lundi 11 janvier 2010

Robert Dussey : L'Afrique malade de ses hommes politiques


Quand le modeste lecteur que je suis, a eu l’essai de Robert Dussey entre les mains, je me suis exclamé : « whaou ! Quelle évidence ! ». Je me suis ensuite dit « voilà un auteur courageux qui a décidé de prendre le taureau par les cornes et de le soumettre à la force puissante de ses avant-bras ». Pour une fois, on allait avoir droit à une analyse pertinente des causes endogènes de l’échec de tout un continent.

Pourquoi l’Afrique est-elle malade de ses hommes politiques ? Comment l’extraire de ses prédateurs affamés qui tiennent les rênes du pouvoir? Existe-t-il une alternance crédible ayant intégré l’idée que le pouvoir est avant une notion de service ? Quel modèle, quelle structure constitutionnelle protègerait le mieux le citoyen africain de la rapacité de ces leaders politiques ? Quelle part prend la culture traditionnelle africaine dans la faillite de ses élites ? Pourquoi les élites reproduisent elles à l’infini, les échecs de leurs aînés confrontés à la Traite négrière ? Quelles sont les leçons qui n’ont pas été tirées des erreurs du passé ? Voilà les questions dont mon esprit s’attendait à voir le traitement dans cet essai.

Et puis le docteur Robert Dussey, enseignant à l’université du Togo sait de quoi il parle puisqu’il côtoie de près tous les jours Faure Gnassingbé, président du Togo, en tant que conseiller diplomatique.

Beaucoup d’espérance en ouvrant les premières pages de ce livre. Et j’ai appris beaucoup de chose. Que je savais déjà. L’Afrique subsaharienne est moribonde. Morte même selon l’auteur. Mort politique. Mort socio-économique et culturelle. L’auteur doit partager ma foi évangélique, car après avoir procédé à une autopsie complète de la dépouille de notre continent, il nous oppose une résurrection de cet espace en proposant à cette communauté négro-africaine de s’extraire de l’ignorance, de la crise, et de la pauvreté … et de construire la paix.

Robert Dussey produit là un ouvrage intéressant, où il fait preuve de beaucoup de lucidité dans l’analyse de l’état actuel de l’Afrique. Une analyse minutieuse (peut-être trop minutieuse, parfois répétitive) d’une situation catastrophique dans quasiment tous les secteurs socioculturels, économiques, politiques.

Mais on a envie, j’ai envie de lui reprocher tous ces titres erronés. A l’instar de cette mort politique de l’Afrique qu’il s’emploie à démontrer comme si l’Afrique était née politiquement un jour. Il le dit lui-même assez bien d’ailleurs :

« Ainsi l’indépendance devrait servir à installer au pouvoir des dirigeants taillés sur mesure. Un objectif atteint sans coup férir. Les pays africains nouvellement indépendants ont hérité de frontières coloniales, et du même coup, les problèmes qu’elles entraînent pour leur intégrité territoriale et leur désir d’unité nationale. La quasi-totalité des territoires indépendants sont en effet des pseudo-états sans consistance et tout juste fiers de disposer des oripeaux de la souveraineté que sont le drapeau, l’hymne national, des représentations diplomatiques de façade, les sceaux, etc.» page 49, édition Jean Picollec.


La question qui vient naturellement à l’esprit est celle de savoir comment, par quel système les peuples africains peuvent-ils se débarrasser de ces hommes politiques parachutés par Paris, Londres dans les capitales du continent.

Ayant fait ce constat, le lecteur que je suis est quelque peu atterré de voir que l’auteur est surpris par l’échec de l’OUA, de l’UA et de toutes formes de projets panafricains. Si l’impératif d’unité et de rassemblement est indispensable, on a du mal à l’imaginer avec les marionnettes de Paris, Londres qui dirigent ces états, se battre pour un projet qui desserre les puissances qui commanditent leurs pouvoirs. On s’attendait d’ailleurs à ce que l’auteur face le constat que les aires géographiques du continent où les projets de marché économique les plus avancés se retrouvent dans ces espaces où les intérêts parisiens, londoniens sont moins importants comme en Afrique sahélienne.

Un autre aspect qui m’a laissé songeur est celui de la structure idéale dans laquelle devrait évoluer nos politiques. Robert Dussey n’a que la démocratie au coin des lèvres, unique modèle respectant l’homme dans son intégrité. Et il a sûrement raison. Ce n’est pas moi qui vais prôner des dictatures à la tête des états subsahariens. Cependant, ce que les expériences des années 90 ont révélé, c’est l’émergence d’un multipartisme ethnique dont les hommes politiques les plus intègres de notre continent sont otages. On fait comment ? C’est la réalité de la plupart de ces états africains qui ne sont pas des nations. Ce type de modèle ne peut dans le contexte actuel produire de méritocratie, vu que c’est d’abord le parent que l’on vote, voleur ou pas.

