Je continue ma petite exploration de la prose haïtienne. J’étais resté enchanté par la lecture du recueil de 13 nouvelles vaudou de Gary Victor. Ici, avec ce roman lauréat du Prix Renaudot 1988, j’ai replongé dans l’imaginaire haïtien fertile et surprenant, conduit par la plume exquise de René Depestre.
Hadriana Siloé est la fille d’un entrepreneur français installé avec toute sa famille depuis des années à Jacmel. Cette ville est, en 1938, le principal port d’Haïti. Elle transpire la vie de tous ses pores. C’est la ville de Patrick Altamont le principal narrateur de ce texte, frère de baptème d’Hadriana.
Hadriana est belle, jeune, blanche et à l’occasion de son mariage avec un pilote de ligne haïtien, toute la ville se prépare à un gigantesque carnaval pour fêter dignement les mariés. Seulement, voilà, Hadriana décède sur l'autel de l'église en acceptant la main de son bien-aimé.
Ce qui vient d’être décrit est dramatique et pourrait être analysé rationnellement sous toutes les coutures. Seulement nous sommes en Ayiti. Et les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles en ont l’air. Jacmel, sous la plume de René Depestre, est partagé, écartelé entre ses croyances chrétiennes et vodouisantes. Et la mort n’est peut-être pas tout à fait ce qu’elle est. Avez-vous entendu parler du processus de zombification ? Si vous voulez en savoir vraiment plus, je vous encourage à lire cet ouvrage étonnant, rythmé par une écriture riche, sur un ton parfois ironique, souvent joyeux mais également portant la tristesse et l'impuissance du narrateur devant la décrépitude, au fil des ans, de sa ville natale et par extension d'Ayiti. Plusieurs années après cette journée de folie, dans son exil et ses voyages loin de Jacmel, Patrick reste hanté par le souvenir d’Hadriana dont le corps a été subtilisé peu après son enterrement.
René Depestre offre dans ce texte une réflexion sur le rapport à la mort mais également sur la vie, sur les choix collectifs qu’une communauté peut entreprendre en s’abritant derrière ses croyances populaires. Naturellement, je me demande si j’ai pu saisir le deuxième niveau de lecture qu’offre ce texte. Parce que finalement, il est difficile de savoir si Depestre adhère ou fustige les croyances qui hantent ses personnages. Par conséquent, à quel moment manie-t-il l’ironie, le sarcasme, la critique sur des systèmes de valeur qui pilotent son île ? La condition d’Hadriana semble être une métaphore de la situation haïtienne. Entre la mort et la vie, le corps bien présent mais l’âme captive quelque part dans une dame-jeanne.
Une lecture passionnante.
Huitième proposition : Portrait du zombie

René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves
Edition Gallimard, Collection Folio,
1ère parution 1988, 213 pages
Prix Renaudot 1988
Hadriana Siloé est la fille d’un entrepreneur français installé avec toute sa famille depuis des années à Jacmel. Cette ville est, en 1938, le principal port d’Haïti. Elle transpire la vie de tous ses pores. C’est la ville de Patrick Altamont le principal narrateur de ce texte, frère de baptème d’Hadriana.
Hadriana est belle, jeune, blanche et à l’occasion de son mariage avec un pilote de ligne haïtien, toute la ville se prépare à un gigantesque carnaval pour fêter dignement les mariés. Seulement, voilà, Hadriana décède sur l'autel de l'église en acceptant la main de son bien-aimé.
Ce qui vient d’être décrit est dramatique et pourrait être analysé rationnellement sous toutes les coutures. Seulement nous sommes en Ayiti. Et les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles en ont l’air. Jacmel, sous la plume de René Depestre, est partagé, écartelé entre ses croyances chrétiennes et vodouisantes. Et la mort n’est peut-être pas tout à fait ce qu’elle est. Avez-vous entendu parler du processus de zombification ? Si vous voulez en savoir vraiment plus, je vous encourage à lire cet ouvrage étonnant, rythmé par une écriture riche, sur un ton parfois ironique, souvent joyeux mais également portant la tristesse et l'impuissance du narrateur devant la décrépitude, au fil des ans, de sa ville natale et par extension d'Ayiti. Plusieurs années après cette journée de folie, dans son exil et ses voyages loin de Jacmel, Patrick reste hanté par le souvenir d’Hadriana dont le corps a été subtilisé peu après son enterrement.
René Depestre offre dans ce texte une réflexion sur le rapport à la mort mais également sur la vie, sur les choix collectifs qu’une communauté peut entreprendre en s’abritant derrière ses croyances populaires. Naturellement, je me demande si j’ai pu saisir le deuxième niveau de lecture qu’offre ce texte. Parce que finalement, il est difficile de savoir si Depestre adhère ou fustige les croyances qui hantent ses personnages. Par conséquent, à quel moment manie-t-il l’ironie, le sarcasme, la critique sur des systèmes de valeur qui pilotent son île ? La condition d’Hadriana semble être une métaphore de la situation haïtienne. Entre la mort et la vie, le corps bien présent mais l’âme captive quelque part dans une dame-jeanne.
Une lecture passionnante.
