mercredi 3 février 2010

Wole Soyinka : La route


Wolé Soyinka est un homme de théâtre. C’est un paramètre que je ne maîtrisais pas le jour où je suis tombé sur ce texte, il y a quelques années au détour d’un commerce de livres. Appâté par le format de poche, j’ai sauté sur l’occasion de lire Soyinka. Seulement quand j’ai ouvert mon livre low-cost, le soufflet s’est effondré, réalisant qu’il s’agissait en fait d’une pièce de théâtre...

Si le livre a pris de la poussière depuis, cette pièce de théâtre n’a pas pris une ride, bien qu’elle date des années 60. Le sujet principal est la Route. Une route meurtrière. Une route nigériane qu’emploient chauffeurs de gbaka, foula-foula ou taxi-brousse, les grumiers, les camions citernes, les commerçants en tout genre. La base d’observation de tout ce monde de la route est sorte de tripot où coxeurs, chauffeurs, policiers, businessman se retrouvent. L’action est centrée autour de Kotonou le chauffeur et Samson son rabatteur de clients, le coxeur. Traumatisé par un énième accident auquel il a assisté, Kotonou veut lâcher ce métier extrêmement périlleux au Nigéria.

Le portrait que brosse Wolé Soyinka à la fois de la route et de ses pratiquants est celui d’une hydre se nourrissant d’un gibier disponible à satiété. Les cadavres comme les véhicules accidentés sont dépouillés par des charognards. C’est l’occasion de plonger dans un univers de chargements extrêmes des hommes et des marchandises, une corruption comme norme absolue, un espace où la frontière entre flics et voyous n’existe plus. Les personnages sont malicieux, se battant contre la fatalité et cette route carnassière à coup de gris-gris.


C’est l’occasion de faire un rapprochement avec une autre route, celle de Cormac McCarthy. Si la route tue, détruit, dévore chez Soyinka, il est intéressant de constater que chez McCarthy, malgré l’univers décharné dans lequel évolue ses personnages, elle reste le seulement élément fiable et sur de son roman. A un point tel qu’il ne faut point s’en éloigner, de peur de sombrer dans l’horreur absolue.


Celle de Soyinka est imprévisible. Elle se charge elle-même de démembrer l’individu. Alors qu’elle semble constituer un repère pour McCarthy, elle déboussole et fragilise l’individu chez Soyinka. A un point tel que malgré la noirceur de l’univers de l’américain, le lecteur ressort beaucoup plus pacifié de son texte qu’au travers des élucubrations des personnages soyinkiens traumatisés par la route.

Une dernière remarque. Sur le traitement des langues. Entre le yoruba, le pidgin nigérian et le français, il y a quelques subtilités que je n’ai pas saisies. Comme en particulier, ces personnages qui, s’exprimant dans un français (anglais) soutenu passe au pidgin sans crier gare ! C’est un artifice dont je n’ai pas réussi à saisir la raison. De plus, bien que je l’imagine complexe à réaliser, la traduction du pidgin laisse à désirer. Pour le reste, on a envie de voir cette pièce jouée tant son sujet semble intemporel.


Wolé Soyinka, La route

Edition Hatier, Monde Noir, Collection Poche
Titre original, The road - 1ère parution en 1965
Traduit de l'anglais par Christiane Fioupou et Samule Millogo (1988), 160 pages

Photo de Wolé Soyinka réalisé par Irvine M. Short

6 commentaires:

Alex Engwete a dit…

La route, telle que transcrite par Wole Soyinka, est donc en tous points semblable aux routes du Congo-Kinshasa, comme tu le dis si bien: "un espace où la frontière entre flics et voyous n’existe plus". Grand merci de me faire lire cette oeuvre dont je n'ai jamais entendu parler...

GANGOUEUS a dit…

Effectivement, cher Alex, il y a quelque chose de transnationale si tu me permets l'expression.

Cette route entre Ibadan et Lagos tue. La corruption est telle que les permis sont vendus aux premiers venus avec la bénédiction des policiers... Chacun se cherche.

Ce qui m'a paru plus surprenant, c'est le fait que cette pièce date de 1965. Ce ne sont donc pas, au Nigeria, des réalités nouvelles.

Ce serait une pièce magnifique à mettre en scène. Et d'une extrême actualité.

K.A a dit…

La route, j'ai mis cette pièce en scène en 1991 à Lomé. La traduction par ontre n'est pas terrible, je suis d'accord avec toi!

GANGOUEUS a dit…

Cher K.A, cela a du être une expérience très intéressante, d'autant que ce texte me parait très dans sa forme, très peu élitiste et peu par conséquent toucher les milieux populaires.

Est-ce le sentiment que tu as eu à Lomé?

Merci pour tes mots.

K.A a dit…

Tout à fait, la veine est populaire et cela marche du tonnerre... les légendes liées à la route font le sel de cette pièce. Allez, tues-nous un chien, pour que le reste de la route soit bonne. Tu le peux, sauf si le chien est ton totem. Dilemme, n'est-ce pas? Le théâtre de Wole, même populaire, a le souci d'aborder des questions métaphysiques.

GANGOUEUS a dit…

Merci cher K.A., pour ce point de vue pratique. On sent que tu t'es régalé dans la mise en scène de cette pièce. Les quelques pièces de théâtre africain m'ont toujours paru très élitistes dans leur forme. Exception faite à l'adaptation des bouts de bois de Dieu par le congolais Hugues-Serge Limbvani.

Ce qui me surprend dans cette pièce de Soyinka, c'est le caractère précoce du discours "afrocentré" du dramaturge nigerian (cette pièce date de 1965). C'est intéressant. Espérons qu'elle sera de nouveau interprétée.