mardi 24 février 2009

In Koli Jean Bofane : Mathématiques congolaises
















In Koli Jean Bofane
Photo Olivier Goedseels


Pour certaines critiques, je me demande comment mettre en scène mon propos. Généralement, c’est le cas pour les bouquins que j’apprécie. Et qui ont des chances d’être apprécié par d’autres lecteurs. Mathématiques congolaises fait partie de cette race d’ouvrages pour lesquels j’ai flashé.
Mais recadrons certaines choses. Je suis un ancien matheux et je suis congolais. Voyez-vous où ça matche ? Pourtant, ce n’est pas de mon Congo dont il est question dans cet ouvrage, mais de celui d’en face, celui d’outre fleuve. La nouvelle République Démocratique du Congo, ex-Zaïre. Si Brazzaville et Kinshasa sont les capitales les plus rapprochées du monde, les réalités quotidiennes du petit peuple ne sont pas tout à fait les mêmes. C’est en tout cas, ce que j’ai réalisé en parcourant ce premier roman de l’écrivain In Koli Jean Bofane publié chez Actes Sud.



Celio Matemona est un jeune congolais qui trime comme de nombreux kinois dans la grande capitale congolaise. Il est au chômage comme beaucoup de personnes de son âge, qualifiées ou pas. Celio est appelé Mathématik par la bande du quartier avec laquelle il sacrifie certains après-midi à jouer aux dames, tenaillé par une faim atroce. Et pour cause, Célio est à ce point passionné par les mathématiques et la mécanique quantique, qu’il ne construit sa philosophie de vie qu’autour des axiomes matheux et des grands principes de la physique. Si le temps passe, Célio ne désespère pas de déjouer le fatalité qui s’abat sur lui et qui l’empêche de mettre en exergue ses compétences au service de son pays. L’opportunité va lui être offerte par le biais d’une de ces rencontres qu’offre le destin et que certains pourraient qualifier d’hasardeuses. Gonzague Tshilombo va le sortir de sa misère pour lui offrir un poste à la hauteur de ses compétences au sein du département de la communication de la présidence du pays.


C’est avec une plume complètement au service de ses personnages qu’In Koli Jean Bofane nous propose une plongée dans l’enfer kinois. Car il s’agit bien d’un enfer que les habitants de la capitale congolaise vivent au jour le jour. Un enfer pour manger, pour s’habiller, pour survivre. Par un style détendu, emprunt d’humour et habité par l’étonnante joie de vivre – malgré tout – de la bande qui entoure Célio, la violence du quotidien semble moins brutale pour le lecteur. Il n’empêche qu’In Koli Jean Bofane décrit avec beaucoup de justesse la condition du petit peuple d’un des pays potentiellement les plus riches de la planète dont les dirigeants ont réduit la plus humble âme au racket et à la corruption. Dans ces conditions, l’ascension sociale fulgurante de Célio Mathématik prend un sens particulier. Va-t-il rentrer dans le moule après avoir connu les affres dévastateurs de la faim ?
Extrait


Mais tout cela n’était que littérature. Entre-temps la Faim, au milieu de la population gagnait du terrain, faisait des ravages considérables. Elle progressait en rampant, impitoyable comme un python à deux têtes. Elle se lovait dans les ventres creusant le vide totale autour de sa personne. Ses victimes avaient appris à subir sa loi. En début de journée, avant qu’elle ne se manifeste, on n’y pensait pas trop, absorbé par le labeur qui permettrait justement de manger et ainsi obtenir un sursis. On faisait semblant d’oublier, mais l’angoisse persistait à chaque moment. En début d’après midi, avec le soleil de plomb qui accélère la déshydratation, cela devenait plus compliqué. L’animal qui depuis, depuis longtemps avait pris la place des viscères,
manifestait sa présence en affaiblissant le métabolisme, se nourrissant de chair et d’autres substances vitales. On était obligé de vivre sur ses maigres réserves. L’effort faisait trembler les membres, rendait les mains moites et froides, le cœur avait tendance à s’emballer . Pour calmer la bête, on lui faisait alors offrande d’eau froide, pour qu’elle se sente glorifiée. Cela ne durait pas, car juste après, elle jouait sur le cerveau et d’autres organes de la volonté et du sens combatif. On pouvait avoir tendance à mendier. Certains devenaient même implorants, parce qu’elle laminait, de son ventre rêche, des choses aussi précieuses que l’orgueil et la fierté. Elle omniprésence et omnipotente. On ne conjuguait plus le verbe " avoir faim ". A la question on pouvait aller la réponse était : Nzala ! la faim ! Elle s’était institutionnalisée.



