dimanche 31 mai 2009

Toni Morrison : Un don

Copyright © 2008 Beowulf Sheehan/PEN American Center


Dire que je suis un inconditionnel de cette auteure, c’est peu dire. Aussi lorsqu’au hasard d’un passage à la Fnac, quand j’ai aperçu la dernière parution de Toni Morrison, j’ai arraché violemment un exemplaire de son rayon et il est passé en urgence à la tête de ma pile de livres à lire. La vie est ainsi faite de constantes injustices que l’on perpètre avec délectation. Mes excuses toutefois à tous ces ouvrages de qualité dont la lecture est repoussée aux calendres grecques…

Naturellement, je me suis demandé en commençant cet ouvrage s’il allait m’apporter la même satisfaction que mes précédentes lectures de Toni Morrison. Tout de suite j’ai retrouvé quelques marques de fabrique de l’auteure américaine. La polyphonie par exemple. Ce besoin d’apporter un regard croisé sur un événement et donc de s’exprimer par plusieurs voix. Celle de Florens, une jeune esclave noire arrachée (ou plutôt livrée) par sa mère par le biais d’un deal, celle de Jakob Vaark, un colon hollandais qui a émigré en Amérique, celle Lina, une servante aux origines amérindiennes, celle de Rebekka épouse de Jakob, jeune femme quasiment vendue à ce dernier, celle de Sorrow, servante chez les Vaark, légèrement schizophrène, ou encore celle de Scully et Willard, blancs et esclaves…


De quoi retourne-t-il ? Nous sommes en 1690. Les colonies anglaises d’Amérique sont encore un territoire sauvage où la variole décime les populations autochtones, où des vagues d’immigrants débarquent, fuyant l’intolérance qu’ils subissaient en Europe pour mieux la reproduire en Amérique. Une époque où les rebuts de la société européenne ont le choix entre l’incarcération sur le vieux continent et vivre une forme de servitude en Amérique du nord. Une époque où les lois concernant une gestion rigoureuse de l’esclavage se mettent progressivement en place pour réduire les révoltes. Une terre sauvage, à dompter où tout est possible. American dream. Enfin ça dépend pour qui.

L’action se déroule autour et avec les Vaark. Dans le cadre d’un accord avec un planteur débiteur, Florens une petite fille de 5/6 ans est cédée à Jakob Vaark sans qu’il ne partage complètement cette transaction. C’est la supplique de la mère de la petite fille qui le décide à accepter ce deal.
Une douzaine d’années plus tard, Vaark après avoir développé sa ferme et quasiment achevé la construction de sa grande résidence, il est emporté par la variole, sans jouir de son rêve. La disparition de Jakob Vaark, ne laissant aucune progéniture, va chambouler le frêle équilibre et l’ambiance familiale qui unissait les Vaark et leurs servants.


Le final est très intéressant. J’ai fait là une présentation linéaire. Mais la construction de Morrison est beaucoup plus élaborée que cela. Entre les monologues de certains personnages et la description des actions d’autres, l’écriture est souvent introspective et le regard vers l’arrière, vers le passé semble une nécessité expliquant la violence d’un acte, le changement d’attitude d'un personnage. Ce qui intéresse Morrison, c’est le mécanisme qui unit les différents personnages de son roman, les attentes secrètes de chacun, les complexes tus. On y perçoit que la manière dont les immigrants sont arrivés conditionne leurs actions. Le lecteur non averti sera surpris d’y découvrir l’esclavage de blancs dans cette ébauche d'Etats-Unis, l’intolérance religieuse des nouveaux colons, et il ressentira la barbarie de la terre américaine.

L’amour est au cœur de ce roman. L’amour de Florens. Un amour violent, sauvage, passionné pour un forgeron noir et libre. Un amour né d’une incompréhension et de la non résolution de l’équation si chère à Toni Morrison : à savoir ce que peut produire un amour maternel dans les situations les plus extrêmes.


