samedi 18 juillet 2009

Fatou Diome : Inassouvies, nos vies

J’ai longtemps hésité à lire Fatou Diome. Je ne me l’explique pas vraiment. Malgré ses prestations impeccables sur les médias français. Le mot toujours juste. Trop juste ?



A l’occasion de la
8ème rencontre d’encre et d’exil organisée par la BPI du Centre Georges Pompidou de Paris, j’ai eu le plaisir de l’entendre échanger avec d’autres auteurs de qualité sur la question de l’exil et la question du départ. C’est agréable d’écouter un auteur qui exprime aussi bien sa pensée. Aussi, je l’ai pris au mot lorsqu’en expliquant sa marginalité, elle exprimait l’idée que la page blanche était pour elle, le seul lieu où elle pouvait entreprendre un tête à tête avec son interlocuteur. Ses romans constituent une sorte de huis clos dans lequel, elle entreprend un dialogue avec le lecteur.

Je vous retransmets là l’esprit de son intervention. J’ai trouvé l’idée charmante. Et, je me suis procuré son dernier roman. Prêt à relever l’invitation de la charmante sénégalaise. J’ai cependant pris mon temps. La découverte d’Inassouvies nos vies a été très intéressante.

Toute d’abord à cause de l’écriture de l’auteure.

Il est question d’une jeune femme vivant à Strasbourg. Venue d’Afrique. Elle habite en face d’un immeuble que l’on suppose cossu. En dehors de quelques anciens résidents et résistants, il s’agit d’une population aisée. Betty a du temps. Se désintéressant de sa propre vie, elle observe du haut de sa fenêtre les bribes de vie de ses voisins. Et laisse courir son imagination si fertile pour deviner les situations qu’elle ne peut, à prime abord, interpréter. Le jeu est trop beau pour ne se cantonner qu’à une observation abstraite. Elle rencontre une de ses voisines, Félicité une vieille dame, veuve de guerre, et à l’image de la très belle scène du renard et du petit prince de Saint-Exupéry, elles apprennent à s’apprivoiser mutuellement.
On est responsable de ceux que l’on a apprivoisés disait le renard…
Quelque chose de ce genre. Félicité est internée contre son gré dans une maison de repos par sa famille qui semble nourrir des ambitions sur ses biens. Betty poursuit sa relation avec la vieille dame en lui rendant visite à la maison de retraite et en lui faisant part de ses observations sur les habitants de l’immeuble…

L’écriture de Fatou Diome est tout simplement magnifique. Le caractère inassouvi des actions, des attentes, des frustrations de ses personnages trouve un écho dans certaines tranches de vies que l’on pense reconnaître. Betty laisse libre cours à son esprit qui se révolte, se questionne sur le traitement des anciens en France, sur le couple, l’amitié, le deuil, la mort. Certains développements sont parfois longs, mais la forme compense le trop plein des pensées de Betty qui ne s’interroge toujours pas sur elle-même. La relation entre Betty et Félicité est belle, elle est rare.

Pour autant, je ferme ce livre avec un arrière-gout d'inassouvi. Pas sur le sujet. Mais pour illustrer mon propos, j’évoquerai la récente étape du tour de France de cyclisme qui est passée par le col du Tourmalet dans les Pyrénées, qui aurait pu donner lieu à de passionnantes batailles dans ce fameux col mais dont l’enjeu a été amoindri par 70 kilomètres supplémentaires. La dernière phase du livre m’a semblé plus laborieuse. Peut-être était-il moins aisé pour Fatou Diome de parler de la souffrance de Betty ?
C’est une interrogation. Malgré tout, ce livre est une petite merveille que je vous conseille.

Bonne lecture

Edition Flammarion, 276 pages.
1ère parution en 2008


Je vous propose également les critiques de Roudoudou et du blog Le poing et la plume




27 commentaires:

Jo Ann v. a dit…

J'ai lu ses deux premiers. J'ai eu un gigantesque coup de coeur pour Le Ventre de l'Atlantique, et depuis, j'aime la suivre, l'entendre parler. Elle est venue une fois à la Comédie du Livre de Montpellier, quand on donnait la part belle à la francophonie (il y avait aussi Mabanckou, Bessora, Waberi...). Je suis très souvent d'accord avec ce qu'elle dit. La Préférence Nationale aussi est très bien. Pourtant, je n'ai pas osé me procurer Kétala... le thème du livre me semblait trop original et j'avais peur de me perdre :-/

