mardi 25 août 2009

Léonora Miano : Contours du jour qui vient

J’ai trouvé la réponse à la question suivante :

« Man, t’as kiffé grave le premier roman de Léonora Miano, pourquoi as-tu laissé son second roman prendre autant de poussières dans ta bibliothèque avant de la parcourir ? ».


Je pense que Léonora Miano est un auteur dont la thématique de ses textes ne me laisse pas indifférent, et qui a le mérite de poser de véritables questions de fond sur la culture et les sociétés d’Afrique centrale. J’aime l’idée que des auteurs africains aillent mettre le doigt là où ça fait mal, au risque de se mettre à dos les tenants d’une bien-pensante ligne de conduite et défenseurs de la sacro-sainte culture africaine.


Il me fallait donc le temps de savourer ce bouquin.
Je disais donc qu'avec son style parfaitement maîtrisé, elle pose des questions qui font cogiter, empêchent de tourner délibérement en rond. Il faut donc prendre le temps de la lire. Le temps.


Musango est une enfant désignée sorcière par sa propre mère. Atteinte d’une des formes aigues de la drépanocytose, elle est régulièrement malade. Sa mère sait servi d’elle comme cheval de Troie pour sortir de son taudis et entrer en ménage chez un homme aisé du Mboasu. Déjà en rivalité avec sa mère, vu l’affection et l’attention que lui porte cet homme, la haine de cette dernière prend une tournure extrême quand l’homme disparaît. Le statut précaire de cette femme est compromis par ce décès, en l’absence de toute forme de contrat de mariage. Musango est responsable de tout cela. Elle est une enfant-sorcière. Selon sa mère. La violence qui s’abat sur Musango prendra une forme définitive lorsqu’elle va être chassée du domicile familial par sa génitrice.


Comme toi, elle s’est crue l’ombre d’un homme plutôt que sa compagne, greffant sur sa pauvre réussite matérielle une vie de parasite. Les sangsues ne peuvent aimer leurs enfants. Elles n’en ont que pour consolider leur position sociale. Ici c’est chacun pour soi. Un enfant peut devenir le pire ennemi de ses parents sans le savoir (…) Les gens vivent les uns près des autres, mais pas ensemble. Ils s’épient, se jalousent passionnément et demeurent côte à côte par une habitude plus grégaire que solidaire. C’est cela que nous appelons valeurs ancestrales de notre peuple : la solitude du groupe.

Page 104, Edition Plon


Ce roman raconte les péripéties du parcours de cette petite fille de 9 ans jetée à la rue.
La question des enfants sorciers n’est pas nouvelle. Pour qui s’est plongé chez les grands auteurs nigérians comme Achebe ou Emecheta, le souvenir du concept d’Ogbanjé n’est pas nouveau. L’idée qu’un esprit malfaisant se réincarne dans un fœtus. Le phénomène n’est donc pas anodin. Il prend même des proportions importantes en RDC ou au Congo Brazzaville suite aux désignations hasardeuses de charlatans de tout poil, répondant aux aspirations de parents terrassés par la misère et qui projetent sur leur progéniture, l’essence de leur condition malheureuse.
Léonora Miano tente dans ses ténèbres de brosser les contours d’un avenir pour ce Mboasu déboussolé qui mutile ses enfants, par la voix d'une fille qui essaie de s'extirper de sa condition pour apprécier et dénoncer les choix de sa mère.


Notre peuple n’a pas soudain enfanté une génération de petits êtres malfaisants, et bien des démons n’existent qu’au fond de nous. C’est ce que nous croyons qui finit par prendre corps, et par nous dévorer. Je crois profondément, mère. Non pas aux joies factices qui tapent des pieds et des mains sous les voûtes des temples ou sous l’éclairage phosphorescent des boîtes de nuit, ou selon sa sensibilité, on cherche le même délire. Je crois à l’authentique plaisir de vivre l’alternance de la mélancolie et de la joie, et je crois que la misère est une circonstance, non pas une sentence.


