samedi 8 mai 2010

Nothing but the truth de John Kani à l'espace St-Michel


Mercredi dernier, j’étais à l’Espace Saint-Michel. Petit cinéma au cœur du quartier latin que je ne fréquente pas assez à mon goût. Pour être honnête, je ne fréquente plus beaucoup les salles de cinéma. J’ai mes raisons et certaines seront évoquées plus loin. Mon dernier passage remontait à la projection, dans ce cercle d’initiés, du film remarquable de Dany Kouyaté, Sya Yatabaré ou le rêve de Python, film où le remarquable et regretté Sotigui Kouyaté illuminait de sa présence son personnage ambigu et intrigant, conseiller de l'empire du Ghana...

Nothing but the truth est un film sud-africain de John Kani, coproduit avec Olivier Delahaye. Le personnage central est un vieux bibliothécaire de Port Elizabeth qui vit dans un township. Il a une adorable fille qui vit sous son influence et il attend le rapatriement de la dépouille de son frère mort à Londres. Alors qu’il se rend à l’aéroport, il se remémore ce frère avec lequel il a entretenu des relations complexes, partagées entre amour et rancœur, un héros de l’ANC... C’est son petit frère, malgré. Alors que les fils tenus qui ont unis cette fratrie se révèlent progressivement, avec entres autres, l’arrivée de son exubérante nièce accompagnant la « dépouille » de son père, John Kani nous fait ressentir les tensions de cette époque où la commission « Réconciliation et vérité » organise les auditions publiques des criminels de l’Apartheid. L’intérêt du film est justement dans la juxtaposition de la grande histoire et celle de ce bibliothécaire qui a perdu son fils lors d’une répression de la police.

Là, on pose le doigt sur le sens de cette commission et du bien-fondé de son action. Car si les criminels confessent leurs actes aussi abjects soient-ils, ils sont amnistiés. La réconciliation semble se faire au détriment des victimes qui ne voient pas la justice s’appliquer à leurs bourreaux. Seul Mandela pouvait imposer une telle démarche, ayant vécu dans sa chair durant 27 ans au fond d'une geôle, l’injustice blanche. Mais à quel prix pour de nombre de ses concitoyens ? Telle est la question subliminale que pose John Kani. Se pose également celle de la difficile redistribution des cartes entre les militants exilés et ceux qui ont subi sur place le système.

Cette soirée à l’Espace St-Michel s’est terminée par un débat autour du film avec son producteur, Olivier Delahaye, son distributeur et Penda Traoré d’AfriquaParis. Des questions intéressantes ont tourné autour de l’historique du projet, la communication sur le film (Télérama aurait massacré le film à la tronçonneuse) et sa faible distribution (le qualificatif est en-deçà de toute traduction), le film n’étant projeté à Paris qu’à l’Espace St-Michel, et dans deux villes de province Oyonnax et Nantua (les rhônalpins sont des privilégiés). Ne connaissant pas les mécanismes de la distribution des films en France, j’ai interrogé les interlocuteurs sur les raisons de cette faible programmation, tenant compte du contexte très favorable avec la Coupe du monde dans de football en Afrique du Sud cette année, pour promouvoir un film en plein dans l'actualité. L’envers du décor qui nous a été dressé par le distributeur m’a paru très révélateur des réalités et des contraintes mercantiles qui empêchent une certaine diversité dans les salles de projection en France. Entre les pressions qui sont exercées sur les exploitants de salle pour la diffusion et le maintien en salle de certains films, le diktat des superproductions américaines, la surproduction de films (sortie variant entre 15 et 20 productions par semaine), le coût de l’acheminement des films, le rapport aux médias... Je ne saurai être exhaustif par rapport à ce qui a été cité durant l’échange avec ce distributeur.


Les choses ne sont donc pas simples, même dans un système démocratique. Nous regardons ce que les financiers et les autorités nous autorisent à voir. Alors, si vous voulez entendre le propos de John Kani sur ce Nuremberg en version africaine qu’a été la commission « Vérité et réconciliation », le chrono est lancé...