J’ai longtemps eu l’impression que je lisais un bon roman, mais lorsqu’on aborde les 30 dernières pages, ce texte prend une autre dimension. C’est mon avis. Le meilleur roman de Toni Morrison depuis Beloved.


Laissons parler Florens de sa passion :

Ma faim est aiguë, mais mon bonheur l'est encore davantage. Je n'arrive pas à manger beaucoup. Nous parlons de nombreuses choses différentes et je ne dis pas ce que je pense. Que je vais rester. Que lorsque tu reviendras après avoir soigné Mistress, qu'elle soit vivante ou non, je serai ici avec toi pour toujours. Jamais, jamais sans toi. Ici je ne suis pas celle que l'on chasse. Personne ne me vole ma chaleur et mes chaussures parce que je suis petite. Personne ne s'occupe de mon postérieur. Personne ne bêle comme un mouton parce que je tombe de peur ou de fatigue. Personne ne hurle en me voyant. Personne n'étudie mon corps à la recherche de choses bizarres. Avec toi mon corps est plaisir et sécurité et il a une place. Je ne pourrai jamais supporter que tu ne m'aies pas avec toi.



Page 163, Edition Christian Bourgois

Bonne lecture




Toni Morrison, Un don
Edition Christian Bourgois
Traduction de l'anglais par Anne Wicke, titre original : A mercy
1ère parution 2009 - 193 pages


Voir les critiques proposées par le Magazine littéraire et Obiwi

mercredi 27 mai 2009

Mon frère, pourquoi lis-tu?

Il y a peu, alors que je lisais paisiblement un ouvrage sur le quai d’une gare, attendant que ma chère et tendre arrive, je me suis fait violemment apostropher par un alcoolique. Disons un homme saoul. Oh ! Je n’ai pas reçu une trempe, mais j’ai eu du mal à me remettre de la claque qu’a produit sur moi le nuage fortement chargé de vapeurs alcoolisées que dégageait l’ haleine de mon interlocuteur éméché quand il me posa les yeux dans les yeux la question existentielle : « mon frère, pourquoi lis-tu ? »

Le temps de me remettre des gaz toxiques que j’inhalais à l’insu de mon plein gré et de la question abrupte que seul un saoulard peut poser à un inconnu, notre ivrogne s’était lancé dans un plaidoyer sur les bienfaits de l’empirisme, l’expérience personnelle, profitant au passage pour énumérer quelques hauts faits de son parcours terrestre, guerres dans son pays d’origine dans lesquelles il semblait ne pas avoir été un simple spectateur. Ce qui était hilarant, quoique je me gardais d’exprimer un quelconque signe extérieur de gaîté, c’est que ce monsieur qui s’était imposé à moi, finissait ses séquences par le fameux « Mon frère, pourquoi lis-tu ? ». Et avant même que j’eusse esquissé un semblant de réponse, le voilà reparti dans son monologue.

Il y aurait des tas de choses à dire sur cet entretien. Comme cette fraternité soudaine que font souvent naître quelques litres de bière drument ingurgités. Un frère arabe, j’aime cette idée. J’étais son frère même s’il avait peu de temps à accorder à mon point de vue. Je mettais cela sur le compte de son ébriété.

A vrai dire, la situation m’arrangeait, car je réalisais qu’il ne serait pas un exercice de tout repos d’expliquer l’évidence du bienfait de lire. A une personne ivre, imbue d’elle-même et convaincue de son argumentaire. Comme il le disait, ce sont des intellectuels, de grands lecteurs devant l’Eternel qui avaient fomenté les guerres dans son pays. De plus, il rejetait avec une virulente énergie, l’idée de délégation dans laquelle s’enferme souvent des lecteurs comme moi. Une sorte de vie par procuration du lecteur avec certains auteurs (le langage de notre ami n’était pas aussi châtié, mais je retranscris) qu’il opposait à son histoire faite de cuites, d’exploits militaires et d’expériences « riches » au vu des données que me fournissait notre échange.