Page 25-26 Edition Actes Sud




In Koli Jean Bofane propose là un très beau roman où il manipule parfaitement ses personnages. Passant d’une figure à une autre, il permet au lecteur d’avoir divers angles d’approches sur les différentes situations qu’il met en scène. Habitant tant les personnages de pouvoir que les larbins opprimés, il offre une réflexion intéressante sur la situation complexe de la RDC en proie à une corruption institutionnalisée et dirigée par des hommes dont la seule préoccupation est la préservation de leur pouvoir. Si tout cela semble inextricable, le romancier congolais laisse entrevoir quelques issues de sortie. Discutables, certes. Mais, l’idée de les concevoir me semble extrêmement positive dans une littérature africaine souvent passive et plaintive, mais qui dépasse rarement le cadre du témoignage. Un ouvrage passionnant.






Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur le quotidien des congolais, je vous propose de faire une visite sur Congoblog Ba léki, de Cédric Kalonji. Il s’agit d’un réseau de bloggeurs congolais disséminés dans les quatre coins de la RDC qui par le biais de très courts photos reportages, commentent avec beaucoup de talent, le quotidien de leurs compatriotes. Je trouve leur approche semblable de celle de l’écrivain Bofane.
Bonne lecture !


In Koli Jean Bofane, Mathématiques Congolaises

Edition Actes Sud, 1ère parution 2008, 318 pages


dimanche 15 février 2009

Sony Labou Tansi : Les sept solitudes de Lorsa Lopez


Dire que Sony Labou Tansi est un auteur qui a influencé et continue d’influencer les lettres africaines n’a rien de surprenant. Pire cela revient à enfoncer des portes ouvertes. Les références à Sony Labou tansi dans leur texte d’auteurs majeurs de la nouvelle génération comme Sami Tchak ou Florent Couao-Zotti ou encore les hommages exprimés à l’endroit de son aîné d’Alain Mabanckou sur son site, mieux dans son écriture, sont là pour souligner la puissance d’un auteur fascinant, engagé, décalé.

J’ai personnellement connu Sony Labou Tansi comme un metteur en scène de génie avant de découvrir le politicien passionné, voir sous un certain angle, extrémiste si l’expression peut décrire avec justesse le sentiment qui fut le mien au moment de la Conférence nationale. L’excursion dans ce domaine publique n’a pas été très longue, mais marquée par le feu des convictions qui n’ont pas toujours été correctement transmises, qui n’ont pas été comprises. Je ne souhaite pas parler de politique ici, mais réaliser combien on peut mieux comprendre l’action d’un homme publique quand on a eu accès à ses textes. La compréhension ne signifiant pas l’adhésion mais au moins une forme de dialogue…

Vous l’avez compris, je pénètre petit à petit l’œuvre romanesque de Sony Labou Tansi. Un œuvre flamboyante, étonnante, agaçante parce qu’elle n’use pas des codes habituelles des lettres que je lis. Dans le commentaire de lecture de l’Anté-peuple, je soulignais déjà la dimension du dramaturge dans son écriture, la manière avec laquelle il plante son décor, les dialogues cinglants qui pourraient immédiatement faire réagir le public d’une salle de théâtre…

Dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez, on retrouve ces ingrédients assaisonnés d’une petite poignée de sel qui donne la saveur à son texte. Cependant, on a l’impression que l’auteur a comme besoin de sélectionner son public. Dès les premières pages, le lecteur tombe sur une histoire abracadabrante de monstre étrange nommé Yogo Lobotolo Yambi. C’est une parenthèse qui aura son sens dans la suite mais qui peut perturber voir rebuter le lecteur. Plus sérieusement, Lorsa Lopez assassine sauvagement sa compagne. Au vu et au su de toute la communauté de la Côte. Crime passionnel d’Estina Benta par un homme dont la réputation, l’intégrité n’étaient pas à démontrer. Personne n’intervient sur le coup. La police de Nsanga Norda, la capitale, tarde à venir constater le forfait. 47 ans d’attente, est-ce sérieux ? Et pourtant … La caricature, noircir, surligner, re-surligner une anomalie constitue une normalité chez cet auteur congolais. On voit alors les femmes s’organiser autour d’Estina Bronzario afin que ce genre de crime gratuit ne se reproduise…