Page 145, édition Plon


Elle est vivante. Sa parole de craquements et de crissements me parvient pour faire entendre qu’elle était souveraine. Les humains pactisaient avec elle, avec les bêtes féroces dans lesquelles elle matérialisait sa puissance, afin de se rendre accessible à leur entendement. Chaque famille avait un totem, un animal dont l’esprit la protégeait, et qu’elle ne pouvait manger sous au risque de tomber malade ou de mourir.
A présent, la brousse n’est plus qu’un corps qu’ils mutilent de la pointe acérée de leurs couteaux, pour lui soutirer des écorces ou des herbes, sans prendre la peine de la remercier pour ses dons. Lorsqu’ils en invoquent les forces, ce n’est plus pour leur demander de les relier au Suprême, mais seulement pour obtenir de quoi se remplir la panse.
Page 77


Au travers du parcours mouvementé de Musango, c’est un regard extrêmement mâture que cette petite fille lance sur sa société. Entre proxénètes et faux prophètes, enfants de la rue et femmes destinées à la prostitution en Europe, Musango scrute, questionne. Elle se construit dans cette adversité perverse. Elle clame sa rage de vivre malgré cette tare génétique, ce rejet maternel, cette misère physique mais aussi spirituelle.


Il faut que je réfléchisse à la manière d’approcher enfin ma vie. Je me sens sur le point d’éclore comme un poussin qui va briser sa coquille. Il n’y aura eu personne pour me couver. Je marche sur le bord des pieds, pour éviter de les sentir se fissurer au milieu, ce qui arrive lorsqu’on marche trop longtemps. La douleur est si vive qu’on a le sentiment que les pieds pleurent (…) Les échardes me piquent tout de même. Elles s’enfoncent dans ma chair. Je n’essaie pas de les enlever. Nous vivons tous avec des échardes dans le corps. Il suffit de savoir comment se mouvoir, pour qu’elles n’atteignent jamais un organe vital. Elles me piquent. Je ne crie pas. Je marche dans la ville, et je suis presque libre.

Page 120, édition Plon





Léonora Miano secoue le cocotier avec une virulence proche de celle exprimée dans L’intérieur de la nuit. Les images sont très fortes. Il est pourtant difficile de lui en faire le reproche vu la manière avec laquelle, elle conduit l’histoire de cette petite fille. Vu la violence absurde qui s’abat sur tous ces enfants. Vu la puissance et l’obscurantisme de certains marabouts, certains pasteurs, lourds de conséquences. Vu la sclérose qui paralyse les pensées dans cette région du monde. Introduire de la nuance dans son propos aurait été un plus indéniable. Le caractère globalisant de certaines condamnations à l’endroit des églises dites de réveil par exemple.


Le débat est vaste. Après avoir exploré l'interieur de la nuit, Léonora Miano propose des lendemains. C'est une perspective très rare dans les lettres africaines où les capacités de faire un constat sont réelles, mais celles de proposer une alternative sont clairsemées...

C’est un livre à lire. Je me permets de vous suggérer le documentaire passionnant de Monique Mbeka-Phoba sur le même sujet, intitulé Sorcière la vie.


Léonora Miano, Contours du jour qui vient
Edition Plon, 275 pages

Léonora Miano propose sa vision du texte sur son site
Voir les commentaires de lecture de La Lettrine (mitigé), La plume francophone (technique), Wodka.

Source Photo : L'internaute

jeudi 13 août 2009

Jean-Marie Gustave Le Clezio : L'Africain
























Croquis de Gilles Guias
On pourrait penser que je colle à l’actualité avec huit mois de retard. Mon côté coupé-décalé. Un prix Nobel dans l’espace francophone et le lecteur que je suis, se dit : 
Bon sang, comment as-tu pu louper le mec ?

A vrai dire, je balancerai en disant que Le Clézio n’était pas à la une de la blogosphère quand il a été primé. Mais depuis, ce grand écrivain est régulièrement lu et commenté. C’est l’avantage des grands prix de vous remettre en scène, au goût du jour… Je ne pouvais déroger à cette mise à jour. Mais entre nous, j’avais Jean-Marie Gustave Le Clezio dans le collimateur depuis belle lurette, faisant partie de ma modeste liste d’auteurs à lire au moins une fois.
Les suédois m’ont juste pris de vitesse. Ce n’est pas grave. En guise d’introduction avec cet auteur prolixe, j’ai sauté sur le livre qui semblait le plus proche de mes récentes lectures. L’Africain. Un petit livre illustré à l’aide de photos de la famille de l’auteur.
L’africain, c’est son père. La filiation de JMG Le Clézio est connue. Si ce dernier est né à Nice, sa famille a des attaches mauriciennes et bretonnes. Maurice ayant été une colonie britannique, c’est en tant que médecin de l’armée britannique que le père du romancier a consacré près 20 ans de sa vie dans les contrées de l’ouest du Cameroun et de l’est du Nigéria.
Ce texte est l’occasion pour l’auteur de revenir sur ses années d’enfance, celles passées après la guerre en terre africaine. Mais il porte également un regard sur cette figure paternelle qui a été tenue si longtemps éloignée de la cellule familiale. JMG Le Clezio devine beaucoup plus qu’il n’affirme les choix de son père. Il n’y a pas une liste de revendications ou rendez-vous manqués entre un père et un fils. Ce n’est pas de cela dont il s’agit. Mais au travers de ses souvenirs, des photographies de famille, des échanges avec le père ou même la mère, de ses propres pérégrinations, il recolle le puzzle de la vie de cet homme au cœur d’une Afrique encore souvent inconnue, sa passion pour ces peuples, la désillusion de ne pouvoir être aux côtés de sa famille durant la guerre. On ressent le désir de comprendre l’évolution de ce personnage au gré de ses différents épisodes de vie, pour mieux relire sa propre construction.

