mercredi 30 septembre 2009

Tana French : Comme deux gouttes d'eau


Un bon polar pour me changer les idées, quoi de plus plaisant ? Comme deux gouttes d’eau est un roman policier de l’irlandaise Tana French qui m’a satisfait au plus haut point.

Le contexte général : celui d’une Irlande en plein boom économique, mais également en proie à ses anciens démons, en particulier les restes du passé colonial anglais dans l’inconscient collectif de cette jeune nation.

Le contexte particulier : Celui d’une communauté d’étudiants, plus précisément une bande de 5 thésards d’une petite université, vivant en autarcie, réduisant leur contact sur le campus à leurs élèves, leurs enseignants. Soudés comme les doigts de la main, ils partagent un vieux manoir de l’ère féodal hérité par l’un d’entre eux.

L’intrigue : Une jeune femme de ce groupe est retrouvée assassinée dans les environs de Whitehorn House, la fameuse résidence. La victime a la particularité de ressembler trait pour trait à Cassandra Maddox, inspectrice de police qui a longtemps travaillé comme agent infiltré. Lexie Madison, le nom de la carte d’étudiant de la victime n’est autre que la couverture, le nom d’emprunt que Cassie Maddox a utilisé sur une mission précédente...

Cassie Maddox va donc infiltrer sous l'insistance de Franck Mackey, son responsable, le milieu très fermé des pensionnaires de Whitehorn House. Par quel tour de passe-passe ? C’est l’intérêt de la lecture de ce roman et de l’enquête que l’on vit de l’intérieur par le biais de cette jeune femme.

C’est un roman intéressant avec une intrigue originale. On entre dans le personnage Cassie, cette femme flic qui infiltre l’univers de cette bande d’étudiants et qui s’investit complètement dans le personnage de son double avec tous les risques de dérapages possibles. Les protagonistes évoluent au fil des pages. On plonge de temps en temps dans le passé de cette Irlande qui s’est modernisée à la vitesse V et qui garde les séquelles de la présence anglaise.

Quelques longueurs toutefois. Le final reste extrêmement captivant. Je ne dirai pas inattendu. Mais bien mené.

Bonne lecture !

Tana French, Comme deux gouttes d’eau
Edition Michel Lafon, 1ère parution en 2009
481 pages, traduit de l’anglais par François Thibaux
Titre original : Likeness
Le site de Tana French
Voir les avis de Lily, Le vent sombre, Tamaculture, Cuneipage

samedi 26 septembre 2009

Atelier des Médias (RFI) : Le blog a-t-il changé ma vie?


Je le reconnais : je meuble. Je suis sur une lecture un peu longue et je ne souhaite pas installer une irrégularité trop importante entre mes différents billets.


L'expérience de mon passage à l'Atelier des Médias de RFI mérite toutefois que je vous la transmette. Elle vous permettra d'en savoir un peu plus sur le blogueur que je suis.


J'aurai aimé associer à ce sujet, l'interview que j'ai également eue cet été sur les ondes d'Africa n°1 sur Africamix d'Anasthasie Tudieshe, mais malheureusement, je n'ai pas réussi à obtenir le fichier numérique de cette dernière auprès des services...


Revenons à RFI. En plein coeur de l'été. La question du jour était Le blog a-t-il changé votre vie? Devaient se molester sur cette question quatre blogueurs (moi compris) au profil relativement différent que j'ai découvert avec la présentation de Jean-Philippe Couve.


Ce fut assez marrant d'intervenir après Anna Sam, vous savez les tribulations de la caissière, qui avait vendu plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires du livre tiré des experiences de son blog... Pour le coup, je me suis dit:


"Euh, ouaip sa vie a vraiment changé avec son blog, qu'est-ce que je vais pouvoir raconter après ça?"



Bon, vous apprécierez mes réponses bredouillantes pour le début... Ce fut l'occasion également pour moi d'entendre Boyomais qui blogue depuis Kisangani (en RDC), dont je lis régulièrement les chroniques sur CongoBlog et Anna Valente une blogueuse belge.


Vous avez la possibilité d'écouter cette émission sur l'Atelier des Médias en cliquant ici.