Pour une fois, dans cette rubrique Opinions personnelles, je solliciterai la vôtre.

Que répondriez-vous à cet ivrogne, sur un quai de gare, entre deux passages de RER, sur l’intérêt, la nécessité et les bienfaits de la lecture en général?

La parole est vous. Je vous ferai part de ma propre opinion dans une prochaine rubrique, et promis, je ne vous piquerai pas vos réponses :o)


jeudi 21 mai 2009

Jennifer Haigh : La condition

Je viens de terminer un magnifique roman. La condition. Le titre de ce roman est la seule chose que je n’ai pas compris de ce texte extrêmement agréable a la lecture, relativement classique dans sa forme.

Jennifer Haigh place sa narration au cœur d’une famille américaine très aisée du Massachussetts. Le père, Franck McKotch, est un scientifique de renom qui a consacre* l’essentiel de son existence a son laboratoire et ses projets de recherche. La mère, Paulette, est une rentière, tres attache* aux valeurs familiales des Drew. Trois enfants. Billy le cardiologue new yorkais, ainé et préfère de ses parents, Gwenn atteinte du syndrome de Turner, qui a empêche* sa croissance, et le benjamin Scott qui a rate ses études, enseigne dans un modeste college et a rapidement fonde une famille avec une californienne.
Le roman commence a* la fin des années 70 au moment ou le diagnostic de la maladie de Gwen est realise*. Rien ne sera plus comme avant et peu de temps apres, le divorce entre Paulette et Frank est prononce. L’histoire reprend une vingtaine d’année après cette introduction.

Je m’attendais a un traitement bateau d’une famille qui se déchirerait autour de l’infirmité d’un de ses membres lie a ce syndrome de Turner, j’ai eu droit a un traitement beaucoup plus subtil, une exploration brillante des etats d'ame d’une famille américaine. Avec les mécanismes naturels qui relient ou distendent les éléments d’une famille a savoir l’amour, l’incompréhension, la culpabilité, l’égocentrisme, la peur, le doute… La liste est loin d’être exhaustive. Cette panoplie est identifiable dans de nombreuses familles et c’est la réelle force du texte de Jennifer Haigh de rendre possible une identification.


La deuxième qualité de ce roman réside dans la mise en scène que propose l’auteure. Cette dernière s’appuie sur des flashes back appropries* qui apportent un éclairage sur les personnages. Le procédé dans certaines situations fait pressentir la scene suivante, mais de manière générale, elle utilise cette approche avec justesse. Justesse, ce mot est lâché, il caractérise assez bien le travail de Jennifer Haigh.

Justesse des personnages. Justesse des situations. Justesse de sentiments. Tous ces éléments qui vous donnent envie de découvrir le fin mot de l’histoire, des histoires de chaque Mc Kotch, processus qui sera accelere* lorsque Gwenn dans son corps d'enfant va rencontrer un bel homme dans les Caraibes...


Bonne lecture,







Jennifer Haigh, La condition
Titre Original : The condition, traduction par Valerie Bourgeois
Edition Michel Lafon, 416 pages, 1ere parution 2008


Copyright Photo Jennifer Haigh - Porter Square Books


Voir egalement les critiques de Cathulu, Lily, Sylire, Amanda Meyre, Lou
(*) Cet article est ecrit avec un clavier Qwerty, je suis desole pour l'absence de certains accents

jeudi 14 mai 2009

Rachid Boudjedra : Timimoun

Cette semaine, c’est en Algérie que je me suis proposé de déposer mes mallettes. Je me suis assis à la table de Rachid Boudjedra et je me suis laissé guider par ce brillant narrateur.

