
In Koli Jean Bofane
Photo Olivier Goedseels
Pour certaines critiques, je me demande comment mettre en scène mon propos. Généralement, c’est le cas pour les bouquins que j’apprécie. Et qui ont des chances d’être apprécié par d’autres lecteurs. Mathématiques congolaises fait partie de cette race d’ouvrages pour lesquels j’ai flashé.
Mais recadrons certaines choses. Je suis un ancien matheux et je suis congolais. Voyez-vous où ça matche ? Pourtant, ce n’est pas de mon Congo dont il est question dans cet ouvrage, mais de celui d’en face, celui d’outre fleuve. La nouvelle République Démocratique du Congo, ex-Zaïre. Si Brazzaville et Kinshasa sont les capitales les plus rapprochées du monde, les réalités quotidiennes du petit peuple ne sont pas tout à fait les mêmes. C’est en tout cas, ce que j’ai réalisé en parcourant ce premier roman de l’écrivain In Koli Jean Bofane publié chez Actes Sud. Celio Matemona est un jeune congolais qui trime comme de nombreux kinois dans la grande capitale congolaise. Il est au chômage comme beaucoup de personnes de son âge, qualifiées ou pas. Celio est appelé Mathématik par la bande du quartier avec laquelle il sacrifie certains après-midi à jouer aux dames, tenaillé par une faim atroce. Et pour cause, Célio est à ce point passionné par les mathématiques et la mécanique quantique, qu’il ne construit sa philosophie de vie qu’autour des axiomes matheux et des grands principes de la physique. Si le temps passe, Célio ne désespère pas de déjouer le fatalité qui s’abat sur lui et qui l’empêche de mettre en exergue ses compétences au service de son pays. L’opportunité va lui être offerte par le biais d’une de ces rencontres qu’offre le destin et que certains pourraient qualifier d’hasardeuses. Gonzague Tshilombo va le sortir de sa misère pour lui offrir un poste à la hauteur de ses compétences au sein du département de la communication de la présidence du pays.
C’est avec une plume complètement au service de ses personnages qu’In Koli Jean Bofane nous propose une plongée dans l’enfer kinois. Car il s’agit bien d’un enfer que les habitants de la capitale congolaise vivent au jour le jour. Un enfer pour manger, pour s’habiller, pour survivre. Par un style détendu, emprunt d’humour et habité par l’étonnante joie de vivre – malgré tout – de la bande qui entoure Célio, la violence du quotidien semble moins brutale pour le lecteur. Il n’empêche qu’In Koli Jean Bofane décrit avec beaucoup de justesse la condition du petit peuple d’un des pays potentiellement les plus riches de la planète dont les dirigeants ont réduit la plus humble âme au racket et à la corruption. Dans ces conditions, l’ascension sociale fulgurante de Célio Mathématik prend un sens particulier. Va-t-il rentrer dans le moule après avoir connu les affres dévastateurs de la faim ?
Extrait
Mais tout cela n’était que littérature. Entre-temps la Faim, au milieu de la population gagnait du terrain, faisait des ravages considérables. Elle progressait en rampant, impitoyable comme un python à deux têtes. Elle se lovait dans les ventres creusant le vide totale autour de sa personne. Ses victimes avaient appris à subir sa loi. En début de journée, avant qu’elle ne se manifeste, on n’y pensait pas trop, absorbé par le labeur qui permettrait justement de manger et ainsi obtenir un sursis. On faisait semblant d’oublier, mais l’angoisse persistait à chaque moment. En début d’après midi, avec le soleil de plomb qui accélère la déshydratation, cela devenait plus compliqué. L’animal qui depuis, depuis longtemps avait pris la place des viscères,
manifestait sa présence en affaiblissant le métabolisme, se nourrissant de chair et d’autres substances vitales. On était obligé de vivre sur ses maigres réserves. L’effort faisait trembler les membres, rendait les mains moites et froides, le cœur avait tendance à s’emballer . Pour calmer la bête, on lui faisait alors offrande d’eau froide, pour qu’elle se sente glorifiée. Cela ne durait pas, car juste après, elle jouait sur le cerveau et d’autres organes de la volonté et du sens combatif. On pouvait avoir tendance à mendier. Certains devenaient même implorants, parce qu’elle laminait, de son ventre rêche, des choses aussi précieuses que l’orgueil et la fierté. Elle omniprésence et omnipotente. On ne conjuguait plus le verbe " avoir faim ". A la question on pouvait aller la réponse était : Nzala ! la faim ! Elle s’était institutionnalisée.
Page 25-26 Edition Actes Sud
In Koli Jean Bofane propose là un très beau roman où il manipule parfaitement ses personnages. Passant d’une figure à une autre, il permet au lecteur d’avoir divers angles d’approches sur les différentes situations qu’il met en scène. Habitant tant les personnages de pouvoir que les larbins opprimés, il offre une réflexion intéressante sur la situation complexe de la RDC en proie à une corruption institutionnalisée et dirigée par des hommes dont la seule préoccupation est la préservation de leur pouvoir. Si tout cela semble inextricable, le romancier congolais laisse entrevoir quelques issues de sortie. Discutables, certes. Mais, l’idée de les concevoir me semble extrêmement positive dans une littérature africaine souvent passive et plaintive, mais qui dépasse rarement le cadre du témoignage. Un ouvrage passionnant.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur le quotidien des congolais, je vous propose de faire une visite sur Congoblog Ba léki, de Cédric Kalonji. Il s’agit d’un réseau de bloggeurs congolais disséminés dans les quatre coins de la RDC qui par le biais de très courts photos reportages, commentent avec beaucoup de talent, le quotidien de leurs compatriotes. Je trouve leur approche semblable de celle de l’écrivain Bofane.