Bonne écoute et... oui, naturellement le blog a changé ma vie ne serait-ce que parce qu'il m'a permis de vous rencontrer :o)


Photo Tarop

jeudi 17 septembre 2009

Alain Mabanckou : Mémoires de porc-épic

J’ai relu les Mémoires de Porc-épic de Verre cassé, enfin d’Alain Mabanckou. J’avais déjà eu le plaisir d’en faire une première lecture peu avant la création de ce blog. Et fait assez rare, j’ai eu envie de le relire pour vous le présenter. Je crois que c’est la fertilité de l’imagination d’Alain Mabanckou qui m’y a encouragé, sa capacité de mettre en scène cette imaginaire prolifique sous des formes originales tout en puisant son inspiration également dans la démarche d’autres auteurs.

L’une des raisons qui me stimule est également le fait que Mabanckou évolue dans sa démarche. African psycho lui avait donné l’occasion de pénétrer l’univers d’un tueur en série version équatoriale. Si j’avais apprécié l’écriture de ce roman, le personnage de Grégoire Nakobamayo ne paraissait pas crédible au vu des mœurs congolaises. Dans Mémoires de porc épic, le romancier reprend cette thématique en puisant beaucoup plus dans le sérail, dans les croyances populaires bantoues.

De quoi parle-t-on ? Des confessions d’un porc-épic à un baobab. Il aurait été le double nuisible de Kibandi, un mangeur d’hommes, bref un tueur en série à la sauce africaine. C’est quoi ce délire me diriez-vous ? C’est du Mabanckou, du bon Mabanckou qui s’attaque à un tabou pour beaucoup d’africains : la sorcellerie ou plutôt certaines croyances qui gravitent autour de ce concept.
L’idée serait que tout homme aurait dans ces contrées, un double animal dans la nature. Pacifiques souvent, mais nuisibles pour les maîtres qui cherchent à régler leur noise sous des formes mystiques.

Le texte se présente sous deux volets où se construisent les personnages marginaux de Kibandi, fils de sorcier et celui de son complice de porc-épic puis le thriller version congolaise que nous narre le porc-épic repenti.

Tout cela aurait du mal à passer, pour un esprit non averti, si Alain Mabanckou ne désamorçait pas son propos par le rire, l’ironie, la farce. Si bien que ce texte offre deux niveaux de lecture : ceux qui prennent le texte à quelques variantes (nombreuses) près comme le quotidien de beaucoup, et ceux qui le prennent pour un conte animalier peu orthodoxe.


C’est le tour de force du romancier d’exorciser ses peurs de l’enfance en les faisant passer pour une grosse blague.

Le regard de l’animal narrateur sur son maître fait penser à l’analyse de Mboudjak, le chien philosophe sur les sous-quartiers camerounais de Patrice Nganang dans Temps de Chien. Les références littéraires sont également nombreuses, plus subtiles que dans Verre cassée. La ponctuation se réduit à la virgule. Le lecteur a intérêt prendre son souffle. Le propos simple, plaisant chargé d’humour d’un petit mammifère pris dans la tourmente mortifère des humains.




Bonne lecture,

Alain Mabanckou, Mémoires de porc-épic

Prix Renaudot 2006, Edition du Seuil, 1ère parution en 2006
Une interview d'Alain Mabanckou sur Afrik.com

Quelques avis enthousiastes Wodka, Lorraine, Les îles limousines et timoré La Lettrine

dimanche 13 septembre 2009

Interview de Kangni Alem sur ESCLAVES
























Je vous ai présenté à l'occasion de sa sortie en mai 2009 le dernier roman de Kangni Alem, à savoir Esclaves. Un texte fort tant dans l'écriture que sur le sujet abordé. L'écrivain togolais a accepté de s'exprimer chez Gangoueus sur ce roman. Vous n'imaginez pas un dixième de mon bonheur au moment où je publie cet article. Bonne lecture
En gras les questions de Gangoueus.