Liss a dit…

C'est vrai que les interventions de F. Diome dans les médias sont souvent pour ne pas dire toujours intéressantes, et ses livres aussi. J'ai lu Le ventre de l'atlantique et Kétala et je corroborre ton propos quand tu parles d' "écriture magnifique", dans Kétala surtout. (Jo Ann, ne vous privez pas de lire ce roman, il est beau, thème original sans doute mais bien traité)

segou a dit…

Hé Gang tu me dévances!!!
J'ai lu avec beaucoup de plaisir "Inassouvies nos vies". Comme Jo Ann et pour la même raison, j'avais fait l'impasse sur Kétala mais dévoré les deux précédentes productions. Trop original."Inassouvies...":j'ai A-D-O-R-E. Cette façon de représenter, au travers de son héroïne, la marginalité et donc l'individualité, tout simplement magnifique. Je pense que ce roman fera date dans les lettres africaines francophones. On est définitivement sorti du roman social.
PS: après ta note je ne pense pas que je trouverai l'énergie pour rédiger la mienne Grrrrrr....Amicalement!

natty a dit…

'est drôle, moi autant j'ai adoré "La Préférence Nationale " (une perle ce livre!) et Le ventre de l'atlantique, autant je n'ai pas pu allée loin avec Ketela. je n'ai pas encore eu l'occasion de lire "inassouvies, nos vie" mais là tu me donnes sérieusement l'eau à la bouche.
je trouve que Fatou Diome a uen plume incroyable. cette fraicheur, cette aisance dans son écriture... j'adore ça. Merci gangoueus !

Mabrouck a dit…

C’est l’une des rares fois où tu parles d’une auteure que je connais et donc que je peux intervenir… et je ne peux que confirmer que ton avis : j’aime beaucoup ce que j’ai lu de Fatou Diome. Mais comme je n’ai pas – encore – lu « Inassouvies, nos vies », je ne peux pas confirmer la comparaison avec l’étape du Tourmalet qui, en téléspectateur du Tour de France, m’a fait sourire.
A part ça, comme je l’ai écrit tout à l’heure sur le blog de Liss, c’est fou le nombre d’auteurs que tu me fais découvrir. Je touche du doigt tout ce qu’il me reste à lire et c’est un réel plaisir d’avoir des défricheurs comme vous avant de me lancer dans cette terre vierge pour moi. Merci !

Ndack a dit…

Cher Gangoueus,

Je n'ai pas encore lu ce dernier titre, mais j'ai trouvé ton sentiment à la lecture de ce roman amusant car j'ai ressenti aussi cet arrière-goût d'inassouvi après Le Ventre de l'Atlantique !

Surement dans mon cas parce qu'ayant grandi et etudié dans le même pays que l'auteure, je me reconnais beaucoup (trop ?) dans son écriture. Elle a une certaine retenue que j'aurai du mal à exprimer mais que je ressens, que je partage avec elle, et je me sens plus ''repue'' après un style et une analyse plus provocatrice, plus contreversée, disons... moins ''senghorienne''.

GANGOUEUS a dit…

Bonjour à tous!
De tous vos avis, je retiens un point : l'écriture de Fatou Diome ne laisse pas indifférent :-)

@ Jo-Ann,
Je ne connais pas le thème de Kéthala. Je trouve que celui abordé dans Inassouvies, nos vies détonne avec les chantiers classiques des auteurs africains de France. Aborder la question la question des rapports intergénérationnels en France avec le regard d'une africaine, cela sort des sentiers battus. Alors si Kétala est aussi "détonnant", je suis preneur...

@ Liss,
La qualité, la pertinence des propos de Fatou Diome sur de nombreux sujets n'est plus à démontrer, et j'ai été heureux de retrouver cette approche dans ses textes. On a le sentiment que chacune de ses analyses est un bol alimentaire résultat d'une très longue mastication. Ca passe comme à la poste :-). Chère Liss peux-tu nous en dire plus sur Kétala?

@ Ségou,
Mais si! Mais si! Prépare nous un article. Je te sens beaucoup plus enthousiaste que moi d'ailleurs. Je partage ton avis sur la place de ce roman dans les lettres francophones. @ suivre.

@ Natty,
Il est intéressant d'observer ces avis contradictoire sur Ketala. Mais de quoi est-il question?
Concernant l'aisance de Fatou Diome, tout a été dit, elle est véritablement délicieuse à lire. Et il y a ce sourire, cette forme de gaiété dans son écriture qui cache une grande souffrance... pour son personnage en tout cas.

@ Mabrouck,
Le col du Tourmalet :o) c'est le genre de métaphore dont tu as le secret. J'ai du être influencé par tes billets (rires). Fatou Diome peine a terminé son roman. Une trentaine de page en trop. Mais la haute facture de l'ensemble du roman compense tout cela.
Merci pour le compliment, en ces temps de vacances des surfeurs du web, ça requinque.

