jeudi 30 juillet 2009

Amin Maalouf : Léon l'Africain

Lors d’une pérégrination du côté du Lac Léman, loin de mes bases parisiennes, il me fut fait don d’une des œuvres majeures de l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, j’ai nommé Léon l’Africain. C’est un livre qui était dans ma liste de livres à lire (LAL) secrète. Aussi, mon pote d’Helvétie fît preuve d’une grande clairvoyance en m’offrant ce présent. Peut-être est-il médium à son insu, qui sait ?

Je me suis lancé récemment dans la lecture de ce passionnant roman qui se déroule entre la fin du 15ème siècle et le début du 16ème siècle. Il serait une autobiographie imaginaire d’un lettré maghrébin Hassan El Wazzan, grand voyageur qui fût enlevé par des pirates siciliens et livré au pape Léon X de Médicis, dont il fût par la suite le protégé sous le nom de Jean-Léon de Médicis, dit Léon l’Africain.


Cet aspect ne constitue que le dernier volet de la transcription des voyages d’Hassan. Né à Grenade, dans une Andalousie où le sultanat vit ses derniers jours. La Reconquista espagnole est en marche. Juifs d’abord, puis musulmans doivent quitter l’Espagne. Hassan est alors un enfant qui vivra les dernières heures de Grenade par le biais de la nostalgie de ses parents, père, mère et oncle ayant émigré vers Fès. Son adolescence à Fès, son premier voyage vers Tombouctou avec son oncle, son bannissement de Fès, ses périples en Afrique noire et en Afrique blanche, les ambassades à Constantinople… jusqu’au rapt devant le conduire en Europe.


J’aime les romans historiques. L’idée de visiter une époque par le biais d’un personnage suffisamment emblématique d’une période est passionnante. Léon l’Africain permet cette visite guidée. Les grandes batailles de l’époque. Les espérances déçues d’un peuple à Grenade, le massacre qui suivit la prise du Caire par les troupes ottomanes de Sélim le Cruel, sultan psychopathe ou encore le pillage de Rome par les troupes impériales incontrôlées de Charles Quint. L’un des qualités de ce roman est de récrée les atmosphères de ces grandes villes Grenade, Fès, Tombouctou, Le Caire, la Mecque, Rome…


Hassan se laisse porter par les événements, la découverte du monde semblant parfois supérieure à son instinct familial. Il est plus un spectateur fasciné, qu’un acteur. Un globe-trotter qui va rencontrer les plus grands de son époque, selon Amin Maalouf.
Les chapitres sont relativement courts, reprenant un événement majeur de chaque année de la vie du géographe grenadin. La primauté de l’aventure est manifeste sur la profondeur du personnage, l’aventure assurant un bon rythme au roman selon les rebondissements récurrents du parcours d’Hassan. Au final, on arrive tout de même à décrypter une personnalité somme tout attachante, sans racines réelles du fait surement de la migration originelle… Critique mais subjugué par l’Occident de la Renaissance.


Je ne peux m’empêcher d’aborder le grand choc de civilisations tant redouté, tant souhaité entre un occident chrétien dont Charles Quint fut la figure emblématique et la puissance ottomane de Soliman le magnifique, le Grand Turc. Avec sourire ou tristesse, on comprend que certaines peurs d’hier ne soient toujours pas expurgées de l’inconscient collectif.
Un très grand roman donc, sur le dialogue des cultures.


Bonne lecture et toute ma reconnaissance à mon ami de Suisse !

Amin Maalouf, Léon l'Africain
Edition JC Lattès, Collection Livre de Poche
1ère parution 1986

Voir les critiques de Caroline et Deblog notes

samedi 18 juillet 2009

Fatou Diome : Inassouvies, nos vies

J’ai longtemps hésité à lire Fatou Diome. Je ne me l’explique pas vraiment. Malgré ses prestations impeccables sur les médias français. Le mot toujours juste. Trop juste ?



A l’occasion de la
8ème rencontre d’encre et d’exil organisée par la BPI du Centre Georges Pompidou de Paris, j’ai eu le plaisir de l’entendre échanger avec d’autres auteurs de qualité sur la question de l’exil et la question du départ. C’est agréable d’écouter un auteur qui exprime aussi bien sa pensée. Aussi, je l’ai pris au mot lorsqu’en expliquant sa marginalité, elle exprimait l’idée que la page blanche était pour elle, le seul lieu où elle pouvait entreprendre un tête à tête avec son interlocuteur. Ses romans constituent une sorte de huis clos dans lequel, elle entreprend un dialogue avec le lecteur.

Je vous retransmets là l’esprit de son intervention. J’ai trouvé l’idée charmante. Et, je me suis procuré son dernier roman. Prêt à relever l’invitation de la charmante sénégalaise. J’ai cependant pris mon temps. La découverte d’Inassouvies nos vies a été très intéressante.