On ne vous présente plus. Enseignant de littérature et de théâtre à l’université, romancier, nouvelliste, dramaturge, vous avez obtenu le Grand Prix de la littérature d’Afrique noire en 2001 pour Cola cola jazz. Esclaves est votre dernier roman paru en mai 2009. Quel ressenti, quel retour avez-vous eu suite à cette parution?
Si je m’en tiens à l’enthousiasme de mon éditrice chez Lattès, il n’y a pas à craindre pour la carrière de ce livre. Il vivra sa vie. Les ventes sont régulières, vu que beaucoup de librairies, dont la Fnac, l’ont présenté en coup de cœur. Mais fondamentalement, le lectorat africain a été présent au rendez-vous, car le sujet du livre, l’esclavage, pouvait difficilement le laisser insensible. Paraît-il que j’ai ouvert une brèche dans un mur de silence, défloré un tabou de la littérature africaine. Rien que pour cela, je suis en paix avec moi-même et satisfait, puisque je savais dès le départ à quoi je m’exposais.


La sortie de ce roman s’est faite avec un buzz autour la thématique du roman, fait suffisamment rare dans la blogosphère africaine pour être relevé. Comment l’expliquez-vous ? A-t-il suscité le débat que, je suppose, vous espériez ?
Tout est parti d’une recension par le romancier béninois Florent Couao-Zotti sur son blog. L’article, repris dans la presse béninoise, a attiré plusieurs lecteurs vers le blog de l’écrivain, puisque c’était le seul endroit où le dialogue était facile. L’échange autour du sujet du roman, l’esclavage dans le Danhomé du 19e siècle, a vite tourné au vinaigre. Il faut savoir que l’actuel Bénin, ex Danhomé, est réputé avoir été un des plus grands profiteurs de la traite négrière ; et beaucoup de zones d’ombres persistent sur le rôle que ses monarques auraient eu dans l’expansion de ce commerce entre le Golfe de Guinée et le Brésil, vu que le Portugal possédait un fort à Ouidah, la ville portuaire du royaume. Etant donné que le roman mettait en scène les rivalités entre le directeur du fort portugais, l’aventurier Francisco Chacha de Souza et deux des souverains les plus connus du royaume, Adandozan et Guézo, le public béninois s’est le premier senti interpellé. Après, le débat s’est étendu aux panafricanistes de tout poil qui ont cru déceler dans mon récit une tentative de révisionnisme, vu qu’il serait indécent de raconter les complicités africaines dans un commerce qui a éparpillé les fils d’Afrique dans les Amériques. Dans l’ensemble, je trouve riche le débat suscité sur la blogosphère autour d’Esclaves. J’y ai d’ailleurs participé un peu, pour répondre à quelques attaques sur le Net, mais dans l’ensemble il s’agit plus d’établir le dialogue avec les internautes que de tenter de me défendre.

Ce roman historique a, selon les différentes sources, été écrit en sept ans. Pouvez-vous nous décrire votre travail de recherche sur les données historiques et dans quelle condition vous avez pu produire ce roman ?Dans le détail, j’ai mis 4 ans à me documenter et 3 ans à écrire le roman. Les années de documentation furent riches. Deux ans à voyager sur la côte atlantique, du Nigeria au Ghana et à tenter de comprendre pourquoi cette chape de silence sur un passé qui fut pourtant nôtre, et qui nous a constitué qu’on le veuille ou non. J’avais aussi remarqué que le plus gros des stocks d’esclaves prélevés sur notre côte finissaient au Brésil, ou à Cuba. J’ai alors cherché à comprendre comment les esclaves dans le Nouveau Monde ont vécu le servage sur place. Le Brésil s’est imposé par le nombre important de tentatives de révoltes d’esclaves, j’ai alors décidé d’y aller. Quelques cours rapides de Portugais plus tard, je me suis retrouvé à fouiner dans les archives à Recife, Rio de janeiro et Salvador de Bahia. Les rapports de police m’ont surtout comblé. On y trouve des détails qui font les délices d’un romancier. Mais il a fallu trier dans la masse d’informations et construire la fiction patiemment. J’avoue avoir pris du plaisir à créer cette alchimie entre le fait vrai et les personnages fictifs, tout en restant attentif au sens final des actes des esclaves. La fiction historique n’a de sens que si elle s’en tient aux conclusions des archives, et non à la logique des personnages inventés.

