dimanche 23 mai 2010

Ndack Kane : L'exil

Marième et Ousmane sont deux jeunes étudiants partis de Dakar pour poursuivre leurs études en Occident, respectivement dans les villes de Montréal et Paris. Ils sont de la même génération, ils ont des amis communs, mais ce sont leurs parcours respectifs que Ndack Kane nous propose de suivre.

Pour cela, Ndack Kane choisit d’alterner des séquences de vie, les états d’âme respectifs de Marième et Ousmane à des moments cruciaux de leur existence. Les ruptures entre les différents épisodes sont parfois difficiles à identifier. Mais cela fonctionne comme de véritables shortcuts où l’on voit l’identité de ces deux étudiants se façonner au gré du climat agressif du Grand Nord, de l’individualisme forcené des sociétés occidentales, du rythme infernal des petits boulots et des cours. A côté d’eux évoluent une constellation de personnages faisant partie de leur univers. Etudiants canadiens, français, africains, amis d’enfance, compagnons de lutte, sénégalais ayant immigré de longue date.

Ndack Kane n’approfondit pas forcément le lien entre les différents personnages. Ce qui est intéressant sous sa plume, c’est la réflexion sur le positionnement de ses personnages entre la France, l’Amérique du nord  et le Sénégal (par extension l’Afrique). La question du retour, celle de l’intégration dans les sociétés d’accueil, très différente suivant que l’on est France ou au Canada. Ce regard venu d’Amérique du nord sur les rapports délicats de la France avec son immigration postcoloniale est acéré.

Marième voit sa personnalité évoluer de manière importante face à ce choc de culture. Alors qu’Ousmane tente de rattraper à Dakar tout ce qu’il a perdu pendant son exode estudiantin en France.

J’ai donc aimé ce roman. Parce que les analyses que dresse l’intellectuelle sénégalaise me touchent forcément. La solitude de l’étudiant revenu d’Afrique dans une chambre de cité universitaire pendant l’hiver même doux du sud de la France, on a connu cela. L’incompréhension des collègues d’amphi l'obligation de faire des boulots sous qualifiés, de griller l'été dans des plantations ou encore les contraintes de l’administration à l’endroit des étudiants étrangers, on a vécu sinon entendu parler… Et naturellement, les questions que certains se  posent :

« On rentre ? Pourquoi rentrer ? Suis-je chez moi ici ? Faut-il filer vers d’autres eldorados : Londres ? Québec ? Montréal ? Quelle est la meilleure solution pour moi, mes proches, mon ou mes pays ? Et le bled, c'est comment?»

Ce qui est très  intéressant, et je conclurais sur ce sentiment que j'ai eu au moment où je terminais cet ouvrage, c’est la fragilité de ces personnages, une absence de certitudes pour la plupart d’entre eux. Le questionnement a du bon, c’est cette piste que propose Ndack Kane.

Edition Phoenix, 1ère parution en 2009, 202 pages



Voir une critique sur Touki Montréal et écouter une interview de Ndack Kane sur CinéAfrique.org

11 commentaires:

St-Ralph a dit…

J'ai lu la critique du livre par Touki Montréal, grâce au lien que tu as donné. Apparemment, le travail de l'éditeur n'a pas été très sérieux. Ces petits manquements peuvent atteindre la réputation d'un écrivain.

GANGOUEUS a dit…

En fait, je peux me tromper mais il me semble que Touki Montréal a lu le premier jet. Apparemment, le texte a été retravaillé depuis par l'éditeur, parce que dans la version que j'ai commandée sur Amazon.com (il y a trois mois), il y avait très peu de coquilles.

Par contre, je partage ton avis cher St-Ralph, ces petits manquements à la publication peuvent nuire à la vie d'un ouvrage et à la réputation d'un auteur...

Bien à toi,

GANGOUEUS a dit…

Cher St-Ralph,

Je tiens à souligner toutefois que la critique de Touki Montréal est extrêmement sévère.