Toute d’abord à cause de l’écriture de l’auteure.

Il est question d’une jeune femme vivant à Strasbourg. Venue d’Afrique. Elle habite en face d’un immeuble que l’on suppose cossu. En dehors de quelques anciens résidents et résistants, il s’agit d’une population aisée. Betty a du temps. Se désintéressant de sa propre vie, elle observe du haut de sa fenêtre les bribes de vie de ses voisins. Et laisse courir son imagination si fertile pour deviner les situations qu’elle ne peut, à prime abord, interpréter. Le jeu est trop beau pour ne se cantonner qu’à une observation abstraite. Elle rencontre une de ses voisines, Félicité une vieille dame, veuve de guerre, et à l’image de la très belle scène du renard et du petit prince de Saint-Exupéry, elles apprennent à s’apprivoiser mutuellement.
On est responsable de ceux que l’on a apprivoisés disait le renard…
Quelque chose de ce genre. Félicité est internée contre son gré dans une maison de repos par sa famille qui semble nourrir des ambitions sur ses biens. Betty poursuit sa relation avec la vieille dame en lui rendant visite à la maison de retraite et en lui faisant part de ses observations sur les habitants de l’immeuble…

L’écriture de Fatou Diome est tout simplement magnifique. Le caractère inassouvi des actions, des attentes, des frustrations de ses personnages trouve un écho dans certaines tranches de vies que l’on pense reconnaître. Betty laisse libre cours à son esprit qui se révolte, se questionne sur le traitement des anciens en France, sur le couple, l’amitié, le deuil, la mort. Certains développements sont parfois longs, mais la forme compense le trop plein des pensées de Betty qui ne s’interroge toujours pas sur elle-même. La relation entre Betty et Félicité est belle, elle est rare.

Pour autant, je ferme ce livre avec un arrière-gout d'inassouvi. Pas sur le sujet. Mais pour illustrer mon propos, j’évoquerai la récente étape du tour de France de cyclisme qui est passée par le col du Tourmalet dans les Pyrénées, qui aurait pu donner lieu à de passionnantes batailles dans ce fameux col mais dont l’enjeu a été amoindri par 70 kilomètres supplémentaires. La dernière phase du livre m’a semblé plus laborieuse. Peut-être était-il moins aisé pour Fatou Diome de parler de la souffrance de Betty ?
C’est une interrogation. Malgré tout, ce livre est une petite merveille que je vous conseille.

Bonne lecture

Edition Flammarion, 276 pages.
1ère parution en 2008


Je vous propose également les critiques de Roudoudou et du blog Le poing et la plume




jeudi 16 juillet 2009

Le Staff Benda Bilili au Cabaret sauvage à Paris

Youtube et Facebook font partie des grands joyaux du web 2.0. Sans vouloir faire une publicité pour ces deux monstres de la Toile, je constate que ces outils ont été l’occasion pour moi de découvrir des artistes talentueux et de prendre rendez-vous avec ces derniers chaque fois que cela a été possible.



© DR


Le Staff Benda Bilili de Kinshasa fait partie de ces découvertes étonnantes que j’ai réalisées par ces canaux. Na lingi yo. Un groupe de paralytiques joue un morceau de leur répertoire quelque part dans la grande terre de la République démocratique du Congo. L’ambiance est bon enfant. Le morceau est bien rythmé, nos amis mettent du cœur à l’ouvrage. Et puis, il y a ce jeune qui fait penser à ces shégués (enfants de la rue à Kinshasa) avec cet instrument à corde rustique fabriqué de ses propres mains avec la créativité de cette jeunesse congolaise abandonnée à elle-même. Il semble absent quand il joue de son étrange instrument qui, comme la guitare pour certains musiciens, semble être un prolongement de lui-même tellement ils communient ensemble.
J’ai regardé cette vidéo plusieurs fois avant, comme c’est souvent le cas quand je surfe, de passer à autre chose sur le web. Le concept cependant était si original que lorsque mon ami blogueur de Kotoonteej a communiqué sur l’imminence d’un concert du groupe au Cabaret sauvage de Paris, l’occasion était trop belle de voir en live ce groupe congolais lors du Black Summer festival.


Le billet couvrait trois spectacles : Kinono N°1 – Kassaï All Stars – Staff Benda Bilili. Des groupes de la RDC.


