vendredi 6 novembre 2009

Patrice Nganang : La république de l'imagination

American Dream. Il n’existe pas une nation au monde où la puissance du rêve dans le désir d’accomplissement de soi n’ait un plus grand espace d’expression que les Etats-Unis d’Amérique.

Tout est possible à celui qui rêve et surtout à celui qui croit à son rêve. C’est peut-être ou sûrement à cause de la puissance de cette approche que les rêves de nombreux afro-américains furent été embastillés à la fin de l’esclavage et pendant la ségrégation raciale. Toute forme d’accomplissement était détruite avant qu’elle ne prenne consistance. C’est dans ce contexte, dans les années 60, que James Baldwin a écrit son célèbre essai La prochaine fois, le feu. La lettre à son neveu qui introduit l’ouvrage est un appel limpide à ne pas renoncer à ses rêves, à ne pas ressembler à cet homme qui vivait sous terre dans une nouvelle célèbre de Richard Wright, personnage condamné à écumer la puanteur des égouts car l’air de la surface n’était pas pour lui.

Ce sont cinq lettres que Patrice Nganang adresse au benjamin de sa famille. Ce dernier a abandonné tout espoir concernant l’Afrique. Et, il veut rejoindre son frère aîné en Occident où ce dernier exprime librement son savoir comme enseignant et auteur. Fuck Africa ! pense-t-il comme ceux de sa génération restés sur le continent. Il est possible de se réaliser en Occident. Cette perspective n’est pas envisageable sur le continent africain. Selon le benjamin.

C’est un dialogue intéressant que nous propose Nganang. Plutôt un monologue où l’auteur de Temps de chien et de textes qui explorent la condition des sous-quartiers africains, argumente sur le bien-fondé de continuer de se projeter positivement vers le continent africain, que tout départ ne doit point être le fruit d’une démission, d’une fuite ou d’une résignation mais plutôt le fruit d’un désir de se construire et d’être force de proposition. Sans composer avec l’infamie. S’abreuver à la source de l’Occident comme, il y a quelques milliers d’années, les grecs s’inspiraient de l’Egypte antique. Pour que le présent de l’Occident soit l’avenir de l’Afrique.

Se projeter positivement et relever les défis de la modernité à l’instar de sultan bamun Njoya qui créa une bibliothèque idéale au début du siècle dernier en ayant façonné une écriture propre et correspondant au besoin de la culture de son peuple.

Se projeter positivement et rêver d’un avenir où le camerounais ne serait plus un laisser pour compte de l’humanité comme le clama Ruben Um Nyobé aux Nations unies au début des années 50 avant d’être traqué par l’administration coloniale dans les maquis du littoral camerounais. Traqué, abattu, dépouille emprisonnée dans un sarcophage de béton afin que le rêve de liberté de cette illustre figure de la résistance africaine soit à jamais hermétiquement scellé.

Identifier et combattre avec abnégation les aspects retors de l’infamie. En particulier, puisqu’elle relève de notre responsabilité, la faillite de l’intelligentsia africaine. Ces élites qui ne rêvent plus, qui ne formalisent même plus leur ambition pour l’Afrique, se cantonnant à l’affirmation de parcours singulier au détriment de la démarche collective que Nganang prône de tous ses vœux. Il y a selon Nganang dans cette attitude, une répétition de l’histoire à l’instar de l’historique trahison de Charles Okala à l’endroit de Ruben Um Nyobè. Alain Mabanckou porte selon l’essayiste camerounais une très lourde responsabilité, en particulier dans la tonalité de sa lettre à Jimmy. Cette désignation, ce « wanted! » de Nganang laisse songeur. Non, pas que cela ne soit pas fondé, chacun pourra se faire un avis sur l’argumentation proposée, mais cette forme de condamnation symbolique d’un individu alors que la question touche toute une génération d’auteur(e)s africain(e)s dont la liste est longue a quelque chose d’embarrassant. Nombreux sont ces écrivains à l’instar de Kossi Efoui ou Kangni Alem qui refusent l’idée d’être étiquetés « porte-parole de... » et qui revendiquent l’idée d’être écrivain avant d’être africain, l’idée d’être écrivain tout court. C’est un choix, est-il synonyme d’infamie? Ou l'infamie repose-t-elle dans un détournement de la pensée explosive de Baldwin?