Huitième proposition : Portrait du zombie
Voici les éléments qui serviraient à tracer le portrait de ce sous-nègre. Personnalité en pièces détachées, sans souvenir ni vision du futur, sans besoin ni rêves, sans racines pour porter des fruits (…) objet errant au royaume des ombres, loin du sel et des épices de la libertéPage 140
René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves
Edition Gallimard, Collection Folio,
1ère parution 1988, 213 pages
Prix Renaudot 1988
Photo René Depestre ©UNESCO/Inez Forbes































12 commentaires:
Je suis récemment tombé sur le blog d'un haïtien que j'ai pris le temps de parcourir et interroger ses liens. J'ai été agréablement surpris par la richesse littéraire du pays. Depuis, j'ai bien envie de découvrir cette littérature. Le roman que tu proposes ici peut constituer un premier pas pour moi vers cette direction.
Soit dit en passant, je suis en train de lire Black Bazar d'Alain Mabanckou.
Il y'en a qui lisent encore Alain?
Qu'en dis-tu, Etum ? C'est le premier roman de lui que je lis. Je suis vraiment curieux de savoir ce que les uns et les autres en pensent.
@ St-Ralph,
Je ne connais pas très bien la littérature haïtienne. Elle est tellement prolifique... Laferrière, Roumain, Trouillot, Victor, Depestre ne sont qu'une facette connue à l'extérieur d'haïti de cette littérature. Je m'y plonge avec délectation et l'envie de comprendre l'histoire de ce pays.
Concernant Alain, c'est un auteur dont j'apprécie l'esthétique des textes. Je suis un peu critique parce que je pense que ces textes manquent d'engagement, mais chacun son truc, n'est-ce pas? J'aime penser qu'écrire juste dans un souci de bien formuler des choses creuses est un luxe qu'un auteur africain ne peut s'autoriser. Mais je dois dire que le roman Verre cassé m'a amené à réviser ma position par rapport à ce grand frère.
Je pense que, dans la présentation qu'il en fait dans les médias, le roman Black bazar aborde une thématique qui pourrait être un terreau de réflexion intéressant pour les communautés noires de France.
@ suivre
Gangoueus, Ralph, je peux vous suggérer quelques ¨très grands classiques haïtiens:
- Gouverneur de la rosée de Jacques Roumain
- Mère-Solitude d'Émile Ollivier
- Compère Général Soleil et L'espace d'un cillement, les deux chefs-d'oeuvres de Jacques Stephen Alexis
- Amour, Colère et Folie, de Marie Vieux Chauvet
Si vous mettez la main sur ces livres-là, à moins que vous les ayez déjà lus, vous vous feriez une idée des hauteurs vertigineuses de la littérature haïtienne.
Et de Dépestre, ne te refuse pas ses délicieuses nouvelles dans deux magnifiques recueils: Alléluia pour une femme jardin et Éros dans un train chinois
(Sami)
@ Sami,
Merci pour ces références. "Les gouverneurs de la rosée" est un classique que j'ai le bonheur de posséder dans ma bibliothèque et qui, à l'instar de de la Tragédie du Roi Christophe d'Aimé Césaire, a souvent été mis en scène au théâtre à Brazzaville.
Un ami m'a déjà recommandé Stephen Alexis et le fait que tu me précises ces deux oeuvres, cela devrait me conduire à passer à l'acte. Je prends note pour le reste et te remercie pour ton passage (qui je l'espère, ne sera pas le dernier) en cette modeste demeure.
@ bientôt,
Gangoueus,
Tu écris "Ayiti", j'aimerai bien savoir pourquoi. C'est Depestre?
Etum,
Je suis de ceux qui n'ont jamais lu Alain. Tu veux dire que ce n'est pas la peine de le faire?
@ Edouard Tamba,
C'est l'écriture en créole d'Haïti.
J'ai quelques amis haïtiens autour qui écrivent avec cet orthographe...
Il ne faut pas écouter Etum qui est en croisade contre les afro-bobos qui sévissent en région parisienne... On sait comment se termine les croisades :o)
René DEPESTRE est un Grand auteur d'Ayiti ! J'ai lu plusieurs de ses romans et ses entretiens avec Etzer Depestre. Vraiment très intéssant !
Aux titres cités par Sami, j'aimerais ajouté "Louis Vortex" de Jean METELLUS. Un roman toujours actuel : l'exil dont on ne voit pas la fin.
Et comme vous mentionner "Black Bazar" d'Alain Mabanckou, il faut parler aussi d'un auteur qui joue un rôle justemment dans ce livre : Louis-Philippe DALEMBERT. Son livre "Le songe d'une photo d'enfance" est un bon roman.
En ce qui "Black Bazar" j'espère que tu en parleras bientôt, Gangoueus ! Je viens de le lire et j'en ai un peu à causer...
Etum est en croisade contre les afro-bobos qui sévissent en région parisienne ? Ah bon ! Apparemment, il s'occupe du zouk actuellement...lol
T'en fais pas, Etum ! On t'aaaiiiimmmeeee !!!
La lionne
@ La lionne,
Décidemment, Etum là, il est très fort! Que je sache, c'est le premier blogueur à avoir une groupie (rires!)
Je note tes références. On m'avait déjà conseillé Louis-Phillipe Dalembert.
Concernant Le Black Bazar d'Alain, j'en ferai un commentaire en coupé-décalé, pas dans la fureur de sa promotion dans les médias. As-tu aimé?
Bien à toi,
J'ai découvert assez récemment cet écrivain après un séjour en Haïti.
Je me suis intéressée à sa poésie que je trouve vraiment magnifique, riche et variée.
Je n'ai pas encore lu de roman mais je me promets de lire celui-ci.
Bonjour Rosa,
Votre commentaire m'a échappé. Merci pour vos mots. J'espère avoir vos impressions après lecture de ce roman magnifique.
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