Timimoun est un long monologue intérieur. Le personnage central est un guide touristique qui transporte ses passagers d’Alger à Timimoun dans le désert au cours d’un long périple à bord d’Extravagance. Ce dernier est un vieux tacot qu’il a équipé d’un moteur neuf et puissant. Il fait ce travail depuis une dizaine d’années, mais en levant son regard dans le rétroviseur, ce jour, il tombe sur le regard de Sarah, une jeune femme de 20 ans qui fait partie de ses passagers…

En écrivant ce commentaire, l’idée du démon de midi qui frappe souvent à la quarantaine me vient à l'esprit pour illustrer le thème de ce roman. Une période où l’individu mâle se pose de nombreuses questions sur le sens de sa vie, ses joies, ses regrets surtout. Ce regard porté par Sarah sur notre personnage va déclencher une vaste introspection faite de flash-back sur son adolescence à Constantine, ses rapports familiaux délicats avec un père industriel distant qui l’a déshérité, un frère dont la disparition s’apparente à un suicide, la construction de sa personnalité, sa profonde solitude… Pourtant, cette idée du démon de midi est inexacte, notre homme n'étant pas en couple, loin de là.


Rachid Boudjedra traduit les questionnements d’un personnage qui porte un regard très sombre sur lui-même, qui s’oublie dans la vodka et confronte ses démons intérieurs par ces traversées répétitives dans le désert, allant jusqu'à Timimoun . Mais sa plus grande désillusion reste son rapport calamiteux aux femmes que fait rejaillir la rencontre de Sarah, qui le déstabilise et fait naître en lui une multitude de pulsions longtemps tues…

Le roman évolue entre le passé du narrateur à Constantine et son présent sur les routes algériennes avec en toile de fond, un terrorisme meurtrier qui frappe à tout instant. En dépit de quelques petites longueurs et une fin qui m’a laissée sur ma faim, j’ai apprécié ce texte qui m’a donné envie d’explorer un peu plus le travail de cet intellectuel algérien.


A propos de Sarah :

Sarah, c'est peut-être son nom, était donc peu disert. Peu bavarde. Peu communicative. Comme absente. Passive. Impassible. Indolente. Comme si elle n'adhérait à rien. Même pas affectée. Plutôt perverse. Les gens autour d'elle nageaient dans le magma médiocre de leur désir consistant à ne rien rater de ce Sahara dont les mirages et les légendes les avaient comme dopés, drogués , rendus malades.


Elle, était vraiment dedans. De plain-pied. A chaque halte, à chaque visite, elle devenait plus transparente, magnétique, exorbitante. Ses yeux changeaient de couleur. D'un bleu à l'autre. Du plus délavé au plus noir. D'un violet à l'autre. Du plus clair au plus foncé. Elle attirait tout à elle : les gens, les ruines, les ksour, les casbahs, les oasis et même les chats qui se prélassaient dans les jardins des hôtels où nous passions, parfois, la nuit. Mais elle gardait ses distances.

Folio, page 22

Pourquoi elle et pourquoi maintenant? Pourquoi c'est à quarante ans que cette drôle de maladie qu'est l'amour me tombe dessus? Au moment où je ne m'y attendais pas. J'avais l'impression d'avoir terminé ma vie, le jour où j'ai acheté ce vieux car à genève. J'avais en fait décidé de m'enterrer dans le Sahara. tant qu'à faire! Il valait mieux mourir dans ce désert qui m'a toujours fasciné parce que méchant, dur et invivable plutôt que dans une de ces villes atrophiées, surpeuplées et agressives. Le désert est mon mode de suicide.

Folio, page 50


Bonne lecture,


Edition Denoël , Collection Folio,
1ère parution 1997, 147 pages
Copyright Photo - Flitesd



lundi 11 mai 2009

Gwokas à la Gare du Nord

Copyright Leucippus


Je ne résiste pas à la tentation d’évoquer un événement auquel j’ai assisté lorsque d’un passage qui se voulait éclair à la Grande Gare du Nord de Paris. Dimanche 09 Mai, 12h00.