Il n’empêche que le propos de Patrice Nganang est engageant. Il a la virulence du fameux essai de James Baldwin et en appelle à la recherche au plus profond de nous-mêmes du refus de l’abdication, au refus du compromis avec l’infamie, à la recherche des figures marquantes de l’histoire de notre continent qui ont refusé toute forme de compromis, de résignation et qui l’ont parfois payé dans leur chair.

Ces lettres écrites loin de son continent sont les mots d’un auteur dont la pensée la plus profonde est tournée vers l’Afrique et qui est porteuse d’un regard nouveau. Puisse le benjamin les comprendre. African dream.


Photo Patrice Nganang - Copyright © Beowulf Sheehan/PEN American

Patrice Nganang, La république de l'imagination

Edition Vents d'ailleurs, 126 pages, 1ère parution en 2009


9 commentaires:

St-Ralph a dit…

Il me semble que c'est avec prudence qu'il faut considérer le refus de certains auteurs africains ou Noirs de se considérer comme des porte-paroles de l'Afrique ou des Noirs. Bien souvent, la question qui leur est posée est tendancieuse. Pourquoi l'écriture d'un africain ne serait pas aussi assimilée à un acte pour le plaisir mais forcément à celui d'un porteur de banière africaine ?
Je comprends donc la réaction épidermique de ces auteurs qui refusent d'être catalogués comme des porte-paroles de l'Afrique. Et quelle parole portent-ils ? En essayant de répondre à cette question, on comprend très vite qu'il y a chez ceux qui la formulent une volonté de cantonner ces écrivains dans des rôles qui sont des lieux communs en Europe.
Cependant, il me semble que l'on doit considérer toute écriture comme porteuse d'une parole, d'un message, d'une intention. On écrit pour s'ébattre, c'est-à-dire pour le plaisir, mais aussi pour informer pour dénoncer pour témoigner, pour se révéler, pour se justifier... Nul n'est en ce monde comme une île dans le désert. Chacun porte une parole pour la communiquer. Il me semble que beaucoup d'écrivains africains témoignent par leurs écrits la force d'une réalité africaine peu présente dans les romans qu'ils lisent. Ils portent par conséquent la parole d'un univers africain à la face du monde. Et que font les auteurs européens, américains, chinois ? Ils sont également porteurs d'une réalité fictive ou réelle de la vie de leurs pays et de leur continent. Oui, vus d'Afrique, nous pourrions aussi leur demander s'ils sont des porete-paroles de la société européenne, chinoise ou japonaise. Quelle réponse pourraient-ils donner à cette question ?

la lionne a dit…

@St-Ralph, je comprends bien que certains écrivains africains refusent d'être catalogué en tant que "auteur africains". Léonora Miano me l'avait dit elle même, puis notre cher Alain Mabanckou que Patrice Nganang nomme ironiquement "l'écrivain tout court". On ne veut pas être mis dans un tiroir où c'est difficile d'y resortir. Or, il s'agit des écrivains qui viennent de l'Afrique, qui sont socialisé en Afrique, donc, il s'agit des écricains africains ! Et, ce qu'il ne faut pas oublié, il existe bien et bel une littérature "africaine" ! Une très belle littérature d'ailleurs ! Et même si ces auteurs n'avaient pas des sujets qui concernent l'Afrique, il s'agit quand même de la littérature africaine ! Heureusement d'ailleurs ! Prenons tous ces écrivains européens ou américains qui écrivent sur l'Afrique, ca ne devient pas de la littérature "africaine" non plus. Ca reste de la littérature américaine ou européenne ! Un auteur africain n'est pas la porte-parole de l'Afrique comme un écrivain européen n'est pas forcément porte-parole de l'Europe ! Les raisons pour écrire sont très individuelles et très multiples. Et les sujets aussi d'ailleurs. En tant qu'écrivain, on ne doit pas se justifier de quoi que ce soit !

Le livre de Patrice Nganang est très fort. Je l'ai cité déjà souvent. Pour finir, voici les dernières deux phrases du livre :
"Le jour ne se lève que pour qui ouvre les yeux.
L'Occident n'a pas le monopole du futur."

La lionne

la lionne a dit…

Allez lire un texte sur l'écrivaine européene (francaise)Marie Ndiaye: http://identitenegre.blogspot.com/

Lol
La lionne

GANGOUEUS a dit…

Bonjour St Ralph et la Lionne,

Je vous propose le lien suivant sur le blog d'Alain Mabanckou où le débat débute entre les deux auteurs.

http://www.congopage.com/Ecrire-sans-la-France-l-ecrivain-d

GANGOUEUS a dit…

St-Ralph,
C'est un débat délicat. J'aimerai avant tout relever que la question que soulève Nganang dans ses cinq lettres est celle du rêve, de l'African dream. S'il adresse la lettre à la jeunesse africaine, il exhorte cette dernière à être vigilante, car même sous le voile d'une littérature qui a courbé l'échine devant ce qu'il appelle l'infamie, on vole, on pollue le rêve de cette jeunesse. Ou on refuse de donner le contour à cette possibilité de rêve.

