Il est rare d’être confronté à un buzz sur un événement quelconque suscité par la blogosphère africaine. C’est pourtant ce qui s’est passé sur le blog de l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti, lorsqu’il a produit un article à l’occasion de la sortie d’ « Esclaves » le dernier roman du togolais Kangni Alem. Un ouvrage qui lance une polémique sur la question de l’esclavage sur la côte du Golfe de Guinée et le retour de ceux qui se sont désignés par le terme d’Afro-brésiliens, esclaves ayant participé à des révoltes et ayant été banni du Brésil.
J’attendais la sortie de cet ouvrage depuis plus d’un an après avoir pris connaissance du projet de Kangni Alem lors d’une interview de l’auteur accordée à Africultures en compagnie de Patrice Nganang. Ayant eu le plaisir d’échanger et d’écouter cet auteur de référence dans les lettres africaines, persuader de son exigence et de sa capacité à secouer le cocotier de nos contradictions, je m’attendais à une exhumation peu conventionnelle de la question de l’esclavage en Afrique et des formes de collaboration avec les négociants européens. Les attentes, vous le voyez, furent nombreuses, et elles furent largement comblées.
J’aimerais tout de suite dire que j’ai eu le sentiment que Kangni Alem proposait un approfondissement de la thématique du roman de Maryse Condé, j’ai nommé Ségou, dont la lecture est encore toute fraîche dans mon esprit. Il aura fallu 25 ans pour qu’un intellectuel africain reprenne le flambeau de ce sujet. Maryse Condé proposait plusieurs clichés de toute une Afrique de l’Ouest du début du 19ème siècle en pleine mutation, ravagée par les guerres, l’esclavage interne et la traite négrière.
Le propos de Kangni Alem est circonscrit au royaume Danhomé. Et il choisit de concentrer son attention sur le parcours de l’aventurier portugais Don Francisco Felix Da Souza dit « Chacha » qui a fait fortune grâce au commerce des esclaves par l’entremise de la prise de pouvoir du roi Guézo.
Le personnage narrateur est un prêtre vodoun compromis dans la destitution du roi éclairé Adandozan orchestrée par Chacha et Gankpan. Il appartient à l’élite de ce royaume. Sa participation forcée au complot va entraîner la déportation de sa famille vers les Amériques puis la sienne.
Le prêtre vodoun, sujet dévoué de l’ancien roi, fait une description des intrigues qui règnent dans et autour la cour royale. Il brosse un portrait de l’étonnant personnage Chacha, aventurier portugais solitaire qui va mettre dans sa poche tout un royaume.
Puis il témoigne de sa déportation vers le Brésil, vit l’esclavage sur cette terre lointaine.
Kangni Alem publie un roman passionnant où il réalise la prouesse de mouvoir ses personnages dans un contexte historique extrêmement délicat et finalement très peu connu. Il restitue la situation d’élites africaines confrontées à la pression des négriers, mais également conscients de la saignée de la Traite négrière, en jetant ainsi le pavé dans la mare de la collaboration de certaines élites africaines au trafic transatlantique. Ce qui est intéressant, c’est de constater la nuance qu’introduit l’écrivain togolais. Les situations ne sont ni noires ni blanches. Il souligne également l’action de certaines élites lettrées musulmanes sur le sol brésilien et leurs actions dans l’une des plus grandes révoltes d’esclaves sur le continent américain.
J’attendais la sortie de cet ouvrage depuis plus d’un an après avoir pris connaissance du projet de Kangni Alem lors d’une interview de l’auteur accordée à Africultures en compagnie de Patrice Nganang. Ayant eu le plaisir d’échanger et d’écouter cet auteur de référence dans les lettres africaines, persuader de son exigence et de sa capacité à secouer le cocotier de nos contradictions, je m’attendais à une exhumation peu conventionnelle de la question de l’esclavage en Afrique et des formes de collaboration avec les négociants européens. Les attentes, vous le voyez, furent nombreuses, et elles furent largement comblées.