J’attendais patiemment l’embarquement d’un passager sur l’Eurostar. C’est un peu comme quand on prend un avion. Il faut arriver très tôt sous peine de louper son train pour la perfide Albion. L’affluence n’était pas énorme à cette heure du repas dominical. Il y avait un bruit de fond, éloigné, au sein de la gare. Quand j’ai vu le drapeau haïtien qui flottait près du lieu d’où venait le vacarme, je me suis tout de suite rapproché.

Des musiciens aux tenues créoles battaient le tambour devant un stand aménagé autour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Vous pensez bien qu’avec les lectures que je fais actuellement, je ne pouvais être indifférent à cette manifestation festive et j’y ai retrouvé en illustration quelques personnages de mes dernières lectures : Barnave, le député grenoblois esclavagiste, Moreau de Saint-Mery du club Massiac, l’Abbé Grégoire de la Société des Amis des Noirs qui a tant œuvré sous la Révolution afin les grands principes énoncées s’appliquent aux populations exploitées sous le joug de l’esclavage dans les colonies françaises. Mais surtout, ces images d’esclaves enchaînés… Pour dire que les panneaux de l’Association de Cheminots (ARCADEIF) qui est à l’origine de ce projet étaient synthétiques mais très instructifs.

Entre temps, le son de la musique, au fur à mesure que je m’approchais de l’espace d’animation s’était affiné, etant plus agréable à l’écoute que les effets d’échos qui me parvenaient initialement de la plateforme d’embarquement. Gwoka. A la Gare du nord. On a beau dire, souligner les points de divergences du Grand bazar noir de France, quand on entend, on ressent les vibrations du gwoka pour eux, du tam-tam pour moi, on est quelque peu ému de constater l’une des principales survivances de la culture africaine aux Antilles. On a cela en commun. Le Gwoka subjugue, le gwoka est une invitation à la danse, un désir de communion entre lui et le danseur… Certains spectateurs se sont lancés sur la piste devenant ainsi acteurs de l'événement. Pas forcement des ultramarins. Ils se sont engagés comme ce voyageur antillais débarquant de Londres qui nous a dispensé de ses pas gracieux, de sa candeur, de son extase, répondant ainsi à l’invitation du tam-tam, et dont j’ai personnellement cru qu’il aurait basculé dans une transe magnifique s’il n’eut été interrompu dans son enjaillement. Comme au Congo. Comme quelque part en Afrique. Comme quelque part en Colombie ou au Brésil. Vous avez donc une petite idée de l'ambiance qui a prévalu.

Modeste mais magnifique commémoration de cette histoire douloureuse. Loin des discours politiques et des polémiques, le tam-tam a parlé des souffrances passées de beaucoup, hier, à l’imposante Gare du nord.



Source Photo Gwokas

vendredi 8 mai 2009

Patrick Chamoiseau : L'esclave vieil homme et le molosse

Les auteurs antillais inspirent beaucoup mes lectures ces derniers temps. J'ai du être beaucoup plus influencé que je ne le pensais, par les grèves générales qui ont secoué les DOM-TOM en début d'année.

Patrick Chamoiseau n'est plus à présenter. Prix Goncourt pour son roman Texaco, grand défenseur de la créolité, j'ai profité de ce texte assez court pour pénétrer dans l'univers de cet auteur antillais.

L'esclave vieil homme a toujours vécu sur l'Habitation. On ignore son âge. Est-il né sur la plantation? Est-il un déporté? Il a toujours été là. Sans progéniture, travaillant avec soumission dans la sucrerie de son maître. Il fascine et fait travailler l'imaginaire des autres esclaves de la propriété. Il ne participe pas aux manifestations collectives qui rassemblent ces derniers après les dures journées de labeur. Vieux, seul en proie à ses décharges. Entendez par là, une soudaine et irrestistible envie de marronner ou encore de briser la nuque de son maître ou son contremaître que pouvait ressentir certains esclaves. Le vieil n'a jamais admis son statut. Quand il voit débarquer le terrible molosse que le maître à fait venir d'au-delà les mers pour mater toute initiative de fuite de ses esclaves, l'esclave vieil homme marronne.