Bonne projection à l’Espace St-Michel.


9 commentaires:

St-Ralph a dit…

Merci pour ces éléments d'information sur la distribution des films en France. Il est certain que le public ne sait rien sur le fonctionnement de la distribution. Tu fais bien de noter que l'on ne voit que ce qu'on nous propose.

C'est vrai qu'il y a le jeux des entrées. En d'autres termes, une salle est un lieu de commerce. Il reste bien entendu que l'on ne peut y proposer que ce que l'on pense être susceptible d'être vendu. C'est du moins la leçon logique que l'on retient. Quant au reste, nous n'en savons rien.

Anonyme a dit…

Je suis allée voir ce film hier soir et j'ai assisté à la projection de 22h10.
Je n'ai pas été déçu.
Ce vieux libraire vivant seul avec sa fille, qui prépare les funérailles de son frère tout en attendant dans l'anxiété la dernière chance de devenir responsable de la bibliothèque dans laquelle il travaille depuis plus de quarante ans, est tout simplement émouvant.
Ce film m'a fait découvrir une Afrique du Sud que je ne connaissais pas. Une Afrique du Sud confrontée à elle-même et souhaitant réconcilier sa population par le biais d'une commission "vérité".
Dommage la dernière projection est aujourd'hui! Baou

GANGOUEUS a dit…

@ St-Ralph,

Le souci est que ce film de John Kani aurait pu toucher un public plus large. Parce qu'il est bien fait, sans prétention artistique,
avec une thématique suffisamment bien abordé pour attirer les curieux.
En cette année de Coupe du Monde en Af du Sud, c'était l'occasion rêver.

@ Baou,
C'est cette Af. du Sud qu'il est intéressant de découvrir. La grande presse souligne souvent les complaintes de la population blanche sud africaine, mais on oublie souvent de signaler que la paix s'est faite au détriment d'une justice pour la population qui a été longtemps opprimée.

Content que tu aies pu le voir. Dommage que ce soit la dernière séance.
Bienvenue !

Gangoueus

Anonyme a dit…

Non, c'est reparti encore pour une semaine.

Je vous conseille, dans ce même cinéma, "Teza" (la rosée) de Haile Gerima qui a obtenu le grand prix au dernier Fespaco de Ouaga.

Aïssatou

GANGOUEUS a dit…

Merci pour l'info, Aïssatou!

La Nymphette a dit…

merci pour ces infos, j'ai bien peur hélas qu'un tel film, ne soit pas aidé par l'évt Coupe du monde, au contraire, cela va à l'encontre de l'image "Afrique du sud, arc-en-ciel" défendue par ex dans Invictus... Certaines vérités ne sont pas bonnes à dire!

GANGOUEUS a dit…

Bonjour chère Nymphette,

J'imagine cependant que ce n'est pas à la France de défendre cette Afrique du Sud, arc-en-ciel... La liberté de pouvoir constater par nous-même des bienfaits ou des méfaits de cette commission Vérité et reconciliation devrait être laissée à chaque citoyen.

Je réalise qu'une véritable censure est réalisée à notre insu, par les réseaux de distribution, le diktat du pognon sur ce qui doit être diffusé et ce qui ne doit pas l'être... C'est affligeant. Mais c'est la vraie vie.

La Nymphette a dit…

Bien sûr, ce serait à nous de juger, mais si nous devions être juges de toute vérité ce serait la révolution, j'en ai bien peur!

Pour ce film, j'espère pouvoir le voir sur un réseau ou un autre... Ont-ils prévu de le mettre en VOD?

GANGOUEUS a dit…

Je te trouve un peu fataliste sur ce point, chère Nymphette.

Je m'offusque du processus de sélection et de distribution des films qui semblent être maîtrisés par une poignée de grands financiers...

Laisser le spectateur se faire une idée complète d'une situation ne signifie par faire de lui un juge. C'est juste une question de liberté.

Mais il se peut que je n'ai pas compris ton approche...