Comme dans une pièce de théâtre, Sony Labou Tansi place un décor sommaire. Il y a Nsanga Norda, la capitale, où tout se décide, où les hommes n’ont pas de valeurs, sont corrompus jusqu’à la moelle épinière. A des antipodes des gens de la Côte qui méprisent profondément Nsanga Norda. Les gens de la Côte sont les héritiers de la lignée des Fondateurs qui par Estina Bronzario tentent d’exister, voir de résister … à quoi ? Les crimes se poursuivent. Commis par des éléments internes ou externes à la communauté. Il n’y a pas vraiment de trame dans ce texte. Juste des personnages qui résistent, à l’instar d’Estina Bronzario. Des femmes surtout. Elles réagissent à l’infamie.

J’ai apprécié ce texte original. Ma meilleure lecture de Sony pour le moment. Un texte engagé, encore frais qui interpelle la société civile africaine quant à son devoir de réagir face aux dictatures corrompues qui écrasent le continent. Un roman écrit par un auteur disparu mais qui n’a jamais pris l’option de l’exil. Un texte qui souligne la révolte d’un écrivain face à un système inique et qui, même si le Congo n’est pas forcément identifiable dans les sept solitudes de Lorsa Lopez, donne une explication à son engagement politique quelques années plus tard.


Ecoutons Estina Bronzario :

Qui ne savait pas qu’on allait tuer Salmano Ruenta et Elmano Zola ? Qui ne sait pas qu’ils vont tuer Sarngata Nola ? Ils nous en veulent à cause des relations privilégiées que nous avons avec la vérité. Et comme ils sont niais, ils croient n’avoir pas de comptes à rendre à la vérité en nous tuant. Mais moi, je sais que la vérité ne fera d’eux qu’une bouchée. C’est des gens sans âme, après tout. Quel est leur mérite hormis le génie imbécile de fabriquer la popote.



Page 143, édition du Seuil, Collection Points


Bonne lecture,

Sony Labou Tansi, Les sept solitudes de Lorsa Lopez
Edition du Seuil, collection Points
1ère parution 1985, 201 pages

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mercredi 11 février 2009

Un peu de stats...


Voilà un peu plus d’un an que le modeste blogueur que je suis, consulte via Google Analytics les statistiques de mon blog. Cet outil avant tout créé par Google pour aider les sites marchands à améliorer leurs performances, leur rentabilité, offre pour un blog non lucratif et à orientation culturelle comme Chez Gangoueus des données intéressantes voire surprenantes.

Je m’étais promis à l’occasion de mon 100ème article de vous partager quelques unes de ces données sur lesquelles on peut extrapoler et tirer certaines conclusions qui dépassent l’amélioration, pour mon égo, du trafic sur ce blog. Cependant, l’article sur le roman de Sami Tchak est tombé en plein dans les fêtes, j’ai donc attendu le 108ème article.

Il est important de noter que les données qui vont suivre ne concernent que les consultations directes sur le blog et ne prennent pas en compte celles des flux RSS.

Pour mon égo tout d’abord, je constate une évolution de la fréquentation de ce site par palier : 1 quinzaine de connexions quotidiennes au moment où je mettais en place cet outil d’analyse, 1 cinquantaine de visites quotidiennes six mois plus tard et depuis fin septembre 2008, le site a droit plus de 80 connexions en moyenne par jour. Avec des pics au-delà des 100 visites de temps à autre. Soit 18893 visites depuis octobre 2007 au moment où je produis ce message.