Le plus grand tort de ces ouvrages qui traitent de l’Afrique de manière globale, est de ne pas s’appuyer sur l’expérience des états et de porter des points de vue qui me paraissent trop généraux. On aurait aimé une application au cas du Togo. J’aurai aimé.

Ce texte offre néanmoins une réflexion intéressante à son lecteur. Il est sombre, très pessimiste. Mais c’est un diagnostic qui mérite le détour, malgré les questions qu’il laisse en suspens. Faites-vous votre idée.

Robert Dussey, L’Afrique malade de ses hommes politiques
Edition Jean Picollec, 252 pages, 1ère parution 2008
Un interview de Robert Dussey sur RFI. J'adore la conclusion de cet interview.

33 commentaires:

K.A a dit…

Tiens, je vais transmettre à Robert, j'avoue que l'on sort de ce livre avec le sentiment que tu décris. Bel effort d'analyse de l'ami Robert néanmoins, même si on a déjà beaucoup lu des choses semblables sur le sujet.

St-Ralph a dit…

Je n'ai pas lu le livre. Mais ton billet montre bien qu'il comporte des lacunes réelles. Tes interrogations sont très intéressantes parce qu'il montre que le livre ne va pas plus loin que le "déjà vu" ; même si tu lui trouves un certain intérêt.
Remarque pertinente : il faudra un jour sortir du général pour s'attaquer au particulier. Hier comme aujourd'hui, l'Afrique n'est point unique mais multiple. Donc nécessité de projets précis pour des cadres géographiques limités. En tout cas, bien vu.
J'ai apprécié le ton ferme qui traduit certainement ta profonde conviction sur les insuffisances de ce livre ; ou tes attentes déçues.

St-Ralph a dit…

Dans mon commmentaire qui précède lire : "Tes interrogations sont intéressantes parce qu'elles montrent que le livre ne va pas plus loin que le déjà vu."

Liss a dit…

"Faites-vous votre idée", très malin, Gangoueus, moi le ton de ton billet me suffit. C'est vrai qu'il y a déjà un certain nombre de livres sur le sujet, alors on espère autre chose, ou plutôt une autre démarche...

A_girl_from_earth a dit…

Ce genre d'essais peut difficilement proposer une analyse parfaite, l'angle de vue est toujours subjectif, cela dit, comme tu le soulignes, on y note toujours des réflexions intéressantes, c'est plus ou moins l'intérêt je trouve.

GANGOUEUS a dit…

@ K.A,
Tu me rassures. Le livre vaut le détour. Mais le titre n'est pas bien choisi pour moi. Donc le lecteur a le sentiment d'être floué...

@ St-Ralph,
Effectivement, il faut sortir du général, pour s'attaquer au particulier. Mais il me semble que Robert Dussey était influencé par l'idéologie panafricaniste. Sa réflexion sur l'OUA ou l'UA est biaisée par ce fait. L'unité est certes nécessaire, mais unité de quoi? Comment construire une maison avec des briques qui s'effritent?
La necessité que des nations se construisent, s'assument dans les frontières héritées de Berlin est impérative. Et là-dessus, je suis surpris par son analyse très générale faite de bonnes intentions. Nos états doivent construire une identité nationale qui transcendent les états précoloniaux, terreau du tribalisme rampant ou triomphant selon les pays. Quels sont les hommes politiques à même de répondre à cette ambition?

@ Liss,

C'est une question de démarche. Encore une fois, le projet de Dussey, ses remarques sont intéressantes. Seulement, elles ne correspondent pas à l'intitulé de l'ouvrage. On s'attend à une analyse de la faillite des hommes politiques africains, les moyens de la contourner, les vcauses endogènes et exogènes de cette faillite. La responsabilité de la société civile. L'impact de la culture, du, des systèmes de valeurs locaux dans la gestion du pouvoir... On a très peu de pistes explorées.

@ Girl from Earth,
Je n'attendais pas une réflexion parfaite. Non, juste que le sujet principal du livre soit abordé. SUjet complexe dont je me demandais comment l'auteur allait s'employer à défaire les noeuds. Mais malheureusement, j'ai plutôt eu l'impression qu'il est passé à côté de son sujet...

www.togopages.net/blog a dit…

Le "défaut" de ce livre c'est de n'avoir pas été réécrit dans le sens de l'analyse particulière, puisqu'il est issu d'une thèse de doctorat. Voilà pourquoi le titre de l'essai ne colle pas aux généralités de la thèse. Cqfd!