C’est un commentaire délicat que je fais, puisque vu l’aspect intimiste des écrits de l’auteur, je souhaite être le plus proche de ce regard scrutateur de l’auteur. Le regard d’un fils sur l’histoire lointaine de son père qui a malgré tout, on le sent très bien, façonnée son propre parcours.

Bonne lecture,





JMG Le Clezio, L'africain
Edition Mercure de France, Collection Folio
124 pages, 1ère parution en 2004

Voir les critiques de Livres et cinéma, Sylire, Nanne

samedi 8 août 2009

Marie-Louise Mumbu : Samantha à Kinshasa


Je suis en mode vacances. Pas de RER, donc moins de lecture. Etrange, mais que voulez-vous, c’est mon rythme. Dans ce contexte très chaud du mois d’Août en région parisienne, j’ai lu une petite merveille de roman écrit par une journaliste congolaise, Marie-Louise Mumbu.


Samantha à Kinshasa.


Il est parfois intéressant de décrire la rencontre avec un livre avant de proposer un quelconque commentaire. Tout cela fait partie du cheminement que l’on fait avec l’œuvre et son auteur. Comme vous le devinez, je traine souvent dans le rayon Afrique/Antilles de la Fnac de Saint-Lazare. Les stocks ne se renouvellent pas souvent. Cependant, je suis tombé il y a quelques mois sur cette production d’un éditeur qui m’était inconnu. La couverture n’était pas terrible. Le titre me faisait penser à un reportage à Kinshasa, pas très emballant. Un coup d’œil pessimiste et furtif sur le contenu me permit de découvrir une police standard, petite. Puis j’ai jeté un coup d’œil au quatrième de couverture, et je suis tombé sur une photo de l’auteure. Souriante et l’œil coquin. Je me suis immédiatement dit que cette frangine avait des choses intéressantes à dire sans la gravité avec un zest de bonne humeur.


Je ne me suis absolument pas trompé.

Ce texte est marqué par la bonne humeur et la joie de vivre de Marie-Louise Mumbu. Son personnage principal est Samantha, journaliste comme elle qui, alors qu’elle quitte Kinshasa pour l’Europe, se remémore le temps d’un voyage, des chroniques de vies de petites gens dans les quartiers populaires dans cette mégapole de plus 10 millions que constitue Kin la belle, la poubelle, la plus belle. Elles racontent des tranches de jeunes filles, de jeunes hommes, de militaires, de femmes légères, de taximan, de fonctionnaires ayant près de 59 mois de salaires impayés, de vieilles commères de quartier, de musiciens… Tout y passe. Avec un lien qu’elle tisse entre les différents personnages. Lien que l’on découvre en avançant dans la lecture de ce livre. Toutes ces gens étant écrasés par un état qui a définitivement cessé d’exister et dans lequel, la débrouillardise est une institution, et l’entraide familiale un moyen de survie parfois lourd de conséquence. Le petit peuple observe la politique, la commente avec une certaine fatalité. La vie est dure. Mais, il y a cette fascinante joie de vivre (malgré une adversité qui a les dents aiguisés) qui surprend, qui déboussole, que j’ai récemment retrouvé au concert du Staff Benda Bilili au Parc de la Villette.


L’écriture est aussi service du texte. On est définitivement avec cette nouvelle génération d’auteurs africains qui écrivent avec leurs tripes, et qui s’approprie la langue française pour transmettre quelque chose. Le texte n’est pas linéaire. La chronologie de certains événements n’est pas toujours respectée, et pourrait surprendre le lecteur méconnaissant l’histoire de 20 dernières années de Kin avec le départ de Mobutu, la prise de Kinshasa par Kabila et les élections « démocratiques » gagnées par Kabila fils. Cela ne suffit pas à altérer ces épisodes de vie dans une grande ville africaine.


Samantha quitte Kin, elle part malgré tout, avec sa joie, ses espiègleries pour découvrir un ailleurs. Avec un brin de nostalgie, sans aucune colère.