La soirée fût belle. Même si je regrette de ne pas avoir assisté à la prestation de Kinono N°1 du fait de ma condition de banlieusard travailleur, le spectacle du groupe du Kassaï All Stars et surtout le show du Staff Benda Bilili m’ont ravi au-delà de toutes espérances. Et dans la salle comble du Cabaret sauvage, je crois que ne pas avoir été le seul à jubiler autour de la scène. La raison de cette ferveur ? La musique surement qui dans son ensemble fût de très bonne facture, mais surtout l’énergie de ces artistes sortant de l’ordinaire. Ils vivaient ce moment à fond, me faisant penser à un autre artiste qui savait suer sur scène et auquel ils ont fait un joli clin d’œil dans leur morceau Je t’aime.



Naturellement, je me suis demandé ce qui m’émouvait le plus. Leur handicap qu’ils dépassaient tous si magnifiquement, l’espérance que tout est possible à qui sait attendre quand Didier m’a raconté l’histoire de ce groupe depuis un an, Cinderella, ou tout simplement ce show et le public bigarré communiant avec ces tenants de la rumba congolaise, ou peut-être le morceau Polio qui raconte l’histoire de ces hommes nés valides et que cette maladie a rendu invalides.
Peut-être aussi que mon émotion était due au fait qu’à côté de la belle histoire de ce groupe, dans le système « débrouillez vous pour vivre » qui assomment les congolais, l’écho de toutes ces chroniques de vie que Congoblog, ou l’écrivain In Koli J. Bofane racontent si bien trouvaient, sous le chapiteau du Cabaret Sauvage, une belle caisse de résonnance.




Bonne continuation les amis !

mardi 7 juillet 2009

Lyonel Trouillot : Bicentenaire



L’étudiant entame sa marche. Il descend des hauteurs de Port aux Princes pour rejoindre les cohortes d’étudiants survoltés. Pour une marche beaucoup plus grande. C’est l’année du bicentenaire. 200 ans qu’Haïti a arraché sa liberté aux troupes napoléoniennes par une victoire nette. Une indépendance chèrement payée.

Lucien Saint-Hilaire entreprend sa marche pour rejoindre celle d'un collectif d'étudiants. Son frère l’a prévenu que cette dernière va dégénérer. Il n’y a que les imbéciles qui pensent changer les choses. Ezechiel alias Little Joe appartient à un gang. Il est le petit frère qui a mal tourné. Il a une arme de poing. Un Glock. Il sera riche. Une richesse qui sera acquise par la force. Il regarde avec mépris son frère qui végète entre la faculté et les cours qu’il donne à quelques fils de nantis.

Lucien descend vers cette marche collective, comme il est descendu de sa campagne pour la ville afin de chercher l’argent. Son esprit vogue pendant cette marche. Son frère. Ernestine Saint-Hilaire, sa mère aveugle. Cette journaliste étrangère venue d’une ville froide et repartie après avoir suivi à la trace le sang. A Haïti. Cette famille bourgeoise où il donne des cours à un fils unique.

Lucien intègre la marche. L’esprit ailleurs. Lui qui aime la mer. Lui devait veiller sur son frère. Lui qui pense à sa mère qui l'abreuve de ses réflexions.


Ernestine Saint Hilaire, moi Noire, je vous le dis, vous êtes partis à Port-aux-Princes, mais ne vous mêlez pas des querelles de la ville !
Ernestine Saint Hilaire, je ne sais pas pourquoi je marche.
Même quand je crois savoir, je ne le sais pas vraiment. Mais je sais qu’il me faut lutter contre l’immobile en moi. Marcher. Pour me réconcilier avec le mouvement.


Page 66, collection Babel


A l’image de ce cette marche de Lucien, de cette descente vers l'enfer, le propos de Lyonel Trouillot se densifie. La première partie du texte ne m’a pas forcément emballé, mais au fur et à mesure que le personnage narrateur avance, on pénètre dans ce pays plongé dans une misère sans nom où une jeunesse tente de réagir à cet instant de commémoration d'une liberté âprement acquise. On est loin des ambiances vodouisantes de Depestre ou de Victor. C’est une manière de raconter cette île qui me semble aussi passionnante que les auteurs précités. Avec amertume, on observe comment le système politique va opposer sa jeunesse pour mieux briser cet élan vers la liberté.


Je dois avouer que j'ignorais que lors de la commération de l'année 1804, avait donné lieu à de grandes manifestations réprimées dans le sang à Haïti. Si cet aspect est important dans ce roman, il sert à mieux mesurer l'état d'esprit du citoyen haïtien à l'occasion de ce bicentenaire. Le bourgeois, le commerçant, la mère paysanne, l'étudiant, le délinquant, le vigile, tous des portraits assez différents, pour des conditions sociales différentes, avec un mode de survie spécifique sur cette île.


Un très beau texte à découvrir et qui devrait me conduire à pénétrer l'univers de cet auteur. Un haïtien de plus.