Pablo (yo) a dit…

Great blog!!!
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Thanks,
Pablo from Argentina

Pablo (yo) a dit…

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Anonyme a dit…

Gangoueus,

Bien que le titre de l'essai soit en décalage avec son contenu, il traduit néanmoins la racine du mal qui gangrène l'Afrique.

La Chêne

GANGOUEUS a dit…

Totalement d'accord avec vous La Chêne.

Mais vous conviendrez avec moi, qu'on ne peut proposer au menu d'un repas, un steack de thon et qu'au final, l'affamé se voit servir des calamars aux oignons.

Il aurait été passionnant, délicat mais pertinent que Dussey traite le sujet qu'il a annoncé. Mais, je me répète...

Anonyme a dit…

Gangoueus,

La question est de savoir si étant à l'intérieur d'un tel système on peut procéder autrement.

La véritable contradiction est le fait que M. Dussey met son intelligence et son énergie au service d'un pouvoir dont il est conscient du caractère pernicieux.

Une telle réaction est symptomatique de la violence morale à laquelle est confrontée nombre d'élites africaines, entre à la fois le désir de conduire une alternance démocratique pour inscrire le changement dans la durée, l'incapacité d'y parvenir face à la brutalité des pouvoirs en place et le bien-être social. Pour la diaspora, il convient d'ajouter le devoir envers la terre natale.

Pour résoudre une telle équation chacun à sa martingale. Qui au finale est sa propre solution et non celle qu'il faut pour l'intérêt commun.

La Chêne

GANGOUEUS a dit…

La chêne,

Vous relevez parfaitement la position inconfortable de Robert Dussey qui travaille au service de Faure Gnassingbé dont on connait les conditions par lesquelles il a succedé à son père.

Dans l'interview que Robert Dussey accorde à RFI que j'ai placé dans mon billet, Phillipe Leymarie pose juste la question des rapports de l'auteur avec son chef d'état, l'allégeance est sublime. Mais, j'ai le sentiment que c'est justement de la question de ce grand écart permanent imposé aux politiques par les multinationales ou les capitales européennes d'une part, et aux intellectuels africains d'autre part qui souhaitent souvent apporter leur pierre à l'édifice et doivent composer ou pas.

C'est tout le paradoxe de ce livre. On a véritablement l'impression que Dussey ne peut traiter son sujet sans scier la branche de l'arbre où il se trouve...

Ndack a dit…

Intéressant échange, merci à vous deux. Apparemment, il y a un temps pour tout.

William Easterly a commencé par démissionner de la Banque Mondiale avant d'écrire "Le fardeau de l'homme blanc: L'échec des politiques occidentales d'aide aux pays pauvres".

Et Joseph Stiglitz n'était plus conseiller à la Maison Blanche et avait déjà gagné son Prix Nobel avant d'écrire "La grande désillusion".

Si l'un a démissionné et l'autre a attendu, ce problème n'est apparemment pas propre aux élites africaines, mais aux élites tout court.

Cf la lettre de Sartre lorsqu'il refusa le Prix Nobel de littérature en 1964, en pleine guerre froide car dit-il «Ce n’est pas la même chose si je signe Jean Paul Sartre ou si je signe Jean Paul Sartre prix Nobel. [...] L’écrivain doit donc refuser de se laisser transformer en institution même si cela a lieu sous les formes les plus honorables comme c’est le cas. [...] Le seul combat actuellement possible sur le front de la culture est celui pour la coexistence pacifique des deux cultures, celles de l’est et celle de l’ouest. [...] Mes sympathies vont indéniablement au socialisme et à ce qu’on appelle le bloc de l’est, mais je suis né et j’ai été élevé dans une famille bourgeoise. [...] J’espère cependant bien entendu que " le meilleur gagne ", c’est à dire le socialisme. C’est pourquoi je ne peux accepter aucune distinction distribué par les hautes instances culturelles, pas plus à l’est qu’à l’ouest, même si je comprends fort bien leur existence.»

Du coup, si évidemment on écrit un essai tout en étant une institution, on ne peut tout dire, n'étant pas un homme libre.

Anonyme a dit…

Gangoueus,

Je n’ai pas lu le livre. Sur base de votre analyse, je ne vois pas M. Dussey indiquer la part de responsabilités qui revient aux conseillers occidentaux qui pourtant ont entouré nombre de nos leaders africains ni celles de leurs pays qui pourtant tirent des ficelles dont on ne peut s’affranchir impunément de leurs tutelles.

Mwan a Ruwej

GANGOUEUS a dit…

@ Ndack,

Effectivement, Robert Dussey se livre à un exercice périlleux alors qu'il n'a pas la liberté de parole nécessaire pour une thématique intéressante. Tes exemples sont très révélateurs de l'attitude à tenir quand on se lance dans une telle aventure.
La conclusion qu'il donne lors de son interview à RFI fait résonner cette difficulté.

