lundi 15 décembre 2008

Ousmane au théâtre : Les bouts de bois de Dieu

La troupe Boyokani au Théâtre de la Tempête

Les bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane est un classique de la littérature africaine. Présent dans la bibliothèque familiale, j’ai un peu grandi avec ce roman. Avant de le découvrir avec les collégiens congolais qui étudiaient ce roman dans le cadre du programme de quatrième en cours de français. Je pouvais difficilement être indifférent à son adaptation au théâtre de la Tempête de Vincennes par le dramaturge congolais Hugues Serge Limbvani. Ce spectacle est programmé pour 23 représentations depuis 25 Novembre jusqu’au 20 Décembre.
Une quinzaine de comédiens, de comédiennes de talent et de musiciens ont fait revivre ce texte écrit par Sembène Ousmane en 1960 et auréolé du Grand Prix de littérature d’Afrique noire.

J’ai été tout simplement impressionné par la prestation du groupe Boyokani. Rappelons le sujet de ce roman : Une grève de cheminots du tronçon Dakar Bamako Niamey en Afrique de l’Ouest durant la période coloniale. Un conflit violent dans lequel les différents acteurs vont peu à peu s’enfoncer : l’administration coloniale qui use de tous les moyens possibles pour faire ployer les grévistes, et ces derniers qui voient leur famille dépérir et qui doivent lutter contre la fourberie de certains. La place des femmes est très intéressante dans cette pièce.

C’est une occasion très bien saisie par le metteur en scène pour replonger le spectateur dans les affres de cette époque douloureuse. Pourtant, si la question du choc des civilisations est bien présente entre monogames occidentaux et polygames ouest-africains, si les poncifs raciaux sont exprimés de manière brutale et sans aucune retenue, pouvant ainsi mettre mal à l’aise une certaine frange du public, le véritable enjeu de cette adaptation se situe au niveau de la lutte des classes qui est très bien mise en scène. Tout le reste n’est qu’une forme de manipulation visant à détourner l’attention des motifs initiaux du mouvement social : un traitement équitable de tous les cheminots.

C’est une forme de théâtre interactive que j’avais déjà découvert chez un autre dramaturge congolais, à savoir Dieudonné Niangouna avec sa pièce Banc de touche qui fut joué il y a deux ans au théâtre du Tarmac de la Villette. Les acteurs s’infiltrent et jouent certaines scènes – comme les assemblées générales - dans les allées et on a véritablement le sentiment d’être emporté par le mouvement syndical qui se joue avec nous (malgré nous?). Dans la société française où le syndicalisme est de moins en moins visible, où les acquis sociaux sont régulièrement mis à mal, cette pièce rappelle aux spectateurs par cette mise en scène interactive que la nécessité d’une unité dans le mouvement social est impérative. C’est en cela que cette pièce lie la dimension historique de la colonisation avec l’actualité de l’émergence d’un mouvement syndical face à la toute puissance d’un capitalisme sans scrupule. Vous l’aurez compris, c’est une pièce à aller voir, et il vous reste cinq représentations.

Bon spectacle !

23 commentaires:

Etum a dit…

@Gangoueus,
C'est à quelques jours de la fin que tu viens nous avertir? caaaaa

GANGOUEUS a dit…

Mon frère Etum, faut pas chercher palabre (rires), ça fait deux semaines que j'ai filé le tuyau sur mon blog (voir l'article annonçant les 8è rencontres d'encre et d'exil).

En dehors du spectacle d'une très bonne qualité, je ne pouvais que déplorer l'absence d'un public africain : 10 nègres max pour une salle pleine de 200 personnes. Yako! Même constat à Beaubourg...

GANGOUEUS a dit…

Parcontre je ne pouvais pas faire le commentaire d'un spectacle que je n'avais pas encore vu...

@+

Etum a dit…

Quand on est en mission commandée en exil on a pas le temps de ces choses là. On pense d'abord à gagner plus....

GANGOUEUS a dit…

C'est un peu le sentiment que j'ai.
La culture, la formation de l'esprit semble secondaire.

Du coup, les auteurs africains sont principalement lu par des occidentaux, les pièces de théâtre mise en scène par des africains sont essentiellement vu par un public occidental... Mais ne crains rien, Koffi Olomidé arrive quand même à remplir Bercy. Les "exilés" arrivent donc à prendre du bon temps quand ils le souhaitent...

Le plus terrible est qu'à Brazzaville, le public du théâtre congolais est aussi principalement européen. Trop cher pour les autochtones... Bon, il y a le théâtre populaire...

