lundi 12 avril 2010

Tamiki Hara : Hiroshima, fleurs d'été


Cela faisait un bail que je n’avais pas réalisé une petite excursion au Japon. Aussi, ai-je fait un tour sur le blog Le Japon contemporain. Je suis tombé sur cet ouvrage et plus particulièrement sur cet auteur qui mit fin à ses jours en se jetant sous un train en 1951.

Tamiki Hara naquit au début du siècle dernier à Hiroshima. Porté sur les lettres, il se fit remarquer dans l’entre-deux-guerres à Tokyo. Suite à la disparition de sa femme en 1944, il rentra à Hiroshima, de retour dans la grande concession familiale, au courant de l’année suivante. Le 6 Août 1945, cet écrivain fut à Hiroshima quand la bombe atomique fut larguée.

J’eus la vie sauve parce que j’étais aux cabinets. Ce matin du 6 août, je m’étais levé vers huit heures. La veille au soir il y avait eu deux alertes aériennes mais rien ne s’était passé. Un peu avant l’aube je m’étais déshabillé et, chose que je n’avais pas faite depuis longtemps, je m’étais couché en kimono de nuit. Je me levais et entrai dans les cabinets  sans répondre à ma sœur qui, en me voyant encore en caleçon, grommela que je me levai bien tard.
Quelques secondes plus tard, je ne sais plus exactement, il y eut un grand coup au-dessus de moi et un voile noir tomba devant mes yeux. Instinctivement je me mis à hurler et, prenant ma tête entre mes mains, je me levai. Je n’y voyais plus rien et n’avais conscience que du bruit : c’était comme si quelque chose telle une tornade s’était abattu sur nous. J’ouvris à tâtons la porte des cabinets et trouvai la véranda(…). Cependant en avançant sur la véranda, les maisons détruites commençaient peu à peu à m’apparaître dans une vague luminosité. Je repris mes esprits.


Fleurs d’été, page 70, Actes Sud – Collection Babel

Hiroshima, fleurs d’été est un recueil de trois récits de Tamiki Hara.
« Préludes à la destruction », publié en 1949.
« Fleurs d’été », publié en 1947.
« Ruines », publié en 1947.

C’est sur la chronologie réelle des faits que sont ordonnés les différents récits de l’écrivain japonais.
Dans « Préludes à la destruction », il revient sur le retour d’un jeune homme au sein de son fief familial à Hiroshima. L’homme vient d’une autre grande ville nipponne. Il est porté sur les lettres. Et naturellement, il observe sa fratrie au sein de laquelle il doit retrouver ses marques. Shôzô est endeuillé. Il a perdu sa femme. Ses frères tiennent un grand entrepôt familial. Si ce premier texte présente les déboires, les fortunes diverses, les relations entre les éléments de cette famille, l’oppression des sirènes et des bombes qui tombent sur Hiroshima est constante. L’ennemi n’est jamais nommé. Seules les stratégies pour survivre ou du moins protéger les proches sont mentionnées.

« Fleurs d’été » est la description de l’impact de la bombe atomique par le témoignage direct de l’auteur. Le phénomène d’abord. La conscience d’avoir survécu. Et le constat progressif de l’ampleur des dégâts. Matériels, mais surtout humains.

Sur l’autre rive, les bâtiments détruits s’étendaient à perte de vue, et, à part les poteaux électriques, le feu avait déjà fait son œuvre. Je m’assis sur l’étroit chemin qui longeait  la rivière et songeai que, maintenant au moins, il n’y avait plus de danger. Ce qui depuis longtemps nous effrayait, était bel et bien arrivé. L’esprit plus tranquille, je me dis que j’avais survécu. J’avais souvent pensé avoir autant de chance de mourir que de survivre, mais à cet instant-là le fait même de vivre et le sens même de la vie s’imposèrent à mon esprit.
« Je dois laisser tout ça par écrit », me dis-je en moi-même. Pourtant à ce moment-là je ne savais pratiquement rien encore du vrai visage de cette attaque aérienne.

Fleurs d’été, page 77, Actes Sud – Collection Babel

Dans « Ruines », Tamiki Hara poursuit son témoignage. On se demande si les personnages ont un lien entre les différents récits. Cela semble évident. Au-delà de sa famille, c’est cette vision de la population cruellement meurtrie par les effets secondaires de cette bombe. Il n’est pas fait état de radioactivité par l’auteur. Mais comme il est dit plus haut, Hara nous raconte les conséquences de cet acte militaire. On imagine que la connaissance viendra après.

Le dernier texte est sûrement le plus effroyable. Je vous avoue que j’ai pensé en lisant ce dernier récit à l’accord conclut à Prague entre russes et américains pour la réduction de l’arsenal nucléaire. Vaste partie de dupes? Quand on pense qu'après coup chacune puissance gardera plus d'un millier d'ogives nucléaires...  De nombreuses questions anachroniques me sont venues à l’esprit. « Etait-ce le seul moyen ? ». « Pourquoi frapper les civils ? ». Le plus terrible est que cela est encore possible. L'auteur se refuse à toute forme d'effusion.

Tamiki Hara n’a pas survécu à ses écrits. Il a sous domination américaine sur le Japon, produit ces textes avant de se suicider. Nous laissant là ce témoignage de la réponse d’une folie à une autre folie.


Tamiki Hara, Hiroshima, Fleurs d'été
3 récits traduits dans l'ordre énoncé plus haut respectivement par  Rose Marie Makino-Fayolle, Brigitte Allioux et Karine Chesneau
Actes Sud, collection Babel, parution en 2007
Source Photo Tamiki Hara - So-net

Voir les avis sur Notes de lecture, Le Japon contemporain

4 commentaires:

ballades et escales en littérature africaine a dit…

Ton billet et les passages cités ont vivement retenu mon attention. Je ne connaissais pas cet écrivain japonais qui semble être pourtant un classique de la littérature du Soleil Le Vent. Son destin m'impressionne tout comme sa qualité d'écriture dans les passages que tu cites. Je vais aller humer les parfum de ses pages qui doivent être pour certaines mortifères.

GANGOUEUS a dit…

Je l'ai découvert un peu par hasard en suivant une vague qui m'a conduit sur un blog consacré à la littérature japonaise. Le sujet m'a intéressé et cet auteur vaut le détour.

C'est aussi pour moi l'occasion de se questionner sur le sens de l'écriture. Pourquoi écrit-on? On a le sentiment en lisant Tamiki Hara que pour lui, cette question a trouvé une réponse véritable en constatant les dégâts de la bombe atomique dans sa ville natale.

monokiya a dit…

Bonjour ,
merci pour ces partages. Je découvre ce blog après avoir commencé les "notes de Hiroshima" que je vous conseille vivement si vous ne l'avez encore lu(chez folio).
Kenzaburo Oe se pose justement la question de l'écriture et en particulier sur l'écriture du désastre:dans notes de Hiroshima il parle de Hara Tamiki et d'autres poètes et écrivains .C'est ainsi que je me retrouve ici et me permet de vous saluer;plaisir de partager les mêmes lectures/préoccupations.
J'étais à Hiroshima pour la première fois en juillet dernier,il pleuvait à verse sans arrêts pendant 2 jours.
Bien à vous.
Pascal

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Monokiya,

Merci pour vos mots. Je note votre commentaire par rapport au prix Nobel Kenzaburo Oe et la référence de Notes de Hiroshima que j'espère lire prochainement pour avoir un autre regard sur cet aspect de la littérature.