frère, Estèvel, tente désespérément de la secourir, Hérodiane se remémore le parcours qui l’a conduit dans cette impasse. L’expropriation du patrimoine foncier de son père par un sénateur véreux, sa disparition, la survie avec sa mère à Saint-Jean, son frère si différent qui possède une relation si particulière avec la mer, l’exode vers Port-au-Prince, plus précisément vers Paradi, sorte bidonville mal famé accroché au flanc d’une colline, près à disparaître à la moindre secousse sismique. Dans cette phase des souvenirs d’une jeune fille de 17 ans, Gary Victor porte un intérêt particulier dans la description du contexte dans lequel ses personnages se meuvent. Pour que le lecteur saisisse bien de quelle misère tente de s’extraire Hérodiane.

En mourant, leur mère a fait promettre à Estèvel de prendre soin de sa petite sœur. Ce jeune homme va concentrer toutes ses énergies afin que sa sœur douée puisse poursuivre ses études contre une ville, un bidonville où la prostitution semble être la seule issue proposée.
J'allais avoir dix-sept ans. la plupart des filles à cet âge, je le comprendrais un peu plus tard, avaient connu un homme, malheureusement dans des conditions qui les avaient traumatisées et qui faisaient qu'elles allaient intérioriser un certain dégoût de l'amour physique le restant de leur vie. Moi, mes lectures, mes conversations avec Soeur Marie-Francine et peut-être ses propos pour me rassurer après les paroles horribes de soeur Jérémie m'avaient en quelques sortes protégée. Je rêvais toujours d'un prince charmant, d'un homme beau et jeune, de préférence blanc ou à défaut de teint clair, avec des yeux bleus, qui arriverait sur son beau cheval ou dans sa voiture de luxe. Ce rêve persistait malgré le panorama sinueux et escarpé de ma vie au quotidien.
Page 60, Editions Vents d'Ailleurs
Quand elle rencontre Yvan Guéras, jeune mulâtre aux yeux bleus, aux manières raffinées et héritier d’une des familles les plus riches d’Haïti, le rêve de cette jeune femme prend enfin forme.

Si Gary Victor est un fantastique peintre de la réalité des quartiers difficiles de cette grande ville qu’est Port-au-Prince, il sait également mettre en scène les états d'âme de ses personnages. Relations complexes dans une fratrie, conflits intérieurs aux personnages, rapports biaisés entre les deux communautés historiques de ce pays, mulâtres et noirs. On a le sentiment d’un schisme définitif et d’un fossé infranchissable entre ces deux groupes. Et quand l’amour qui prend forme est-il sain dans cette île ? La relation amoureuse m'a rappelé les développements de Frantz Fanon sur les couples mixtes d'après guerre. Finalement, c’est sur le mal être de son pays que s'exprime Gary Victor en dépeçant le mythe erroné de ce qu’on a appelé la première nation nègre.
Je compris que son semi-mutisme en certaines occasions n'était qu'une attitude prudente due à son désir de dissimuler le plus possible ses pensées et ses sentiments profonds dans la crainte, fausse ou réelle, que s'il les dévoilait, cela le mette en position de faiblesse. "des politiciens en quête de pouvoir, démagogues, ont souvent tenté de faire croire que nous, Guéras, n'étions pas haïtiens, mais des étrangers venus d'Europe ou du Moyen-Orient. Nous possédions des terres ici, du temps où ce pays était encore une colonie. Nous avons un aïeul proche qui a signé l'acte d'indépendance." Il ajouta ces mots qui auraient dû susciter de ma part une question, mais je gardai, je ne sus pourquoi, un silence prudent : "Cette terre est beaucoup plus à nous qu'aux Noirs. Nous leur avons construit un beau mythe. Qu'ils s'en abreuvent. Qu'ils s'en contentent."
Page 103, Editions Vents d'ailleurs
La violence de ce texte vient du fait que la tentation est grande pour le lecteur de transposer la relation passionnée voir perverse entre Hérodiane et Yvan à une échelle communautaire.

On désespère de cette humanité qui se nourrit tant de l'opposition de ses différences plutôt que de leur complémentarité. D'ailleurs, l'écrivain échappe au manichéisme primaire dans lequel son ouvrage aurait pu s'enfermer, car la froideur qu'Hérodiane voue à son frère est liée à l'orientation sexuelle qu'il suit. Cela dépasse donc la simple couleur de peau...