Sur la description des trajets de ces étudiants, par exemple. Ndack Kane porte un intérêt à cet aspect de la narration, et je pense que cela a un sens important pour elle, comme moi j'aurai du mal à oublier la ligne 2, Gare de Montpellier - Hauts de Massanne de Montpellier. Parce qu'il est arrivé que j'aille à pied à la fac, par le simple fait que des petits zonards aient caillassé ce bus qui était le seul à venir dans mon quartier. Quand j'y pense, je revois tout le trajet.

La vie estudiantine est faite de toutes ces anecdotes, de grands débats où on refait le monde, de rencontres. Ndack arrive à restituer tout cela avec beaucoup d'aisance.

Quant au style, je souris sincèrement. L'écriture de Ndack s'acclimate au contexte de la narration : détaché sur certaines descriptions, soutenu sur certains échanges de thésards que le jeune public que nos amis de Montréal évoquent aurait du mal à capter si par exemple ils n'ont aucune notion de l'histoire contemporaine française.

Mais j'aime proposer ma critique et celle des commentateurs qui ne partagent pas mon avis.

Lo a dit…

Je rejoins vos avis sur les erreurs de syntaxe, les coquilles oubloiées dans les romans, le lecteur pénalise inconsciemment ou non l'auteur.

[et pour moi, je garde en mémoire le bus navette Agropolis Lavalette de Montpellier... ;-)]

Ndack a dit…

Bonjour tout le monde !

Merci encore Gangoueus pour ce clin d'oeil sur ton blog :o)

À propos de Touki Montréal, tu as lu en fait la même version qu'eux car la maison d'édition n'a pas encore effectué de réédition avec la version recorrigée.

En fait, cher St-Ralph, c'est parce qu'il s'agit d'une toute nouvelle maison d'édition, qui a été créé en Mai 2008. Mon livre a été sa première publication et est sorti en septembre 2008. C'est une aventure à laquelle j'ai voulu participer parce qu'il s'agit d'une maison créée par de jeunes africains de ma génération, un peu éparpillés de par le monde et qui veulent montrer que nous pouvons construire des choses ensemble grâce au nouvelles technologies de l'information et de la communication(vive le web!), avec les quelques moyens dont nous disposons, même dans le domaine de la culture. C'est seulement une fois mon livre sorti que la maison a commencé à être un peu connue et à recevoir des offres de professionnels à tous les niveaux, notamment au niveau de la lecture et de la correction. Sinon au tout début, nous n'étions vraiment pas nombreux...

D'autres lecteurs ont trouvé aussi la critique de Touki Montréal un peu sévère mais Gangoueus a peut-être aussi raison de souligner que les échanges peuvent ne pas être évidents par moment, surtout par rapport à l'histoire contemporaine de la France. J'ai des amis québécois par exemple qui m'ont posé pas mal de questions sur la réaction de mes personnages africains par rapport à la France. Pour ce qui est des rapports avec le Québec, ils comprenaient aisément :o)

D'autres encore aurez voulu que le récit se passe plus longuement en Afrique, car c'était leur premier livre de littérature africaine (même si à Montréal, je suis dans la catégorie littérature québécoise lol!) et ils voulaient en savoir plus... Alors je leur ai donné le lien de Chez Gangoueus où ils peuvent découvrir notamment des auteurs africains. Ils m'ont dit qu'ils y feraient un tour avec plaisir !

Je croise juste les doigts pour que les Éditions Phoenix arrivent à décoller et à garder une certaine stabilité dans le milieu (le nombre de maisons d'édition qui mettent la clé sous la porte actuellement fait peur). En effet, j'aimerai bien que mes deux autres tomes puissent être publiés tout court et publiés chez eux. Vous pouvez visiter leur site ici:
www.EditionsPhoenix.com

Bien à vous !