@ Mwan a Rej,
Bienvenue!
J'aimerais dire qu'il n'est pas aisé de faire ressortir tous les éléments d'un tel ouvrage, dans le contexte d'un blog où le propos doit être succinct.

Vous dites : "je ne vois pas M. Dussey indiquer la part de responsabilités qui revient aux conseillers occidentaux qui pourtant ont entouré nombre de nos leaders africains
Cet aspect n'apparait pas directement dans l'ouvrage. On aurait pu s'attendre à un zoom sur les différents conseillers occidentaux ou locaux qui entourent ces hommes politiques qui, nombreux, empoisonnent ce continent. Malheureusement cette piste n'est pas explorée.

(...)ni celles de leurs pays qui pourtant tirent des ficelles dont on ne peut s’affranchir impunément de leurs tutelles.
Cet aspect n'apparait pas dans mon commentaire, mais il est traité par Dussey. Trop superficiellement à mon goût pour que je le rapporte. Car il aurait été intéressant d'analyser les manipulations des anciennes métropoles, les moyens de coercition sur ces dirigeants africains. Les intentions ne suffisent pas, surtout quand elles ne servent pas Londres, Paris etc.

Anonyme a dit…

Gangoueus,

En plus de l’aspect de la parole limitée que vous avez évoqué bien (Ndack, Le Chêne et vous-même), il y a l'aspect de l’auditoire. A qui s’adresse-t-on ? Aux africains dont la majorité est analphabète, sa minorité lettrée ne lit pas, question de se rendre compte de nos aveux, ou aux payeurs de taxes occidentaux ? Les pauvres se font aussi flouer comme les africains. N’oublions pas que cet argent mal géré (détourné) provient en partie de ces derniers qu’il soit en forme de dette ou de don.

Mwan a Ruwej

Ndack a dit…

@ Mwan a Ruwej,

Merci pour ce dernier point que vous venez de faire. Je trouve que dans cette affaire, la pire position est celui de l'immigré africain résident en Occident qui chaque mois divise son salaire en 3, une partie pour sa subsistance, une partie pour western union direction Africa (continent qu'il n'aurait jamais quitté si ce dernier était souverain), et la dernière partie (qui est retranchée en premier)... en impôt au gouvernement de son pays d'adoption, impôt dont la gestion est chaque jour critiquée. À titre d'Africain et de payeur de taxes occidental, notre cher compatriote en est doublement floué ! Quel système...

tingting a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
ling a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
segou a dit…

Salut Gangoueus!
Bel échange en effet comme l'a souligné quelqu'un avant moi. Merci pour ton billet. J'ai inscrit l'essai dans les livres à ne pas essayer d'obtenir. Ca sent les lieux communs, le "déjà lu".
Par contre tu dis être favorable à ce que les africains s'assument au sein des frontières tracées à Berlin. Je trouve "anti-culturelle" une telle démarche. Je pense que nous devons être disposé à tout remettre à plat si nous le jugeons nécessaire (c'est la culture) et non pas à nous contortionner pour rentrer dans des boîtes préfabriquées. Pour le débat sur la gouvernance par exemple il faudrait en discuter en commençant par banir des litotes trompeuses comme le concept de démocratie. Il vaut mieux chaque fois que de besoin parler de la nécessité de permettre la participation de chacun au gouvernement de tous.

Ndack a dit…

@ Segou,

Votre commentaire me fait penser à cet interview de l'écrivain Cheikh Hamidou Kane que j'ai lu ce matin:
http://www.seneweb.com/news/elections2007/article.php?artid=29143

Il y dit notamment: « ... Ce continent qui a un potentiel très riche au plan démographique, au plan économique, au plan environnemental, au plan des matières premières. Et nous avons aujourd’hui un continent dont les habitants sont les plus pauvres au monde. Pourquoi cela ? À cause de notre division. Nous ne sommes pas totalement décolonisés, nous ne sommes pas totalement indépendants, nous le serons au moment où nous aurons effacé les séquelles de la colonisation. Et ces séquelles de la colonisation qui s’opposent le plus aujourd’hui à notre progrès, ce sont les frontières artificielles mises en place par les étrangers. Et je crois que c’est ça l’objectif. Il faut l’intégration africaine, il faut une intégration des Cinq régions. »

Je suis profondément en accord avec cela. Pour moi, un demi-siècle ce n'est rien quand on a au moins 3000 ans d'histoire derrière soi. Ce n'est pas parce que nous avons vécu pendant 50 ans avec ces frontières que ce n'est pas possible de faire mieux. Si la génération précédente n'a pu le faire, la présente devrait chercher à le faire. D'après les prévisions économiques que nous avons sur la situation mondiale dans 50 ans, nous ne pourrons pas y arriver en contrant encore et toujours les lois de nos natures et de nos cultures. Il en sera de notre survie. Puis si l'élite n'y participe pas, les populations elles ne l'attendrons pas: dans les rues africaines, l'homme du secteur dit informel parle déjà plusieurs langues africaines et ne cessent de voyager sur son continent...