Le surnaturel n’est jamais absent des textes de Gary Victor. Ici, il prend une forme poétique rare incarné par Estèvel. C’est un roman après tout. Un très beau roman.

Gary Victor, Le sang et la mer
Editions Vents d'ailleurs, 192 pages, 1ère parution en 2010.
Source Photo - Vents d'Ailleurs

Voir la critique de Yves Chemla sur Cultures Sud
L'auteur  parle de son livre à Afriqua Paris.

10 commentaires:

St-Ralph a dit…

Au-là des problèmes d'un couple mixte, c'est toute l'histoire de l'opposition de deux communautés dans cette partie du monde - et peut-être aussi ailleurs - qui est donc donnée dans ce livre. Les sociétés où les mulâtres ont constitué une communauté importante avec une fonction et une considération particulières méritent notre attention. Elles nous offrent l'occasion de sérieuses réflexions non seulement sur le comportement humain mais aussi sur la place que la couleur de la peau joue encore dans les relations parmi les hommes.

GANGOUEUS a dit…

Kettly Mars avait déjà tenté une approche sur les relations complexes entre mulâtres et noirs dans son roman Saisons sauvages que j'ai chroniqué ici. Du point de vue d'une femme mulâtre.
Sous l'angle sexuel mais avec l'extrapolation possible sur les communautés concernées. Quelque part, il y a un effet de miroir entre ces deux romans.

L'affirmation du personnage d'Yvan Guéras que j'ai relevée est lourde de conséquence. Elle est terrible et elle donne un autre regard sur cette île fascinante.

Finalement, au travers de mes lectures successives des auteurs haïtiens en passant de Depestre à Trouillot, de Laferrière à Victor, de Mars à St-Eloi, on arrive petit à petit à la conclusion qu'entre noirs et mulâtres la situation est encore plus malsaine que dans les Antilles françaises (avec les oppositions Béké, chabins, noirs)...

Stephie a dit…

Je devrais le recevoir par le biais de BOB, ton avis donne envie.

Malice a dit…

J'ai assisté à une rencontre avec Gary Victor au Festival América ce week-end. Et j'ai été séduite par son intervention à propos de ce livre que j'ai acheté de lui et je ne crois pas être déçu. Étant donné que la littérature haïtienne est une écriture attachante la plus part du temps !

GANGOUEUS a dit…

A Stephie, c'est intéressant que le BOB propose cette lecture. Je te souhaite une belle découverte.

A Malice, on s'est loupé. J'ai assisté au débat Ville dévastée et j'ai pu discuter avec Gary Victor sur son pays... Très intéressant, un personnage singulier.
Bonne lecture!

Yv a dit…

J'ai beaucoup aimé, même si l'auteur parait un peu désabusé dans son écriture et dans le constat qu'il porte sur la société haïtienne. De beaux personnages, un contexte malheureusement -pour Haïti et ses habitants les plus pauvres- fort, dérangeant.

GANGOUEUS a dit…

Je partage cet avis. Mais je pense important de souligner que Gary Victor ne fait pas dans le misérabilisme. Le contexte est certes glauque sous certains aspects, mais les gens se battent et rêvent d'un avenir meilleur... Même quand cela semble insensé.

Malice a dit…

Un énorme coup de cœur pour ce livre !
Pour moi, je place très haut ce roman c'est un livre parfait à mes yeux. Ce livre est pour moi oui, oui, un petit chef d'œuvre et rien de moins !

GANGOUEUS a dit…

Totalement d'accord avec toi, chère Malice, tous les ingrédients d'un grand roman sont là.

Françoise a dit…

Je pense aussi que c'est un très grand roman : une histoire passionnante avec des personnages attachants, une écriture magnifique, un réalisme parfois cruel mais atténué par quelques intrusions de surnaturel .Bien que le ton dramatique soit donné dès le départ, on ne peut s'empêcher en lisant de garder espoir sur la nature humaine, et pourtant l'auteur ne fait pas de concessions à ses personnages les plus vils, ni d'ailleurs à personne,il se met dans la peau d'une jeune fille pour raconter son histoire, et c'est aussi un bel hommage fait aux femmes de son pays, qui rêvent d'avenir meilleur .
J'ai un grand retard dans la lecture des auteurs haÏtiens, mais à chaque fois je me dit que c'est une littérature extraordinaire et qu'il faut que je continue cette découverte! merci à toi cher Gangoueus, puisque c'est ton commentaire qui a inspiré mon choix de ce livre .