Ce roman porte un regard froid sur la collaboration, mais également les résistances de certaines élites africaines avec les négriers sur le trafic transatlantique des esclaves, une question longtemps restée taboue. Quelles sont les premières réactions à votre ouvrage au Bénin? Au Togo ? Dans la diaspora ? En France ?
Tout y passe, le doute sur l’Histoire officielle, la critique des libertés prises par le romancier… il y a même eu des internautes qui se sont livrés au jeu d’apporter la contradiction à l’auteur, en fournissant des sources historiques différentes des miennes. Seulement, si l’enjeu avait été la véracité des faits historiques, je n’aurais pas écrit un roman, mais un essai. Voilà pourquoi je persiste à présenter Esclaves comme une fiction historique, au grand dam de certains de mes contradicteurs piégés par la dimension romanesque de l’entreprise.

N’avez-vous pas eu le sentiment de stigmatiser une certaine couche des populations béninoises et togolaises désignés sous le terme d’Afro-brésiliens, et en particulier les descendants de Chacha Da Souza ?Stigmatiser ? Non. Vous savez, les faits sont têtus. Beaucoup de Togolais par exemple s’étonnent que je puisse raconter qu’une famille aussi illustre que la famille Olympio du Togo ait eu pour ancêtre un esclavagiste, lui-même né en servage à Rio de Janeiro et revenu pratiquer la vente d’esclaves sur la côte ! Sauf que, cette vérité qui existe dans les articles des historiens togolais, personne n’a jamais osé la dire ouvertement sous peine de se voir taxé de vendu au pouvoir en place, qui entretient une rivalité avec ladite famille depuis 1963, date de l’assassinat de Sylvanus Olympio, père de l’Indépendance togolaise. On oublie que les gestes de l’époque n’avaient de sens que dans un contexte, et que la honte des pères n’est pas celle des fils. Quant aux descendants de Chacha de Souza, disons que je refuse d’entrer dans leur argumentaire qui tend à faire de leur ancêtre un « esclavagiste positif » ! D’ailleurs le débat continue, je présenterai le roman au Bénin le 16 Octobre et le 26 Octobre à Lomé (en compagnie de mes amis Sami Tchak, Couao-Zotti et Philippe Dalembert, je m’attends à des passes d’armes mémorables avec les descendants des familles « incriminées ». Je suis décidé à répondre aux simplifications par une approche plus complexe des mentalités d’époque qui ne justifient pas qu’on relativise les actes posés par les uns et les autres. Il est temps d’accepter aussi ce que nous avons été !

Esclaves est remarquablement écrit. Sa structure axée sur les pérégrinations d’un notable déporté, fait penser à Léon l’Africain de Maalouf, ou plus directement à la saga africaine de Ségou de la guadeloupéenne Maryse Condé. Ces auteurs ont-ils influencé la construction de ce roman ?
Un roman m’a accompagné durant l’écriture d’Esclaves : Water Music de T.C. Boyle. Je suis plus proche de l’ironie pince-sans-rire de l’Américain que de la rigueur romanesque de Maalouf et Condé. J’ai lu les deux, j’ai même relu exprès Ségou, avant de me lancer, de façon à tenter d’aller dans une autre direction. J’ai d’ailleurs discuté un jour à Québec avec Maryse, elle comprenait tout à fait que le rôle des lettrés musulmans dans les révoltes d’esclaves est un sujet qui méritait d’être abordé de front, et non de façon rapide comme c’est le cas dans la saga de la romancière guadeloupéenne.

Votre personnage principal fait partie de l’élite de la société dahoméenne dans le contexte du début du 19è siècle en tant que prêtre vaudou. Pourtant, ce personnage ne semble avoir aucune prise sur les événements, la compromission étant sa seule planche de salut, quand la disgrâce politique s’abat sur lui. Est-ce pour vous, une métaphore de la condition actuelle des intellectuels africains ?C’est une interprétation plausible, j’avoue ne pas y avoir pensé.