J’aimerais tout de suite dire que j’ai eu le sentiment que Kangni Alem proposait un approfondissement de la thématique du roman de Maryse Condé, j’ai nommé Ségou, dont la lecture est encore toute fraîche dans mon esprit. Il aura fallu 25 ans pour qu’un intellectuel africain reprenne le flambeau de ce sujet. Maryse Condé proposait plusieurs clichés de toute une Afrique de l’Ouest du début du 19ème siècle en pleine mutation, ravagée par les guerres, l’esclavage interne et la traite négrière.
Le propos de Kangni Alem est circonscrit au royaume Danhomé. Et il choisit de concentrer son attention sur le parcours de l’aventurier portugais Don Francisco Felix Da Souza dit « Chacha » qui a fait fortune grâce au commerce des esclaves par l’entremise de la prise de pouvoir du roi Guézo.
Le personnage narrateur est un prêtre vodoun compromis dans la destitution du roi éclairé Adandozan orchestrée par Chacha et Gankpan. Il appartient à l’élite de ce royaume. Sa participation forcée au complot va entraîner la déportation de sa famille vers les Amériques puis la sienne.
Le prêtre vodoun, sujet dévoué de l’ancien roi, fait une description des intrigues qui règnent dans et autour la cour royale. Il brosse un portrait de l’étonnant personnage Chacha, aventurier portugais solitaire qui va mettre dans sa poche tout un royaume.
Puis il témoigne de sa déportation vers le Brésil, vit l’esclavage sur cette terre lointaine.
Kangni Alem publie un roman passionnant où il réalise la prouesse de mouvoir ses personnages dans un contexte historique extrêmement délicat et finalement très peu connu. Il restitue la situation d’élites africaines confrontées à la pression des négriers, mais également conscients de la saignée de la Traite négrière, en jetant ainsi le pavé dans la mare de la collaboration de certaines élites africaines au trafic transatlantique. Ce qui est intéressant, c’est de constater la nuance qu’introduit l’écrivain togolais. Les situations ne sont ni noires ni blanches. Il souligne également l’action de certaines élites lettrées musulmanes sur le sol brésilien et leurs actions dans l’une des plus grandes révoltes d’esclaves sur le continent américain.
Kangni Alem mène une réflexion sur les fêlures du système traditionnel mais également sur l’absence de cohésion du groupe face à l’adversité et le système esclavagiste mais également sur l’absurdité de la condition humaine qui longtemps après avoir été opprimée s’érige en bourreau et reproduit les violences contre lesquelles elle a combattu comme ce fut le cas de certains afro-brésiliens. Rien de nouveau sous le soleil.
C’est donc un texte qui laisse des pistes passionnantes à explorer et qui, j’espère va susciter des débats vifs à Porto-Novo, à Ouidah, à Cotonou (et, je l’espère, sur les côtes africaines) où l’écrivain semble être attendu de pieds fermes par certains défenseurs de la mémoire de Chacha.
Kangni Alem, Esclaves
1ère parution 2009, 250 pages
Voir l'interview accordé au Figaro ainsi que le blog de Kangni Alem
Critiques de Nathalie Philippe, Bibliosurf, Opoto
Voir également la critique de Viceroy of Ouidah de Bruce Chatwin sur le blog de Zarline
Source photo Kangni Alem : Blog de Florent Couao-Zotti































11 commentaires:
J'ai hésité à l'acheter mercredi mais je n'avais rien lu autour de ce titre. Je pense que je me laisserai tenter.
Je l'attendais de pied ferme ta critique sur ce livre. Je l'ai enfin vu en librairie hier et je crois que le SEUL exemplaire disponible va vite rejoindre ma bibliothèque. En plus après le livre de Bruce Chatwin, j'aimerais bien avoir une perspective plus africaine sur le sujet. Merci également pour le lien.
Bonjour Gangoueus, je n'ai pas encore lu ce livre. Mais comme Kangi Alem est un des Grands de la littérature africaine et un de mes auteurs préférés, je vais le faire sous peu.