Ndack

Ndack a dit…

Oups... Petite erreur sur l'année de la création de Phoenix et sur la publication de L'Exil: il s'agit de 2009 et non de 2008.
Merci :o)

GANGOUEUS a dit…

@ Lo,
J'ai, l'année académique suivante, ensuite crêché à la cité U du Vert-Bois, donc la navette venant de l'Agropolis, je la voyais tout le temps sans jamais la prendre. En effet, désormais à proximité de ma fac, mon moyen de déplacement était à présent le vélo :o)

@ Ndack,
Ma tirade sur la complexité de certains passages est une réponse a Touki Montréal qui semblait s'arrêter sur une certaine simplicité du texte. Il faut dire que les Editions Phoenix leur donnent du grain en moudre en évoquant un style pseudo-naïf sur le quatrième de couverture.

Moi, j'ai aimé la simplicité de l'écriture car elle soutient une trame bien construite, et une mise en scène intéressante de l'exilé économique, social, culturel africain. Il est regrettable que Touki Montréal ne s'exprime pas sur le fond de ton message. C'est même sidérant.

C'est leur point de vue. Bon, j'attends la visite de tes amis québécois :o)

Lo a dit…

On s'est peut-être croisés alors ! Moi je faisais correspondance à Vert-bois, je venais de plus loin, en tram.... Ah... les belles années, des conditions de vie étudiante pas aisée mais une promotion formpidable, une famille avec des camarades qui venaient des 4 coins du monde, de partout sauf de Montpellier....
Bon, j'arrête là avec mes digressions sur les transports en communs (mais c'est Gangoueus qui a commencé ! ;-))

Et félicitations à Ndack car aboutir à faire publier un livre ne semble pas évident de nos jours.
Souhaitant longue vie aux petites maisons d'éditions.

Liss a dit…

Etre un jeune auteur, trouver un éditeur, publier, à quelles conditions, est une question intéressante et instructive. Bon courage à Ndack : petit à petit, l'oiseau fait son nid.

Anoumou AMEKUDJI a dit…

Gangoueus, je suis d’accord avec la conclusion de votre article. Effectivement, on peut sentir cette absence de certitude chez la plupart des personnages de Partis trop tôt, trop loin l’exil. Je pense que Ndack a su bien traduire les préoccupations des jeunes étudiants africains dans les universités occidentales. A y voir de près, ces préoccupations ne sont pas très différentes de celles de nos aînés qui ont étudié dans les universités occidentales des décennies avant nous. Ce que Ndack a su bien faire également, c’est de présenter ses personnages comme des jeunes qui de manière générale ne sont pas maîtres (surtout de nos jours) de leur présent, a fortiori de leur avenir. Gangoueus, comme vous l’avez mentionné, « le questionnement a du bon » car il permet d’être dans une position permanente d’ouverture à l’autre, dans une dynamique de découverte de l’autre, et d’être prêt à donner et à recevoir. C’est le questionnement qui permet d’évoluer. Sans cela, point d’évolution. On ne peut même pas faire autrement, surtout aujourd’hui nous sommes obligés de nous poser des questions en permanence. C’est une remise en cause perpétuelle de ce que nous avons considéré pendant des années, ou qu’on nous a enseigné comme étant des acquis, des certitudes, des principes inaliénables…

GANGOUEUS a dit…

@ Lo,
Effectivement, souhaitons longue vie aux éditions Phoenix, car ce qui compte, c'est le fait que leur action soit pérenne.

Concernant, je garde encore une fois un très bon souvenir d'étudiants. Cette ville est faite pour les étudiants. J'ai connu aussi un entourage très cosmopolite.

@ Liss,
Merci pour tes mots!

@ Anoumou,
Bonne arrivée !

Je crois que ce questionnement est la force de l'ouvrage de la nièce de Cheikh Hamidou Kane (;o)

Il faut pouvoir poser ces questions, les travailler parfois de manière collective et surtout trouver des réponses qui seront plus intimes, plus personnelles.

On appréhende de lire l'ouvrage d'une personne que l'on connait. Un peu. Quand la qualité est au rendez-vous, c'est un soulagement pour le chroniqueur.

A bientôt!