L'histoire de cette traque entre l'Inommable, le monstre et l'esclave vieil homme peut d'une certaine manière faire écho à ces grands textes qui ont vu le combat de l'homme avec l'animal, je pense Hemingway, Sepulvéda, Melville... Sauf, qu'ici la proie est l'homme.


C'est dans un étrange conte métaphysique que nous entraîne Patrick Chamoiseau. Dans un style qu'il faut prendre le temps d'apprivoiser. Je n'ai personnellement pas réussi cet exercice. L'influence du créole, son intrusion dans le texte est trop lourde sans que le lecteur non averti ait une note explicative. La formulation très ampoulée de Chamoiseau - dans ce roman - me fait penser à certains auteurs africains qui au sortir des indépendances, usaient d'une forme d'expression très élaborée qui nuisait à la profondeur de leurs textes ( de mon point de vue).


Sur le fond, j'ai eu l'impression que ce texte conduit vers une impasse. On y pressent l'idéologie de la créolité. Je ne peux aller plus loin. Je reste perplexe. Il me faudra sûrement lire un autre texte de cet auteur pour me faire une opinion. Néanmoins, un aspect intéressant de ce texte, est qu'il offre plusieurs niveaux de lecture.

A propos de la décharge

La décharge l'avait flagellé à maintes reprises. Nul n'en avait rien su. Certains ne l'éprouvaient qu'une fois dans leur vie, mais lui l'avait subie presque chaque jour. Jour après jour, et plus souvent quand elle s'épuisait chez les autres. La première fois, elle l'avait tordu sur le sol de sa case, en pleine nuit, avec l'envie irrépressible de hurler-anmoué, de dé-courir, de saisir-déraidir, d'étrangler quelque chose.

Page 49, éd. Gallimard, Coll. Folio

A propos du molosse

Il retrouve dans le molosse la catastrophe qui l'habite. Une fureur sans pupilles, qui rue de loin. Ce chaos intérieur charrie des choses qui ne lui sont pas intimes. Il paraît possédé par d'autres présences que la sienne, mais son moi, son être lui-même, il ne le trouve nulle part, aucune vertèbre de mémoire, aucun paradigme constructeur, pièce nervure d'un temps où il a été quelque chose de distinct. Rien que ce bouillonnement de violences de dégoûts, de désirs,
d'impossibles : ce magma qui s'exalte dans l'Habitation et qui le constitue au plus vital de son nombril. Et le molosse est aussi comme cela. Mais dans l'impressionnante férocité de l'animal, cette catastrophe a pris convergence : elle s'est transformée en une foi aveugle capable de maîtriser ce trouble né du bateau.

Page 50, éd. Gallimard, coll. Folio

Bonne lecture,


Patrick Chamoiseau, L'esclave vieil homme et le molosse
Edition Gallimard, Collection Folio, 1ère parution 1997, 147 pages
Copyright Photo - Biokill

Voir également la critique plus enthousiaste de la plume francophone

dimanche 3 mai 2009

Maryse Condé : Ségou, les murailles de terre


Mes lectures sont longues et lentes. Cela se ressent sur le blog. La passion de lire est là. Ne craignez rien. Le plaisir de prendre son pied avec certains bouquins est réel. Comme je l’ai déjà souligné, je poursuis une très belle série depuis le début de l’année.


Avec le chef d’œuvre de Maryse Condé, Ségou, c’est un nouveau voyage dans le temps qui m’a été proposé. Dans l’espace aussi. L’Afrique de l’Ouest avec un épicentre à Ségou.