@ Ndack,
Je te sens plus proche de Ken Bugul sur ce coup (sourire!). Je repousse d'ailleurs la lecture de Mes hommes et moi, tellement je sens qu'elle va remettre une couche dans son attitude atypique et provocatrice. Je suis d'ailleurs assez étonné par la proximité de ces deux auteures sénégalaises quand elle s'exprime sur l'essence de leur marginalité. Après, les méthodes pour exprimer cette dernière sont différentes...

Fatou Diome aurait une approche "senghorienne"? De nos jours, est-ce un compliment?

Bien à vous!

Liss a dit…

C'est vrai que les avis semblent partagés sur Kéthala et je m'empresse de répondre à la demande de Gangoueus dans l'espoir que ce roman se retrouvera également sur vos listes avec le même enthousiasme que pour inassouvies...
Ce qui vous entraîne tout d'abord dans kéthala, c'est l'écriture poétique. Et puis le thème, ou l'entrée en matière n'est pas commune : l'héroïne vient de disparaître, sa famille se prépare à partager ses biens (c'est aussi ainsi que ça se passe au Congo)avec un empressement qu'il n'ont pas manifesté du vivant de la jeune femme, surtout lorsqu'elle avait besoin de ressentir de l'affection. Les objets qu'elle possédait, ceux qui se trouvent dans sa maison (cuillère, table, vêtement, bref tout ce qu'elle avait) se révoltent contre cette situation et le fait de devoir quitter la maison et se mettent à échanger entre eux... démarre ainsi la reconstitution de la vie de l'héroïne (je ne me souviens plus du nom, pardon). Fatou Diome aborde essentiellement les questions de l'homosexualité et de la prostitution, des attentes (trop obligeantes) des parents vis à vis des enfants. La jeune femme épouse un jeune homme avec qui l'union ne sera jamais consommée : celui-ci est homosexuel, pourtant elle s'éprend de lui. Sa peine la conduira dans des engrenages comme la prostitution... Bon je raconte de mémoire, mais j'espère vous avoir suffisamment donné envie de lire ce roman. J'ai la conviction que Fatou Diome fait partie de ces auteurs dont on aime tous les livres avec un bonheur à peu près égal, et cela ne court pas les rues...

GANGOUEUS a dit…

Merci Liss, pour cette présentation. Comme on dit :"tu m'as mis l'eau à la bouche dé!"

Ce serait donc les ustensiles qui raconteraient l'histoire? Amusant. Je note la référence. Après tout, chez Nganang, ce sont les chiens qui racontent les histoires. Une fois passée le choc de cette incarnation canine, l'histoire est formidable (Temps de chien)

Merci!

Ndack a dit…

@ Gangoueus,
Je pense que l'approche "senghorienne" n'est de nos jours ni un compliment, ni une critique, juste une approche parmi d'autres... la concurrence est rude, il y a tellement de belles initiatives africaines actuellement !
Et pour Ken Bugul, je dirai "touché !". Quand je termine un Ken Bugul, l'atmosphère du roman m'entoure longtemps encore après la lecture. Les romans de Fatou Diome ne me font pas cet effet, je les décrirais plutôt comme étant extrêmement rafraîchissants et on a besoin de ça aussi, raison pour laquelle ils ont leur place bien à eux dans ma bibliothèque... question d'équilibre !

Anne a dit…

Bonjour,

Tu parles de ce livre beaucoup mieux que je n'ai pu le faire :) et oui, la fin est laborieuse, les pages de trop, comme tu le dis si bien, qui se ressentent dans la lecture, j'ai souffert à le finir !!
je mets ton article en lien sur mon billet :)
Bonne journée :)

GANGOUEUS a dit…

@ Ndack,
Il est important d'avoir ces deux approches... Un peu comme un boxeur qui prendrait une canette de coca-cola après avoir passé 10 rounds face à Oscar de la Hoya (rires).

Il faut de tout dans une bone bibliothèque.

@ Anne,
Bonne arrivée. Merci pour le lien.
On a effectivement le même sentiment. Malgré tout, je garde une opinion positive de ce texte. Comme la rumeur dit qu'elle a de meileurs textes...

Mr Pilou a dit…

coucou c’est mon blogiversaire aujourd’hui youpi !! amitié mr Pilou

GANGOUEUS a dit…

Bon anniversaire et merci pour ton invit!

St-Ralph a dit…

J'ai souvent tenu ce livre entre les mains sans oser franchir le pas pas. Celui de l'achat. A vrai dire, je crois que je commence à lire trop de romans. J'ai peur d'abandonner les essais. Mais je crois que cela tient au fait qu'il y a de plus en plus d'excellents roman dans le registre "littérature noire".

GANGOUEUS a dit…

Je suis soulagé, cher St Ralph, que tu ne me désignes pas comme le responsable de ton éloignement des essais (rires!).
Sérieusement, je me suis axé sur la thématique de l'esclavage en ce début d'année sous ton influence...

rennette a dit…

j'avais beaucoup aimé le "ventre de l'Atlantique" ; je note donc celui-ci...