GANGOUEUS a dit…

Cher Ségou,

"Anti-culturelle"? Hum! Il faut voir. Peut-être. Mais nos frontières sont le fruit d'un acte politique et non culturel.
Tu as la posture classique des panafricanistes qui raisonnent avec des "y-a-qu'à ceci, y-a-qu'à cela". N'y voit rien de péjoratif, c'est une question de fond que tu poses.
L'acte politique du tracé des frontières de Berlin avait pour but de déconstruire nos entités culturelles initiales. On peut nourrir le projet de revenir en arrière. Projet utopique. Mais il me semble que la charte de l'OUA imposait l'acceptation des frontières actuelles. Comment veux-tu en arrière sans mettre à feu et à sang nos pays?
Comment fais-tu? Comment procèdes-tu?
Cette démarche est dangereuse. On a vu au Congo, lors de la guerre civile des intellectuels du sud du pays en appeler à la reconstitution du royaume "antique" kongo, vu le martyr que de leurs points de vue, leurs populations vivaient dans le Congo actuel. Ce Kongo "antique" qui se partage entre l'Angola, le Cabinda, la RDC et le Gabon. Réalises-tu le caractère dévastateur d'un tel projet? Il est né dans l'esprit de personnes qui comme toi, se refusent à assumer dans l'espace actuel, et ont dans un coin de le tête cette utopie néfaste. Je crois que c'est l'une des tares d'un certain discours du panafricanisme d'entretenir, ces mythes là.

Dussey estime que ces états nés de 1885 sont une mascarade. Il n'a pas tort. Mais, nous n'avons pas le choix, nous devons donner du contenu à la notion d'identité nationale dans ces espaces nouveaux, le discours panafricaniste n'aide malheureusement pas cette démarche.

segou a dit…

Merci Ndack pour le lien vers l'interview de C.H.K!

Dis-moi cher Gangoueus, ce cher Congo qu'il est utopique de rêvé plus grand qu'il est, comment fera-il pour avoir à la fois des écoles de médecine performantes, des technopoles efficaces, une industrie compétitive, une littérature brillante? Ce Congo à jamais figé dans son nanisme, comment peut-il espérer réunir une compétence nationale pluridisciplinaire capable de faire espérer une sortie de la voie du sous développement avant le calendes grecques? Ce Congo politiquement mutique sur la scène internationale, comment lui donner voix?
"Anti-culturelle"? Dénis S. Nguessou ou P Biya présidant une cérémonie officielle sous les tropiques, par 40° à l'ombre, en costard-cravate.
"Anti-culturelle"? les fonctionnaires de Yaoundé transpirant l'après-midi dans des bureaux non climatisés, le cou étranglé par une cravate, une tache humide sous les aisselles.
"Anti-culturelle"? le calendrier académique de mon pays qui va de septembre/octobre à mai/juin, soit en majeure partie durant les mois les plus chauds.
"Anti-culturelle"? La stupidité des "démocraties" apaisées de la CEMAC qui ne montrent pas plus de détermination à utiliser cette ressource énergétique abondante qu'est le soleil.
"Anti-culturelle"? Ces populations haoussa du nord du Cameroun, illégalles quand elles retrouvent au Nigéria ou au Tchad d'autres haousa pour des cérémonies culturelles ancestrales.
"Anti-culturelle"? Parce que la culture, pour moi, est la façon dont un groupe humain, en fonction de l'évolution technologique, interagit avec l'environnement. L'intelligence culturelle c'est de créer des institutions qui épousent les inclinaisons des hommes (en fonction de l'éthique et de la morale convenues ) et non pas d'assujettir la multitude à des cadres institutionnels per se.
Je me relis et nulle part je ne vois que j'ai parlé de "panafricanisme" pour lequel pourtant j'incline. J'ai même évoqué "démocratie" précédemment pour dire que je préfère éviter ce terme. Je déteste les mots-programme; il suffit de les prononcer pour que les gens croient parler la même langue alors qu'ils ne se comprennent pas. Nulle part notamment, je n'ai prêché pour la reconstitution de SEGOU (rires).
Non, je ne réalise pas l'utopie d'essayer de reconstituer le Kongo tant qu'on ne m'a pas convaincu du caractère utopique du CONTENU d'un tel état. En revanche, je constate la non viabilité du Togo et du Bénin dans un monde où la future super puissance mondiale, la Chine, a plus de 1 milliards d'habitant et déploie ses institutions sur une superficie de la taille d'un continent.