Votre personnage tente un baroud d’honneur lors d’une mutinerie sur le navire qui le conduit aux Amériques. Par une invocation de ses croyances magico-religieuses, il tente de faire dévier la trajectoire du bateau. Une scène difficile à interpréter où le lecteur que je suis a eu l’impression que vous n’y croyez pas vous-même. Cette scène n’est-elle pas une sorte de remake d’un monde de croyances qui s’effondre, faisant penser ainsi à celui du célèbre roman de Chinua Achebe? Avez-vous eu du mal dans l’écriture de cette rupture, de cet épisode ?J’avais en tête le scepticisme d’Achebe, en effet, décrivant l’effondrement des valeurs traditionnelles dans Things Fall Apart. Je ne sais pas si c’est nécessaire de croire ou de ne pas croire à la puissance des divinités invoquées par l’esclave Miguel, je voulais décrire le doute du détenteur de pouvoir quand soudain il perd ses repères. D’ailleurs, techniquement, la route du bateau a bel et bien été déviée, ce qui était l’objectif recherché. Le résultat n’est ni immédiat ni conforme au souhait de Miguel, mais il s’est passé quelque chose. Les dieux avaient-il la carte géographique du Nouveau Monde ? Remarquez, le Vodou est devenu le Candomblé au Brésil, en s’adaptant aux rituels de la religion catholique. Il y a une blague au Togo qui dit que les fétiches ne traversent pas l’océan. A méditer.


Vous décrivez dans la seconde partie de votre roman, le parcours du Prêtre vaudou devenu Miguel au Brésil et surtout la préparation d’une des plus grandes révoltes d’esclaves d’Amérique du sud. On a le sentiment que malgré l’esclavage qu’il subit, votre personnage semble avoir beaucoup plus de marge de manœuvre au Brésil qu’en Afrique. Est-ce votre propos ?Oui. Acculé, il n’avait d’autre choix que la révolte. Mieux, converti à l’islam, il a intégré un nouvel imaginaire où le sacrifice de soi prend une dimension révolutionnaire. Son ancienne religion ne lui aurait jamais permis cela, qui relativise l’affrontement physique et donne trop la prééminence aux pouvoirs des esprits. Ce sont deux visions du monde qui s’affrontent à l’intérieur du même homme. Ce n’est pas minimiser le rôle du Vodou dans le Nouveau Monde, il a permis spirituellement aux esclaves de tenir debout et de ruser ; mais l’islam a fourni aux esclaves, en sus d’une idéologie, un moyen puissant de roublardise, l’écriture. Dans les archives de la police de Bahia, j’ai ri quand j’ai lu que les maîtres croyaient tous leurs esclaves illettrés, jusqu’au jour où ils ont découvert que les talismans qui circulaient parmi eux étaient des messages qu’ils se passaient en arabe. Belle leçon, n’est ce pas ? Le naïf n’est pas toujours celui qu’on croit, et il a fallu du culot aux esclaves musulmans de Bahia pour élaborer leur stratégie de révolte qui a failli réussir.


C’est l’occasion pour le lecteur de découvrir une figure intéressante de la région du Golfe de Guinée, à savoir le roi Adandozan, défenseur de la fin de la Traite négrière, partisan d’un esclavage sur son territoire, et qui possédait la particularité d’avoir comme seconde épouse, une sujette danoise. Les propos que vous rapportez à son sujet relèvent-ils de la réalité ou de la fiction ?Les deux, mais cela mérite une petite explication. Le roi déchu du Danhomé, Adandozan, a effectivement eu une relation connue avec cette fameuse Sophia du roman, Sophie de Montaguère de son vrai nom, épouse d’un commerçant français qui a abandonné sa femme sur la côte dans des conditions pas vraiment élucidées. On a reproché à Adandozan, semble-t-il, cette relation considérée comme une souillure du sang royal aux yeux des notables tenant d’une certaine orthodoxie sexuelle. Ghézo, le successeur d’Adandozan, rêvait aussi de posséder Sophia. Ce qu’il a fait, à la destitution de son rival. Sauf que je ne trouvais pas puissante cette fin de l’histoire, j’ai inventé un autre destin à Sophia, pour qu’elle ne tombe jamais dans les griffes de Guézo ! Petite victoire du romancier sur un personnage qui lui échappe. C’est vrai, c’est l’un des rares cas dans Esclaves où j’ai pris clairement le contre-pied de mes sources historiques.