Cette affluence peut naturellement être améliorée par la qualité des articles mais également par leur fréquence (Ouille!). Car il y a un lien de cause à effet entre la régularité des articles et l’audience du site. C’est une évidence qui n’est plus à démontrer le web 2.0 : la vitalité d’un blog c’est d’abord une question de présence, un peu comme les cases en terre cuite du village de mon grand-père qui s’écroulent du fait de la disparition de leurs propriétaires et de l’inoccupation par les ayant-droits …

Une autre donnée pertinente est la localisation des points de connexions. Si la France constitue un peu plus de 50% des visites des internautes sur les 30 derniers jours (et un peu plus de 60% depuis octobre 2007), il est intéressant de constater que des ami(e)s au Bénin, au Sénégal, en Algérie ou au Maroc (ces pays sont cités à titre d’exemple et sont très loin de constituer une liste exhaustive) se connectent fréquemment et avec autant d’assiduité que d’autres visiteurs du Canada, de Belgique ou de Suisse. Naturellement, la part belle est réservée pour l’espace francophone. C'est l'occasion d'apprécier combien l'espace francophone est restreint.

Je me réjouis de constater que malgré la fracture numérique et l’orientation littéraire de ce site, et de compter par exemple sur le mois de janvier 2009 près de 250 connexions du côté du Bénin soit sensiblement 10% de visites globales du site sur le mois mentionné.

Cela vaut de manière générale pour les internautes d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Nord francophone. Il est intéressant de constater le fossé avec l’Afrique centrale dont le retard sur les nouvelles technologies de l’information en général et vers l’internet en particulier semble manifeste. Il est en effet difficile pour moi d’envisager que l’internaute congolais se passionne moins pour la littérature que celui du Burkina Faso. Mais pour avoir fait l’expérience de me connecter dans un cybercafé brazzavillois, il me parait très compréhensible que lorsqu’une page met plus d’une minute à se télécharger, que les priorités de l’internaute soit ailleurs. Pour information, le temps moyen de connexion chez Gangoueus est d’un peu plus de 2 minutes. Soit le temps de lire un article. La démonstration est faite.

Un autre aspect est bien entendu celui du contenu et de son impact sur la fréquentation du site.
Les classiques drainent la foule. C’est une certitude. C’est logique. La grande question est celle de savoir pourquoi une œuvre plus qu’autres passionne le public. A titre d’exemple, voici mon top 10 depuis l’installation des statistiques :

Une si longue lettre de la sénégalaise Mariama Bâ
Le monde s’effondre du nigérian Chinua Achebe
Le piège sans fin du béninois Olympe Bhêly-Quenum
Le vieil homme qui lisait des romans d’amour du chilien Luis Sépulvéda
Le pain nu du marocain Mohamed Choukri
Le cahier d’un retour au pays natal du poète antillais Aimé Césaire
Kiffe kiffe demain de la française des banlieues Faïza Guène
Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer de l’haïtien Dany Laferriere
Un enfant du pays de l’américain Richard Wright
Johnny chien méchant du congolais Emmanuel Dongala

Bien entendu, l’affluence sur un classique est fonction de l’existence d’autres articles disponibles sur la Toile sur ces romans. Elle est fonction de certains programmes scolaires ou universitaires qui nécessitent de picorer, de glaner ça et là quelques informations rapides sur le web 2.0.

Vous pouvez imaginer qu’en listant un certain nombre de classiques des lettres africaines, en les lisant et en les commentant, je pourrais améliorer l’arrivée de nouveaux lecteurs qu’il resterait à fidéliser (le nerf de la guerre, sourires). Je ne fonctionne malheureusement pas comme cela. La relation du lecteur avec des œuvres littéraires voire des auteurs est avant tout une question de feeling. Je me sens bien par exemple en lisant Ken Bugul, Patrice Nganang ou Tchicaya U Tamsi (qui a ma grande tristesse restent des auteurs trop marginaux par rapport à la qualité de leur œuvre) et je prends donc beaucoup plus de plaisir à commenter leurs textes où je rencontre des personnages passionnants mis en scène de manière intelligente.