Bonne lecture

Lyonel Trouillot, Bicentenaire
Edition Actes Sud, Collection Babel
122 pages, 1ère parution 2004
Voir les critiques du Biblioblog, de la plume francophone, de Malice
Africultures fait une présentation intéressante de cet auteur



jeudi 2 juillet 2009

Gary Victor : Banal oubli


Comment vais-je me sortir de ce traquenard ? Je viens de terminer le dernier roman de l’auteur haïtien Gary Victor. Banal oubli. Un titre apparemment banal auquel cet auteur ne nous avait pas habitué. Je vous conseille de lire sa bibliographie pour comprendre la portée du choix d’un titre chez cet auteur.

Comment vous présenter ce roman ? L’acte n’est pas aisé.
Pierre Jean est un écrivain de renom en Haïti. Il est potentiellement nobélisable. Selon lui. Il a écrit des textes engagés et il a levé des pétitions contre l’ex-dictateur. Un soir où il vient de se faire larguer par sa meuf, il passe la nuit dans son tripot habituel, à enchaîner les gins. En sortant au cœur de la nuit et après avoir pris la route pour sa demeure, il a la sensation d’avoir oublié quelque chose : il s’est oublié. Ok, je vous vois écarquiller les yeux et vous prendre la tête dans les mains et vous demander :
« Bon sang! dans quel délire haïtien a-t-il été entraîné cette fois-ci ? ».
Notre romancier commence sa propre quête par une déclaration de perte de soi au commissariat de police de son quartier. Là, je me dis qu’on va de nouveau plonger dans une histoire fantastique ou le vaudou tire les ficelles. Pas tout à fait. En effet, des meurtres particulièrement sanglants sont perpétrés dans la ville avec une mise en scène particulièrement macabre faisant référence à la crucifixion… Le polar pointe, le commissaire Dieuswalwé Azémar, personnage mythique de Victor entre en scène…


Banal oubli est un roman excellent. Sublime. Un coup de cœur. J’ai découvert Gary Victor l’année dernière dans un autre genre avec ses 13 nouveaux vaudous. Toutes originales. Ici, l’auteur use d’artifices littéraires, des genres pour conter l’histoire de Pierre Jean. Ecrivain, créateur en conflit avec lui-même et ses personnages. Il y a de tout dans ce roman. Une dimension psychodramatique. Un côté polar. Une réflexion sur la littérature, ses artifices, le travail de conception des personnages. Un aspect fantastique. Avec en arrière plan, Haïti, Port aux Princes, cette ville qui véritablement sous la plume de Victor. Avec son histoire, sa misère.

La trame est intéressante. Les personnages sont complexes. Le lecteur peut prendre le risque de se perdre dans les dédales, les dédoublements de Pierre Jean. Ou de Gary Victor ? Le personnage central veut reprendre la main sur la narration de l'auteur. Pas toujours évident à suivre.

« Vainqueur ou vaincu, surtout vaincu, ne laisse à quiconque, pas même à Dieu, le soin d’écrire ton histoire»


J’ai vraiment apprécié cette écriture délicieuse de Victor qui prend des tournures très différentes suivants les figures respectives de Pierre Jean ou de son personnage de roman. La description des enfers par son âme tourmentée est d’une inspiration magnifique et étonnante.

Bref, après une belle série de romans passionnants depuis le début de l'année, vous avez là, mon coup de cœur pour le premier semestre 2009.

Morceau choisi, le double de Pierre Jean regarde Port-aux-Princes :
J'aime parfois jouer à l'ange. Je m'assieds alors au sommet de l'édifice le plus haut pour contempler la ville à mes pieds, pour attendre le lever du soleil ou l'apparition de l'arc-en-ciel quand Dieu laisse tomber quelques larmes sur cette terre asséchée. Je capte une vibration autour de moi. La présence du fantôme de Sourignac est tangible (...)
Le matin, le souffle de la cité est lent et régulier. C'est le souffle d'un enfant plongé dans un profond sommeil après avoir profité de la tendresse de sa mère.
Au fur et à mesure les rues s'animent, qu'elles se noircissent de monde et de fumée, le souffle de la cité s'accélère, devient saccadé. Au plus fort de la journée, il a les ratés d'un asthmatique. Il prend la rapidité du souffle des créatures soupçonnant la proche présence d'un prédateur quand la misère quitte les bidonvilles pour que sa colère explose la face du mépris et de l'indifférence, sans aucune même pour les innocents (...)
Ce qui m'intrigue le plus, c'est le souffle de la cité au plus fort de la nuit. Il commence par ralentir pour devenir imperceptible, puis il reprend au rythme d'une scie qui s'enfonce dans la chair d'un arbre caché quelque part dans la forêt.
Page 146, Edition Vents d'ailleurs



Edition Vent d'ailleurs
1ère parution en 2008, 190 pages

Voir les interviews accordées à Altermondes et au Matricule des anges