St-Ralph a dit…

Je n'osais pas te l'avouer tout de go, mais tu y es sûrement pour quelque chose aussi ! Comme je le disais un jour, en matière de roman, je me fie plus au jugement des autres lecteurs qu'à ma propre intution. Et c'est vrai que tu me facilites la tâche... et par voie de conséquence m'entraînes aussi. Je ne suis pas déçu parce que je découvre que la littérature noire produit des oeuvres magnifiques. Il y a seulement deux ans, je n'aurais pas tenu ce discours.

J'ai d'ailleurs beaucoup aimé un de tes billets qui parlait d'une époque où la littérature africaine avait un style pompeux et très suffisante par son caractère. Nous en sommes loin, Dieu merci.

GANGOUEUS a dit…

@ Rennette,

Décidemment, il va falloir que je lise ce Ventre de l'Atlantique. Je te souhaite une très belle lecture.

@ St-Ralph,
Ecoute, merci tout simplement.
Oui, le roman africain devient de plus en plus intéressant. Il ne s'agit plus de prouver une capacité à écrire comme. Non, il s'agit de plus en plus de mettre à nu, une âme, une souffrance, une conception du monde, une déviance... Je m'en réjouis...

Je suis entrain de terminer un roman d'une auteure congolaise en plein dans cette nouvelle vague.

@ suivre et merci pour vos mots.

E. Caminade a dit…

Bonjour,

Je découvre votre blog suite à votre commentaire sur Conrad - auquel j'ai répondu- sur le blog Passion des livres...

Dans "Inassouvies nos vies",un roman riche de nombreux thèmes, l'auteure file une métaphore maritime pour mener, me semble-t-il, une réflexion parallèle sur la vie et 'écriture.
Comment vivre : rester au port ou se laisser dériver, accepter le tangage et ramer à contre-courant vers des horizons sans cesse repoussés ?
Betty, la narratrice, cherche anxieusement la réponse dans le mystère des personnages qui l'entourent. Mais, pour y accéder, elle devra passer par trois étapes de l'écriture...

Ce roman, magnifique, m'a bouleversée et j'ai été très sensible à la poésie , à la fraîcheur et la vigueur de la langue.

J'ai tenté de lire le précédent, Kétala, mais l'ai abandonné , rebutée au contraire par son écriture un peu laborieuse. J'attends néanmoins avec impatience le prochain ....

GANGOUEUS a dit…

Bonjour E. Caminade,

Vous semblez donner un sens à ces 70 dernières pages qui, pour moi, étaient de trop.

Même si la narratrice est romancière, je n'avais pas perçu les choses, le propos de Diome sous votre angle. Mais c'est tout l'intérêt du web 2.0 de permettre ce type d'intéractions qui complètent au final mon article.

Merci pour vos mots et bienvenue chez Gangoueus!

Cécile Qd9 a dit…

J'ai lu Ketala pendant que j'étais à Dakar (j'adore lire des romans locaux quand je suis dans une ville étrangère) et j'ai moi aussi été bluffée par la qualité de plume de la dame dont je relirai d'autres romans très vite.

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Cécile,
C'est très intéressant ton avis sur Kétala, parce que les retours que j'ai sur ce roman, c'est qu'il peut être très difficile voire hermétique pour ceux qui ne connaissent pas la culture sénégalaise... Je ne l'ai pas encore lu.
Tu m'encourages à le lire...

St-Ralph a dit…

Je viens enfin de lire ce livre de Fatou Diome. A moins de me tromper, il me semble que c'est la fin qui te semble un peun précipitée qui laisse ta soif inassouvie. C'est vrai que le traitement de la vie de Betty a quelque chose de laborieux. Mais ce que j'ai trouvé d'absolument pénible, c'est le fait qu'elle se lance trop souvent dans des digressions sans intérêt pour le sujet du livre.

GANGOUEUS a dit…

Bonjour St-Ralph,

Je vois ce que tu veux dire à propos des digressions que s'autorise Betty. Tu n'as pas tord, même si un personnage de roman peut divaguer et s'extraire du sujet principal du livre.

Ce texte est avant le regard d'une immigrée sur le problème de la vieillesse en France, mais cela ne l'empêche pas d'avoir un discours sur elle-même ou sur son continent.


Concernant la fin, j'ai le souvenir d'une trentaine de pages en trop. Le roman aurait dû s'arrêter avec le décès de la vieille dame (si mes souvenirs sont bons)...

Lo a dit…

Moi itou, j'ai trouvé le roman un peu longuet, un peu trop froid à mon goût.
De cette auteure je préfère de loin "Celles qui attendent" et "Kétala".

GANGOUEUS a dit…

Chère Lo, je te comprends.