Il semble que selon Patrice Nganang, le refus de l'engagement de certains auteurs africains, constitue une forme de démission, un renoncement à dire les plaies de l'Afrique.

Je me poserai personnellement la question suivante : "Peut-on se satisfaire de l'esthétique d'une oeuvre, si elle ne porte aucun au tre message que cette qualité? N'est-ce pas faire peu de cas de ceux qui subissent des systèmes totalitaires, des guerres pilotées par l'Occident? Le romancier africain peut-il s'accorder ce luxe?"

Ce débat est vaste, car la situation de l'Afrique n'est pas celle de l'Europe, de l'Asie ou de l'Amérique du nord. Mais justement, j'aime penser à un auteur quand je pense aux Etats-Unis. William Faulkner. Ecrivain du sud des Etats-unis, héritier du passé chargé par la défaite du Sud suite à la guerre de Sécession. Ces textes sont hantés par des personnages brisés, qui portent de génération en génération, le poids de cette défaite. Et dans cette vase, il est passionnant de voir comment Faulkner tente de reconstruire ces personnages, de les amener à dépasser leur condition. L'écriture est le champ des possibles disent-ils tous. Mais comnbien de fois retrouve-t-on dans le texte d'un auteur africain ce désir de reconstruction, cette capacité à transcender ce que le quotidien nous propose, pour exhumer 4 siècles d'esclavage et de colonisation, pour concevoir autre chose, ou pour proposer une auto-critique qui permette le changement de direction? C'est une responsabilité collective. Mais je pense que celui qui prend sa plume pour écrire doit la mesurer.

Le propos de Nganang est pertinent. Il dit haut, ce que beaucoup disent tout bas.
Mais, je ne partage pas la cristallisation de ses attaques à l'endroit de Mabanckou. Non pas parce qu'il partage des origines communes avec moi. Mais parce que la question de l'effacement des individualités que génère les postures trop idéologiques, empêche la désignation des responsabilités individuelles.
Prenons l'exemple du roman Verre cassé de l'auteur congolais. Si l'hilarité que provoque les joyeuses descriptions du personnage narrateur amuse unanimement la galerie (et agace plus d'un), on ne peut pas oublier l'introspection du personnage de Verre cassé dans la seconde partie du roman beaucoup plus intime. La souffrance du personnage n'est pas le fruit du système, d'une multinationale. Et ce moteur cassé est incapable de réagir à l'adversité. La question est "Peut-on réparer un verre cassé?". Et le caractère pernicieux d'un tel texte serait de laisser croire que tout n'est cumulation de verres cassés. Le rêve n'est donc pas permis. Mais on reconnaitra à Alain Mabanckou d'avoir identifié que le verre est cassé...

K.A a dit…

Vaste débat, je vais donc lire l'essai et en proposer ma lecture sur mon blog...

GANGOUEUS a dit…

Ton opinion sera passionnante, cher K.A. J'ai expressement mis un lien avec la rencontre de Beaubourg, où le débat fut assez vif sur un aspect de cette question.

Bonne lecture.

Anonyme a dit…

Gangoueus,

J'ai découvert cet essai de Nganang sur votre blog. Je l'ai commandé pour me faire une idée plus précise de son contenu. En attendant sa réception, au travers de la description que vous en êtes, je reconnais l'écrivain engagé et courageux qui s'attaque à la racine du mal.

La question du rêve qu'il aborde est fondamental pour la jeunesse car sans espoir du lendemain il est difficile de mener une existence sereine. En privant la jeunesse de sa capacité créatrice et de toute possibilité de se projeter dans un avenir meilleur, ses systèmes compromettent durablement le devenir du continent. Et je pense aussi que face à une telle infamie le silence est un luxe dont les auteurs africains ne devraient pas se permettre...

La Chêne

GANGOUEUS a dit…

Bonjour La Chêne,

C'est toujours un plaisir de te relire. Effectivement, ce livre est important. Et il est très accessible. Je ne l'ai pas assez souligné mais l'édition de Vent d'ailleurs est magnifique, et le propos de Nganang très clair.

Le rêve est la clef de tout.