Il est de coutume de faire porter à la colonisation européenne la faillite des systèmes précoloniaux. En vous lisant, j’ai pu constater que la figure unique de cet aventurier esclavagiste portugais a suffi pour faire disparaître des tablettes de l’histoire du Dahomey, la figure d’Adandozan. Cette aberration vous fait-elle faire des cauchemars sur notre continent ?
Ce n’est pas la faute directe de Chacha de Souza, si Adandozan a disparu des tablettes de l’Histoire. Il a contribué à sa chute, mais ce sont les notables du royaume qui ont prononcé le bannissement éternel du nom du roi du Danhomé de l’Histoire. Qu’est-ce qui empêche qu’on le réhabilite aujourd’hui ? On le ferait si l’on voulait, mais personne n’en veut, même au vu des connaissances que nous avons aujourd’hui de ce qui s’est réellement passé. Sur ce coup-là, je n’accuserais pas Chacha. L’affaire est très sensible, surtout de nos jours, où deux lignées s’affrontent à Abomey, ancienne capitale du royaume, chacun revendiquant l’héritage de la royauté authentique !

L’une des raisons pour lesquelles votre roman fait polémique sur la côte du Golfe de Guinée réside dans la figure légendaire de Francisco Da Souza dit Chacha, intrigant, aventurier, négociant d’origine brésilienne qui contribua à la chute Adandozan. Ses descendants qui ont pignon sur rue défendent âprement la mémoire de leur aïeul… Pensez-vous pouvoir aller défendre votre livre à Cotonou, Porto-Novo et Ouidah ?Je répète ce que j’ai dit auparavant : cet homme n’a pas été ce que ses descendants racontent. Ils ont leur raison, j’ai la mienne, à chacun d’argumenter, pacifiquement je l’espère !

Après une longue période d’omerta sur la question des responsabilités africaines dans l’esclavage et la traite négrière, les intellectuels africains abordent de plus en plus cette question. Ce débat reste-t-il, malgré son retard, d’actualité ? Quels en sont, selon vous, les enjeux ?Ce débat est important, car il consubstantiel à notre pleine et entière entrée dans la modernité d’une Histoire où nous ne serions plus uniquement des victimes passives, mais reconnaîtrions aussi quelque responsabilité dans les flux et reflux de cette histoire tourmentée qui a failli nous laisser à jamais sur le carreau.


Photo Bernard Chaumont

jeudi 10 septembre 2009

Jocelyn Bonnerave : Nouveaux indiens

Un jeune anthropologue du CNRS part à San Francisco pour étudier des expériences collectives autour d’un orchestre au sein d’un établissement spécialisé. Il part sur les traces d’un anglais, ancien leader d’un groupe de rock, qui se consacre à cet enseignement un peu marginal.

Toutefois, le travail de notre anthropologue va focaliser sur le sens d’une affiche fréquente dans l’établissement : « Mary, we miss you ». Son enquête va le conduire à explorer les raisons de l’anorexie soudaine ayant causée le décès de Mary Stern, une jeune étudiante de cette école. Les pistes sont inattendues, l'issue pour le moins ahurissante.

Ce texte plonge le lecteur dans un univers apparemment conventionnel, dans une période critique de l’histoire américaine qui est celle de la réélection de George Walker Bush. Apparemment, disai-je. Plutôt trash en fait. Tellement trash qu’on a dû mal à adhérer au texte de Jocelyn Bonnerave dont il s’agit de la première expérience en tant que romancier.

Il y a une certaine irrégularité dans l’écriture. Les personnages manquent d’épaisseur ou tout simplement l’identification proposée n’est pas possible. Il n’y a pas le fil tenu maintenant une cohérence entre les différentes actions. Comme l’élément déclencheur de l’intérêt de l’anthropologue pour la mort de cette étudiante. Il semble perceptible, logique qu’il règne une atmosphère malsaine autour du décès de cette jeune fille dans ce lieu d’enseignement. Un bon point de départ pour l’analyse d’un comportement de groupe auquel un anthropologue. Mais, elle n’est pas rendue… Rien. Notre frenchie qui a des maux de tête rien qu’à passer de l’anglais au français, se lance dans une enquête improbable.

Bref, une déception pour un sujet qui aurait pu connaître un meilleur sort.
Lu dans le cadre de la rentrée littéraire avec le site Chez-les filles.
Edition Le Seuil, 1ère parution en 2009
169 pages

jeudi 3 septembre 2009

Tchicaya U Tam'Si : Les cancrelats




Luvesi u ye ‘ nfundila nkanu fa n’ganda susu !
Le cancrelat alla plaider une cause au tribunal des poules !