GANGOUEUS a dit…

Chère Ndack,
Merci pour ce lien concernant ce grand intellectuel africain. Effectivement, il dit des choses passionnantes. Mais, tu n'as pas relevé son discours sur un gouvernement fédéral africain qui défendrait mieux l'Afrique sur les agressions carnassières des puissances occidentales ou de la Chine en ce qui concerne ses richesses.

Sans m'opposer à cette idée, je me pose la question de savoir ce qui empêcherait la gabégie et la mauvaise gestion dans un tel ensemble que nous observons dans nos structures actuelles. Cela me parait surprenant.

Je crois à une intégration par strate, comme ce qui se passe en Afrique de l'Ouest avec la CEDEAO par exemple. Mais cet édifice se construit à partir des nations :o), non, des états actuels. De nombreuses choses se sont réalisées dans cette région africaine, des infrastructures intéressantes ont été mises en place, permettant la circulation des individus. Si c'est de cette intégration économique puis politique que tu parles je te suis. Mais quand on parle de remettre en cause les frontières, je grince des dents. Non pas parce qu'elles ne me semblent pas farfelues, mais je ne vois pas comment on pourrait les déconstruire en dehors du processus ci-dessus mentionné.

J'appartiens à une aire culturelle répartie sur trois pays (le Gabon, le Congo, la RDC). Cette culture continue à coexister avec d'autres groupes différents dans les boîtes créées à Berlin en 1885. Avec des hauts et des bas. Mais je crois à la construction d'une identité congolaise qui s'intégrerait dans un ensemble plus vaste.

Je tiens à rappeler que les rapports entre les nations précoloniales africaines n'étaient pas angéliques. Guerres, esclavages, traites se sont nourris des antagonismes entre nos différents peuples. Les regrouper sous une même bannière ne les délivrera pas un coup de baguette magique de la rapacité des leurs leaders, de la faillite de certains systèmes valeurs et de notre rapport à l'autre...

Ndack a dit…

Cher Gangoeus,

Effectivement nous nous comprenons car je parle de faire des entités plus vastes pour avoir plus de pouvoir. En Chine et en Inde par exemple, les choses bougent difficilement et les politiciens doivent parler clairement pour ne pas perdre leurs têtes (presque littéralement!), mais quand ces mastodontes bougent dans le bon sens, on ne peut pas les freiner d'un revers de la main.

À moins que je me trompe il s'agit aussi de la vision de Ségou quand il parle du Togo et du Bénin. Normalement ces deux États devraient être les provinces d'une même grande nation. Pareil pour le Sénégal et la Gambie. La Gambie est tellement petite et enclavée à l'intérieur du Sénégal... Elle est anglophone - qu'à cela ne tienne. La grande nation dont elle fera partie aura deux langues officielles, le français et l'anglais comme ici au Canada.

Il y a un jeune malien, Tidiane Tall, qui a lancé le débat sur le net. Voici un peu son parcours dans cet article:
http://www.lesafriques.com/africain-de-la-semaine/tidiane-tall-veut-reparer-l-afrique.html?Itemid=195?article=20904

Puis son ouvrage est téléchargeable gratuitement ici:
http://www.fixingafrica.com/fr/

Je ne l'ai pas encore lu, mais je trouve que la nouvelle génération doit échanger sur ce point et l'initiative de Tall de pousser au débat est bonne.

Pour donner une idée de là où en sont, grâce à l'ASÉAN, les asiatiques - qui ont peut-être même encore plus d'ethnies que nous et qui ont tellement fait la guerre entre peuples tout le long de leur histoire - voici un extrait du Défi Asiatique de Kishore Mahbubani:

P.299: " Les initiatives de l'ASEAN ont non seulement produit des dividendes politiques, mais aussi révolutionné les systèmes d'échanges de la région et favorisé des coopérations dans de nombreux domaines. Une proposition visionnaire du ministre des Affaires étrangères de Singapour George Yeo a contribué à raviver des liens ancestraux. Du VIIe au XIIe siècle, l'université la plus renommée d'Asie se trouvait dans la ville de Nalanda, située aujourd'hui dans l'État indien de Bihar. De toute l'Asie, des érudits se rendaient régulièrement dans ce centre spirituel (...). Détruite par des envahisseurs turcs musulmans sous Bakhiyar Khalji en 1197, Nalanda tomba dans l'oubli pendant près de huit cents ans. Singapour souhaite aujourd'hui ressusciter cette ville mythique, une décision très bien accueillie au sommet de l'Asie orientale. Le projet Nalanda est de longue haleine, mais il a opportunément rappelé aux hommes politiques chinois, japonais, coréens, indiens et des pays de l'ASEAN que la région entretenait autrefois des liens profonds, significatifs et bénéfiques pour tous. "

GANGOUEUS a dit…

Cher Ségou,

La Côte d'Ivoire a eu en son temps des grands centres de formations, avec les Grandes Ecoles de Yamoussoukro par exemple. On peut trouver dans un état dirigé par des politiciens visionnaires et détachés de toute forme de tutelle, tous les éléments que tu cites dans un même pays. Comme il est possible qu'on ne trouve rien dans un espace plus vaste. Prenons un pays continent comme la RDC.