Bonne lecture ! In Koli Jean Bofane, Mathématiques Congolaises
Edition Actes Sud, 1ère parution 2008, 318 pages
14 commentaires:
Le sujet ainsi que la "mise en scène" paraissent très intéressants
Je me le programme.
Un de mes romans favoris ! Décidément, Gangoueus, nous avons (presque) le même goût littéraire. Voici un interview avec In Koli Bofane :
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=8145
La lionne
A lire ton topo, on a sérieusement envie de lire. Surtout que l'extrait décrie la faim avec une pointe d'humour. Si en plus, des pistes de solutions sont proposées, ça rend l'ouvre de In Koli doublement intéressante
@ Djé,
L'experience montre que lorsqu'on fait trop monter la sauce, les lecteurs sont parfois déçus. Je pense néanmoins que la thématique t'intéressera. Les personnages également. ils sont assez bien travaillés, et on sent que l'auteur sait de quoi il parle. Il y a une évolution intéressante et crédible de ces derniers et Bofane se révèle un observateur aguerri de la société congolaise. Ca fait plaisir de te lire par ici.
@ La lionne,
Notre affaire là, c'est comment? A suivre par e-mail. J'avais envie de découvrir cet auteur (ils ne sont pas si nombreux que cela dans le domaine du roman du côté de Kin) et tu m'as aidé à passer à l'acte. Merci.
@ Edouard,
L'extrait ci-dessus est d'une justesse fabuleuse. On ne peut pas comprendre les congolais de Kin si on ne tient pas contre de ce paramètre, à savoir la faim. Les dirigeants de ce pays affament tout simplement leur population. Et le système "D" Débrouillez vous pour vivre instauré par Mobutu explique la corruption généralisée du pays. Il est difficile de joindre la moitié du mois même quand les salaires sont versés... On fait comment alors?
La situation du Congo Brazzaville tend à s'aligner sur celle du Congo Kinshasa.
Sur les solutions, il ne faut pas exagérer. L'auteur s'autorise quelques raccourcis sur la fin du roman. Ils sont néanmoins acceptables. Bofane tente quelque chose que font très peu même les plus écrivains du continent. Dépasser le stade du simple constat. Ne pas s'arrêter avec décrire avec le sens de la formule la misère dans ce qu'elle a de plus poignant, émouvant. Et laissez le lecteur tirer la conclusion de la fatalité qui s'abat de manière systématique sur le continent africain. Pour Bofane, même dans une société qui a été pourri jusqu'à la moelle épinière, il est possible de sortir des ténèbres.
@ suivre.
Jusqu'à présent je n'ai jamais été déçu par les bouquins que j'ai sélectionnés chez toi.C'est donc les yeux fermés que je me fie une fois de plus à ta précieuse critique.La peinture sociale de la RDC ainsi que la construction des histoires à la manière d'un chassé croisé que proposent l'auteur ont fini par me convaincre.
ps : je suis toujours en embuscade ôôô!!!
Très intéressantes, ces "Mathématiques congolaises", à vous lire. Merci pour le long extrait, qui y ouvre une porte.
@Gangoueus,
Rien que pour l'extrait des solutions je vais l'acheter. Tu connais ma position sur le sujet.
J'ai refusé de lire l'extrait proposé. J'ai préféré ton commentaire. Je lirai un petit bout du livre en librairie ; parce que je suis gourmand, moi.
En tout cas, je suis content de voir que la nouvelle génération d'écrivains africains se développe hors du moule étroit ce cette "litérature engagée" qui nous servait presque toujours la même chose. Heureusement, la nouvelle génération nous prouve que l'on peut être engagé autrement.
@ Tania,
Il vaut le détour. Un vrai voyage dans la RDC urbaine tout en restant à Bruxelles.
@ Etum,
On se comprend.
@ St-Ralph,
Tu as totalement raison! Désolé d'avoir éveillé ta gourmandise. Au moins, ici tu as la possibilité de l'assouvir, ce n'est donc pas un mal...
Celui-là est déjà noté dans ma PAL et je me l'étais programmé pour cette année. Ton commentaire me conforte dans l'idée que je vais passer un très bon moment de lecture!
Je suis comme toi quand il s'agit de parler de livres qui m'ont vraiment marquée et dont j'aimerais communiquer très précisément ce en quoi ils sont tout simplement extraordinaires.:) Pas facile de savoir par quel bout s'y prendre ni comment développer la chose!
A lire et à relire. Très réaliste. Dénonce, entre autre, la manipulation des populations par les médias d'Etat.
Cher Mapandza,
Ce texte reste un très bon souvenir de lecture. Original. Très réaliste? Sur de nombreux aspects. Le dimension matheuse de Célio est intéressante.
Les maths mènent à tout ! j'ai bien aimé ce livre qui traduit bien une ambiance de violence, de corruption, inimaginable pour quelqu'un qui n'a pas connu la guerre civile dans un pays africain....parce qu'il y a aussi un peu d'humour et d'amour dans ce monde fou !
Les maths, les maths, les maths...
L'idée qu'un manuscrit abandonné de mathématiques puisse conditionner la destinée d'un jeune homme orphelin (si je me trompe pas) est romanesque... Je suppose qu'en plaçant un tel manuscrit dans les mains d'un individu dont la trajectoire semble plus qu'aléatoire, Bofane, tente d'encrer son personnage dans une perspective plus concrête que les croyances anciennes ou nouvelles...
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