Mon coup de cœur de cet été.











photo C. Verdussen


A propos de Kin la belle, la poubelle, la plus belle.
Elle est paradoxe et spectacle, des fois complètement désarticulée. Quand on pense à la mater, c’est là qu’elle réagit parce qu’elle est complètement imprévisible. Comme c’est le cas maintenant après les présidentielles ! Un peu comme une pute qui baise pour le prix le plus fort avec un gros bonnet, mais qui le fait gratos avec le mec sans le sou de qui elle est amoureuse. C’est tout elle ça… Elle a le chic de garder le sourire et cette espèce d’air de fête malgré la galère. Les misères. C’est tout Kinshasa, ça… Une mégapole complètement désarticulée.
Page 61, éd. Le Cri - Afrique éditions


Marie-Louise Mumbu, Samantha à Kinshasa
Edition Le Cri -Afrique Editions, 187 pages
1ère parution en 2008

dimanche 2 août 2009

Kossi Efoui : Solo d'un revenant

J’ai pris cette photo de Kossi Efoui lors des dernières rencontres d’encre et d’exil de Beaubourg. Ce fut l’occasion pour moi de découvrir ce dramaturge togolais qui refaisait l’actualité à l’occasion de la publication de son troisième roman Solo d’un revenant.
Lors de ces échanges qui durèrent le temps d’un grand week-end sur la question de l’exil, les raisons du départ, la vie en exil et la question du retour, il était intéressant d'écouter le point de vue original de Kossi Efoui. Orateur éloquent ayant le sens de la polémique et de la contradiction, elle apporta beaucoup de saveur par sa personnalité à cet événement comme lorsqu’il défendit sa liberté de création contre un spectateur qui décriait des auteurs africains trop préoccupés par des questions d’esthétique ou refusant l’étiquette de porte parole…

Bref, l’homme ne laisse pas indifférent et j’ai adoré mes discussions avec ce dernier…
Ce qui rend un peu difficile le partage mes impressions après la lecture de son dernier roman. Le solo d’un revenant est le retour après dix ans (d’exil ?) d’un homme sur une terre qui est (était ?) sienne, terre qui a connu les affres de la guerre. Le pays est encore dans une période trouble, de paix, de reconstruction sans que les gens y croient vraiment. Il doit passer un check-point pour rentrer chez lui. Il est un revenant. Il ne connait plus personne. Il recherche tout de même une personne : Asafo Johnson. Son retour semble centré que sur ce seul objectif. Avec lui et Mozaya, ils étaient une bande d’étudiants qui refaisaient le monde par le biais du théâtre il y a quelques années. Puis chacun a pris sa route. La guerre faisant ses dégâts, l’éloignement n’a fait que s’accroître… Notre personnage revient dans ce pays comme un étranger, un fantôme, un revenant. Et nous livre le cheminement de sa pensée. Cheminement que j’ai eu du mal à suivre. Faute de rythme. Peut-être parce que je n’ai pas saisi l’ampleur du désarroi du revenant, sa perte de repère. Il semble ne plus avoir de famille. La petite tante qui l’a élevée a disparu. L’évocation de cette situation est d’ailleurs la seule séquence qui a suscité une réaction à mon niveau. L’écriture ne porte pas le propos du narrateur qui semble ne rien avoir à dire et dont la seule action se résume à retrouver Asafo Johnson.

En produisant cet article, je réalise combien ce texte est proche de la thématique de la rencontre du Centre Pompidou. Gustave Akakpo, dramaturge togolais également, disait à propos du retour la difficulté de constater que le vide (dans tous les sens possibles) créé par le départ est comblé par ceux qui restent, soulignant par là qu’il n’y a pas forcement une attente à l’endroit de celui qui revient… Et en suivant le retour, la quête du personnage de Kossi Efoui, j’ai comme le sentiment que tout ce qu'il observe l’a laissé pantois, sans voix, sans propos. D’où ma difficulté d’être emballé par ce texte.

Vous pouvez réécouter les interventions de Kossi Efoui et Gustave Akakpo à la BPI en cliquant par ici et .

Bonne lecture et bonne écoute !

Kossi Efoui, Solo d'un revenant
Edition du Seuil, 207 pages
1ère parution 2008

Ce livre a obtenu le Prix Ahmadou Kourouma 2009 ainsi que le Prix Tropiques 2009
Kossi Efoui parle de son livre.

Voir également les critiques suivantes : La plume francophone, Fluctuat.net, Chien de Lisard, Le pot aux roses