Si le Togo n'est pas viable, plutôt que de courir après des chimères, quelles sont les conditions à même de le rendre viable? C'est tout le problème de l'essai de Dussey, de ne s'arrêter que sur ce constat. Maintenant, je crois personnellement à une intégration économique au sein de grands ensembles régionaux. Mais le point de départ, reste les états sur les frontières actuelles. D'où la nécessité du mieux vivre ensemble. Le reste est une fuite en avant, de mon point de vue.

Ne nous leurrons pas, si les haoussa du Niger, du Nigéria et du Tchad ont des valeurs communes, force est de constater que si l'on recréait une structure s'appuyant sur le lien culturel haoussa, les clans se reconstituraient sur la base de l'héritage des pays découlant du découpage de 1885.

L'expérience des afrobrésiliens ou des populations venus des USA au Libéria ou en Sierra Léone atteste que l'on ne ferait que déplacer le problème, créant un nouveau "clanisme".

GANGOUEUS a dit…

@ Ndack,

Je tiens à te remercier pour ce lien concernant le travail de Tidiane Tall (un descendant El hadj Omar Tall?).

J'ai téléchargé le texte de cet auteur, je vais le parcourir et je te ferai par de mes remarques. Ca a l'air intéressant.

segou a dit…

L'Etat "dirigé par des politiciens visionnaires et détachés de toute forme de TUTELLE", serait-ce la Côte-d'Ivoire de Houphouët? D'accord avec toi que ce n'est pas sur Biya, Nguesso ou Kadafi qu'on peut compter pour une intégratioin africaine intelligente. Notre noeud de différence réside en ta sacralisation des frontières actuelles. Tu sembles en faire des murs de béton. Je les considère comme en fils malléables au mieux de nos intérêts.
Pour ce qui est des grandes écoles ivoiriennes, ne les connaissant pas, je raisonne par analogie au Cameroun. Autre pays francophone d'Afrique, de taille et de niveau économique proche (en tous cas avant la guerre en CI). Au Cameroun que je connais un peu, même en imaginant ce pays fonctionnant optimalement (sans corruption, distraction du bien public...) je vois mal comment ce pays peut - même en investissant au mieux ses moyens (j'insiste) - implémenter dans les 30 ans à venir les outils éducatifs et productifs d'une société moderne. Il ne s'agit pas seulement de moyens matériels. Mais aussi et surtout de la capacité de mobilisation de moyens immatériels (matière grise, capacité de management..). Le salut de mon point de vue est dans la mutuallisation des moyens.
En fin, jusqu'à une époque récente de l'humanité, c'est la guerre qui définissait la taille des empires, royaumes et Etats. Ce moteur là ne fonctionne plus de la sorte. Seul l'intérêt bien compris des peuples peut aujourd'hui définir la façon dont ils s'organisent. Ce ne sont pas les exemples qui manquent...

Anonyme a dit…

Ségou,

Les grands états créés suite aux guerres ont reunis parfois des peuples de cultures et d'origines diverses mais n'ont pas eu besoin de remettre en question les frontieres pour se développer. Mais ils ce sont plutôt construit une identité et une histoire communes.

Au delà de ce qu'evoque Gangoues comme difficultés que comporteraient la remise en question des frontieres actuelle de l'Afrique, je m'interroge sur son efficacité et son opportunité.

La mutualisation des moyens ne pourrait être possible que dans le cadre de véritables intégrations régionales et devrait s'appuyer sur des états stables et responsables.