La dernière donnée que je présenterais ici répond à la question « comment arrivez-vous chez Gangoueus ?». Google est le moteur de recherche par excellence. Encore une évidence. Sans campagne de mots clés par Adwords, je constate que ce blog est relativement visible. 53% des 18893 visites reçues sont le fruit d’une recherche sur Google, 9% des visites sont le fait d’un accès direct et 5% sont le fait de la plateforme Blogger dont je fais partie. Et pour faire simple, on peut estimer que le reste est le fait d’un référencement sur d’autres sites plus ou moins influents. Je ne m’amuserais pas à énumérer et à remercier ces blogs ou ces sites web qui m’ont référencé parce que la liste est longue et chaque apport venant d’un autre site, fut-il unique dans le mois, m’est extrêmement précieux. Big Up ! A tous donc, venant tant du réseau de lecteurs compulsifs (rires) que celui de la blogosphère africaine.
Par contre, force est de constater que la plupart des annuaires de blogs ne servent absolument à rien et n’offrent aucune visibilité en ce qui concerne Chez Gangoueus. Exception faite – qui confirme la règle - pour Wikio et TV5 Monde.

J’ai une pensée amicale pour les écrivains Kangni Alem, Salim Bachi et Liss qui m’accordent une fenêtre sur leur espace.

Sentez-vous libres de réagir à ce post.

mercredi 4 février 2009

René Depestre : Hadriana dans tous mes rêves



Je continue ma petite exploration de la prose haïtienne. J’étais resté enchanté par la lecture du recueil de 13 nouvelles vaudou de Gary Victor. Ici, avec ce roman lauréat du Prix Renaudot 1988, j’ai replongé dans l’imaginaire haïtien fertile et surprenant, conduit par la plume exquise de René Depestre.

Hadriana Siloé est la fille d’un entrepreneur français installé avec toute sa famille depuis des années à Jacmel. Cette ville est, en 1938, le principal port d’Haïti. Elle transpire la vie de tous ses pores. C’est la ville de Patrick Altamont le principal narrateur de ce texte, frère de baptème d’Hadriana.
Hadriana est belle, jeune, blanche et à l’occasion de son mariage avec un pilote de ligne haïtien, toute la ville se prépare à un gigantesque carnaval pour fêter dignement les mariés. Seulement, voilà, Hadriana décède sur l'autel de l'église en acceptant la main de son bien-aimé.


Ce qui vient d’être décrit est dramatique et pourrait être analysé rationnellement sous toutes les coutures. Seulement nous sommes en Ayiti. Et les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles en ont l’air. Jacmel, sous la plume de René Depestre, est partagé, écartelé entre ses croyances chrétiennes et vodouisantes. Et la mort n’est peut-être pas tout à fait ce qu’elle est. Avez-vous entendu parler du processus de zombification ? Si vous voulez en savoir vraiment plus, je vous encourage à lire cet ouvrage étonnant, rythmé par une écriture riche, sur un ton parfois ironique, souvent joyeux mais également portant la tristesse et l'impuissance du narrateur devant la décrépitude, au fil des ans, de sa ville natale et par extension d'Ayiti. Plusieurs années après cette journée de folie, dans son exil et ses voyages loin de Jacmel, Patrick reste hanté par le souvenir d’Hadriana dont le corps a été subtilisé peu après son enterrement.

René Depestre offre dans ce texte une réflexion sur le rapport à la mort mais également sur la vie, sur les choix collectifs qu’une communauté peut entreprendre en s’abritant derrière ses croyances populaires. Naturellement, je me demande si j’ai pu saisir le deuxième niveau de lecture qu’offre ce texte. Parce que finalement, il est difficile de savoir si Depestre adhère ou fustige les croyances qui hantent ses personnages. Par conséquent, à quel moment manie-t-il l’ironie, le sarcasme, la critique sur des systèmes de valeur qui pilotent son île ? La condition d’Hadriana semble être une métaphore de la situation haïtienne. Entre la mort et la vie, le corps bien présent mais l’âme captive quelque part dans une dame-jeanne.

Une lecture passionnante.

Huitième proposition : Portrait du zombie


Voici les éléments qui serviraient à tracer le portrait de ce sous-nègre. Personnalité en pièces détachées, sans souvenir ni vision du futur, sans besoin ni rêves, sans racines pour porter des fruits (…) objet errant au royaume des ombres, loin du sel et des épices de la liberté
Page 140



René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves
Edition Gallimard, Collection Folio,
1ère parution 1988, 213 pages
Prix Renaudot 1988
Photo René Depestre ©UNESCO/Inez Forbes