Bises
La lionne
Ah, la photo! Comme dirait la chanson, "je suis resté ignoble". Super.
"Absence de cohésion du groupe face à l’adversité". Cela me rappelle notre échange à propos du "Monde s'effondre". Voici donc un nouvel ouvrage qui tente au mieux de décrire les âmes humaines comme elles sont avec toutes leurs contradictions internes. Il nous en faudra toujours plus, de telles œuvres. Merci de partager celle-ci avec nous !
@ Stephie,
Vive les tentations ! :o)
@ Zarline,
Dans l'interview que Kangni Alem accorde au Figaro, il fait référence à Bruce Chatwin et à la difficulté qu'il a eu à glaner certaines informations auprès des populations béninoises. Ce qui peut expliquer le goût d'inachevé de son texte que tu laisses paraître dans ton commentaire. K.A semble avoir pu collecter plus d'informations...
@ La lionne,
Je tiens à te remercier pour la remarquable interview réalisée avec K.A et Nganang. On attend le prochain sujet de ce dernier sur le colonialisme allemand en Afrique.
@ K.A.
La photo que j'évoquais est celle du livre. Tu remarqueras en arrière plan un vaisseau d'époque qui m'a fait penser à un négrier, la coïncidence était trop belle pour que je ne la loupe!
@ Ndack,
Effectivement, il nous faudra encore de travaux de ce type et de cette qualité pour secouer le cocotier des tabous africains.
Te souviens-tu de ma réflexion sur la rareté des romans hitoriques dans la littérature africaine ? C'était un commentaire que j'avais fait sur SEGOU. Je me réjouis de savoir que ce champ commence à intéresser les auteurs africains.
J'avais vu ce roman en librairie il y a quelques semaines. Je n'ai pas osé le prendre parce que - comme tu le sais - je ne suis pas trop "roman" ; et dans ce domaine je préfère attendre les avis des autres. D'après ce que tu en dis, je le lirai quand j'aurai lu Segou. Mais pas avant plusieurs mois. Pendant les vacances d'été, j'attaque la lecture du livre de Pétré grenouillau sur l'esclavage. Nous verrons donc plus tard pour ces deux romans.
@ St Ralph,
Effectivement, je me souviens.
Bon courage avec Pétré Grenouilleau, ta critique est attendue.
Bien à toi,
Gangoueus
je vais tacher de lire ce texte qui a l'avantage de mettre en évidence ce que Gilroy appelle l'Atlantique noir, plus précisément les circulations des Noirs de la diaspora
L'avantage d'un essai, c'est de retransmettre des éléments totalement objectifs et avérés; l'inconvénient d'un essai est son caractère parfois rébarbatif pour le profane !
L'avantage d'un roman, c'est que l'auteur peut créer autour des faits dont il s'inspire une histoire, un climat, qui vont permettre au profane de comprendre bien des choses tout en le lisant avec plaisir : j'ai adoré ce roman, je n'aurai pas eu le courage de lire un récapitulatif historique sur ce sujet, et, si j'ai bien compris, il est le fruit d'un très grand travail de recherche de la part de Kangni Alem.Et si toute vérité n'est pas bonne à dire, ceux qui ne veulent pas l'entendre peuvent se retrancher derrière les égratignures faites à l'Histoire !
Ce livre n'est pas un livre sur l'histoire c'est un roman. Rien dans ce texte à part les noms n'est historique. Le danger est que les personnes sans connaissances historiques sur le Danxome et les royaumes limitrophes prendra ce livre comme une partie cachée de l'histoire. Ce qu'il n'est en rien. C'est un récit imaginaire qui utilise des noms des lieux et une période qui a existé. Mais ce n'est pas un livre d'historien. Désolé, le révisionisme a encore de beaux jours devant lui en lisant ce livre. comment un esprit simple pourra faire la différence entre ce qui est histoire et imagination, c'est ce qui est problématique dans ce bouquin....a bon entendeur
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