© Photo François Kühnuel


J’aime Tchicaya U Tam’si. Au moment où je découvrais la littérature africaine au Centre culturel français de Brazzaville, du temps de mon adolescence, il était le seul auteur africain dont l’écrit, les personnages et surtout le contexte nourrissaient significativement mon imaginaire qui se lassait des romans d’aventure.


Vous l’aurez compris, je redécouvre ce premier roman de Tchicaya U Tam’Si. Auteur prolixe, ce congolais qui a vécu longtemps loin de sa terre d’origine a expérimenté tous les genres littéraires, excellant dans la poésie au temps où la négritude battait son plein, touchant au théâtre avant de proposer une série de romans historiques sur le Congo au début des années 80.


Alors que la tendance de l’époque consistait à dépeindre pour nombre d’écrivains du continent comme Sony Labou Tansi, Henri Lopes, Alioune Fantouré, les portraits des dirigeants africains, Tchicaya U Tam’Si rame à contre courant en revisitant la période coloniale congolaise.


Dans Les cancrelats, le terme de roman historique peut paraître édulcoré, tellement cet aspect est subliminal. Ce premier roman avant tout centré sur une fratrie. Sophie Tchissimbu et Proper Mpoba sont les enfants de Thomas Ndundu. Ndundu a été au service d’un colon au début du 20ème siècle qu’il a suivi ensuite en métropole. Après plusieurs années de loyauté, l’homme ressentant le mal du pays, rentre en passant par Grand Bassam où il rencontre sa femme qui lui donnera deux enfants, avant de mourir des suites de son second accouchement.


C’est donc un père seul qui rentre au bercail avec ces deux enfants. La première phase du roman, en 1910 est centrée sur ce retour, avec les rapports complexes dont il fait l’objet avec sa sœur et son frère aîné. Le poète-romancier est extrêmement subtil dans cette retranscription du retour de cet homme qui, pour l’époque a réussi et qui est confronté aux lourdeurs d’un système de valeurs, des non-dits, d’un mode de communication fait de paraboles où les choses sont dites sans qu’elles ne soient vraiment exprimées. Le lecteur doit progressivement interpréter les codes de la société vili pour discerner la nature des sentiments qui unissent Ndundu et sa fratrie. Alors que par sa probité et son charisme, il commence à inquiéter l’administration coloniale, Ndundu disparait dans un accident de véhicule dans une atmosphère sulfureuse au sein de sa famille.


La suite du roman va voir se construire la figure nouvelle de Sophie, sœur aînée qui va se sacrifier et soutenir son jeune frère Prosper, devenant quasiment sa mère. Par palier de 10 ans, ces deux personnages évoluent au gré de leurs rencontres, dans leur environnement de Diosso, de Pointe-Noire puis de Brazzaville. Ils sont les témoins d’une époque. Ils ne la racontent pas directement, mais on la ressent de manière très efficace, quand l’auteur met par exemple en scène des personnages traqués par l’administration coloniale pour les travaux forcés. Durant un épisode assez long, Tchicaya U tam’Si ne met en scène que des femmes, qui racontent leur quotidien, leur passé, leurs morts, leur désespoir. Puis, le lecteur fait progressivement le lien, entre l’absence des hommes et la période narrée.


Prosper évolue ainsi au gré du système dans lequel il se meut. Un système qui pèse sur qui se pose des questions. Ce n’est pas un personnage lisse. Il se construit difficilement.


Je trouve passionnant qu’un auteur qui a vécu si longtemps loin de ses bases, soit autant imprégné de la culture, des mœurs de sa terre d’origine, avec une capacité de mettre sur papier cette tradition orale. Il avait coutume de répondre à ceux qui l’interpelaient sur son long exil :
« Vous habitez le Congo, moi le Congo m’habite »
Difficile de dire le contraire quand on termine un roman de Tchicaya U Tam’Si. On a le sentiment de mieux connaître la culture vilie, par extension congolaise, par extension africaine.


A consommer avec modération vu le peu d’exemplaires qui circulent encore.


Tchicaya U Tam’Si, Les cancrelats
Edition Albin Michel, 309 pages, 1ère parution en 1980