La Chêne

segou a dit…

salut La Chêne!
Je m'amuse depuis quelques jours de la réalité fictive de Mr Mba (appelons ainsi) fan du Gabon, épris d'une belle et délicieuse fan du Cameroun. Ou l'inverse. Tu peux même si tu veux les faire Yoruba du Nigéria, du Togo ou du Bénin. Peu importe. Les deux amoureux finissent par s'épouser. Dans leur tête, se disent-ils qu'ils ont épousé un étranger? Et quand les Etats respectifs, dans une quelconque procédure administrative, leur impose une étrangéité qu'ils ne vivent pas, vois-tu comme moi le début d'une schizophrénie?
Encore une fois nulle part j'en appelle à la reconstitution de l'Empire de Ghana. Je choisis le principe de ne pas considérer les frontières héritées de Berlin comme (forcément)les meilleures cadres dans lesquelles imaginer une organisation favorable au développement de notre continent. Et puis comme rappelle si bien Ndack, Berlin c'est 1885, l'Afrique plusieurs millénaires! Replaçons-nous donc à l'échelle de temps d'une société et non pas des éphémères voyageurs que nous sommes sur terre.

Ndack a dit…

Bonjour les amis,

Il y a des jours comme ça où j'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Comme cela est lié à cet échange, je vous en fait part:

J'ai un oncle maternel qui vient de m'appeler. Il est du côté de la famille qui réside en Gambie. L'autre côté de la famille, dont je fais parti, réside au Sénégal. Quand on se parle entre nous, certains ne maîtrisent pas bien le français, les autres ne maîtrisent pas bien l'anglais, mais tout le monde parle très bien wolof... Et cela me fait tellement bizarre de chercher à éviter de glisser des mots français dans mon wolof quand j'échange avec un Gambien et lui de son côté évite de glisser des mots en anglais ! Puis on mange les mêmes plats, on a la même culture, la même pratique religieuse, enfin... Et pour deux cousins de la même famille peul, au Sénégal sur la carte d'identité on écrit Diallo et en Gambie Jallo !

En outre, il y a ce conflit en Casamance au Sud du Sénégal qui me perturbe. Ce conflit fait de nombreux morts dont on ne parle pas souvent hors du pays. La Casamance est en fait le grenier du Sénégal et est habitée par des ethnies minoritaires dont une grande partie est chrétienne. Comme la capitale Dakar se trouve sur le territoire historique de l'ethnie majoritaire, et qu'il n'y a pas encore un gouvernement qui a réussi une bonne décentralisation, cette région très riche se sent léser et il y a des rebelles qui demandent l'indépendance de la région. C'est en gros ce que j'ai compris du conflit. Vous vous imaginez encore une autre petit État, le Sénégal lui-même étant déjà un petit État ? Le pire c'est que vous pouvez facilement trouver un gambien, un casamançais et un bissau-guinéen assis dans une gargote à grillades, la langue officielle du premier est l'anglais, celle du second le français et celle du troisième le portugais et ils peuvent tous les trois causer facilement en peul, mandingue ou diola... Je trouve ça un peu fou ! Un expert sénégalais propose de créer une fédération au moins entre le Sénégal, la Gambie et la Guinée-Bissau ne serait-ce que pour régler le problème casamançais. Puis pourquoi ne pas faire de référendum au sein d'un plus grand État et demander pour une fois à la population de choisir la nature des provinces qu'elles souhaitent avoir ? Ce n'est pas bien grave si elles se regroupent naturellement en affinités culturelles, l'essentiel étant qu'elles échangent comme elles veulent et comme elles le font depuis toujours. Même la Casamance toute seule peut être une province si elle veut au sein d'une grande fédération décentralisée. En tout cas, c'est une proposition que ce monsieur a fait, c'est à discuter, mais au moins tout le monde est d'accord dans la sous-région que la situation actuelle n'est pas tenable.

Heureusement depuis quelques années, j'ai pu me procurer mon passeport CEDEAO (http://www.syfia.info/index.php5?view=articles&action=voir&idArticle=4080), sinon il aurait fallu que je cherche un visa pour aller visiter ma propre famille... Ah l'Afrique !

Mais les choses commencent à évoluer peu à peu. Ce soir il y avait sur TV5 une émission qui explique la colonisation - dans l'épisode d'aujourd'hui, on était en 1885 et on y parlait de la Conférence de Berlin ! La France commence peu à peu à enseigner cette partie de son histoire au public... débat sur l'identité nationale oblige ! Puis, à cause de ses contraintes budgétaires, ne pouvant plus se comporter en empire, elle retire peu à peu ses bases militaires de chez nous - au passage mon président en a profité pour expliquer que c'est lui qui a forcé l'armée française à partir du Sénégal ! Voir l'article: http://www.lemonde.fr/afrique/article/2010/02/22/la-france-va-fermer-sa-base-militaire-au-senegal_1309606_3212.html

En tout cas, tout ça pour dire qu'il y a du travail les amis, il y a du travail...

santio2@msn.com a dit…

Follygan,
Je vous ai écouté sur France 24, vous me rappelez Edem Kodjo et Kpotivi Laclé, réunis en vous.
Vous êtes conseillé de la misère togolaise. C'est triste et honteux. Profitez comme vous pouvez...