Nous sommes à la fin du 18ème siècle, la grande ville de Ségou, capitale du royaume des Bambara puissants guerriers et agriculteurs dominent la région par le fer et l’épée. C’est une nation riche, animiste qui écrase ses vassaux et les domine de sa puissance militaire. En particulier, les populations peules, consacrées à l’élevage des bovins, et nouvellement sédentarisées.

Mais voilà, de nombreux changements s’opèrent dans la région avec l’arrivée des premiers explorateurs européens, l’islamisation progressive des populations sahéliennes et la traite négrière qui bat son plein sur les côtes du continent et qui se nourrit entre autres des captifs des différentes nations.
C’est dans ce contexte tumultueux que Maryse Condé place les personnages de sa saga familiale, celle des Traoré, descendants de Dousika Traoré, notable déchu de la cour royale de Ségou. Comme toutes les grandes sagas, la marque d’une malédiction, d’une obscure fatwa spirituelle qui s’abat sur la lignée des Traoré est présente. Le lecteur se posera la question comme le commun des mortels à Ségou sur les causes de tant de tragédies : la mise aux bans de la société du chef de Clan, Dousika Traoré ? la conversion à l’islam de Tiékoro, le fils aîné ?

Je pense aux dernières épopées familiales que j’ai lues : les Bascombs ou les Sartoris de Faulkner, les Buendia de Garcia-Marquez. Maryse Condé joue dans cette cour des très grands en apportant une complexité au genre du fait de la mobilité de ses personnages. Elle choisit de suivre les itinéraires de quatre des fils de Dousika Traoré :
Tiékoro et Naba, fils de Nya la première épouse appartenant à l’aristocratie locale, Siga le fils de l’esclave-qui-s’est-jetée-dans-un-puits et Malobali, fils de la captive peule.
Elle associe à ces personnages hauts en couleur, leur descendance à la première génération.

Il y a dans le choix ci-dessus des personnages, tous les germes de la décadence, de la contradiction, de la violence du système social bambara. Et tout au long du roman, l’auteur prend le soin de mettre harmonieusement en scène son autopsie d’une société africaine précoloniale.
Le génie de ce roman réside dans l’identification avec les personnages malgré un contexte quelque peu exotique. Parce que les personnages sont vrais, avec leurs contradictions, leurs violences, leurs idéaux, leur humanité à l’instar de Tiékoro qui souhaite devenir un grand lettré musulman de Tombouctou et qui est dépassé par la passion de la chair. On se prend d’amitié et d’indulgence pour ces personnages, pour cette fratrie où les rôles sont fixés par le destin et des croyances traditionnelles immuables, du fait des différentes naissances des acteurs. Le talent de l’écrivain a été de passer d’un personnage à l’autre avec du rythme, de produire des changements d’univers passant de Ségou à Tombouctou, de Djenné à Fès, d’Hamdallay à Abomey, d’Ouidah à Kumasi, de Freetown à Londres…


En toile de fond, Ségou est une réflexion sur la question de l’esclavage et sur la manière dont la Traite s’est nourrie de fêlures dans le système d’organisation sociale de ces royaumes d’Afrique de l’Ouest, sur la collaboration des élites et, parfois, des anciens esclaves d’outre-Atlantique à ce fléau. Une analyse de l’islamisation de cette région d’Afrique s’appuyant sur les limites de l’animisme et du fétichisme.

Mais plus que ces considérations historiques de qualité qui ont conduit l’auteur antillaise à de profondes recherches, la richesse de ce roman réside dans la profondeur et le drame de vie des enfants de Dousika Traoré qui voient s’abattre sur eux, l’Histoire dans sa folie meurtrière.


Bonne lecture,



Edition Robert Laffont, collection Pocket
1ère parution 1984, 491 pages


Vous pouvez également suivre une partie de l'intervention de Maryse Condé à Apostrophes à l'occasion de la sortie de ce roman.