C'est le serpent qui se mord la queue.

Etum a dit…

@Gangoueus,

Le problemes est que nos chers écrivains écrivent d'abord pour les blancs et souvent sur commande des maisons d'édition. La plupart ecrivents donc ce que les blancs aiment lire (les contes, les tares africaines, etc). Je comprends tres bien ceux qui ne le lisent pas. Je préfere lire les essais et autres romans publiés sur place sur le continent que de lire ceux qui sont commandés par les éditeurs qui font la chasse aux prix.

En Afrique la culture est un luxe, nous n'avons pas assez de temps pour elle d'ou le role de l'école et des médias pour la vulgariser.

Laisses Koffi tranquille il parle un langage que comprennent la plupart des exilés, il nous permet d'oublier le froid et le foirage.

Au faut l'année prochaine je vais lancer le prix litteraire de la blogosphère africaine tu suis? lol

St-Ralph a dit…

J'ai bien aimé ton commentaire du spectacle. Je crois aussi que c'est une façon d'encourager les nôtres que d'aller voir ce qu'ils proposent. Si nous ne pouvons pas être un public pour eux, qui voulez-vous qui fasse leur fortune ? C'est très bien Gangoueus de participer aux activités culturelles africaines qui se déroulent dans la capitale. Les Noirs se plaignent que nous ne soyons pas mis en valeur. Ils devraient être plus nombreux à applaudire leurs frères pour montrer qu'ils méritent d'être là, que ce qu'ils font est bien.
La province ne peut que te regarder avec envie !

Lenaelle a dit…

Dire que j'ai commencé à lire ce bouquin plusieurs fois, sans jamais aller au bout...
Je vais recommencer :)

GANGOUEUS a dit…

@ Etum,

Je ne partage pas ton point de vue. Il est général et extrêmement réducteur du travail de ces auteurs. Il te faudrait être plus précis dans ton attaque et nommer des auteurs.

La vérité vraie vraie, c'est que la même attaque a été lancée à Beaubourg sur "ces" écrivains qui ne défendent pas la culture africaine... Le propos de Kossi Efoui (qui visiblement adore ce genre de joutes verbales) était de signaler que justement son rôle d'auteur n'était pas défendre des valeurs culturelles africaines, une idéologie mais plutôt de s'en extraire et d'y apporter un regard critique... Est-ce, ce refus d'un regard extérieur qui donne l'impression au lecteur que ces derniers ont vendu leur âmes aux marchands de Saint Germains des prés?

Je crois qu'aujourd'hui certains lecteurs sont sur une telle défensive, qu'il ne digère que les thèmes qui leur conviennent...

Une chose est certaine, moins les lecteurs africains liront les auteurs du continent, plus ceux ci seront soumis au diktat d'un public occidental. Après tout, il faut se nourrir aussi. Je lisais quelque part qu'entre deux grandes oeuvres l'écrivain nippon Mishima produisait des textes grand public pour se renflouer... Au moins, les japonais le lisaient.

Bref, le serpent se mord la queue...

Prix littéraire di koi? Tu as gâté ton nom...

GANGOUEUS a dit…

@ St-Ralph,
Je dois dire que c'est un privilège dont je ne tire pas suffisamment profit. Mais de temps en temps...

Pour le reste, je partage complêtement ton analyse, soyons cohérents...

@ Lenaelle,
Bon courage dans ta lecture, ne lâche pas l'affaire...

Etum a dit…

@Gangoueus,
Tu n'es pas d'accord avec moi et pourtant tu me donnes raison. Mes chers écrivains industriels doivent manger et pour cela ils doivent rentrer dans le systeme c'est à dire toujours critiquer et jamais proposer. Je ne vois aucun qui esquisse un debut de solution, un debut de cohérence dans l'approche ce que je peux appeler la pensée africaine. Tu te rappelles de Sony? Mongo? eux au moins ils avaient une vision et on comprends pourquoi leurs textes sonte encore d'actualités.

Sincerement j'achete de tres nombreux livres d'exilés mais la plupart trainent sur mon bureau. Je préfere relire les anciens ou les jeunes éditer sur le continent au moins il y'a de la valeur. Bon maintenant je ne suis pas écrivain, il y'aura certainement des personnes qui me parleront des choses que je ne maitrise pas alors bof...

Tu as quoi contre mon Prix? tu sais que quand j'ai une idée qui traine dans mon Kongolo elle finit toujours par sortir lol

GANGOUEUS a dit…

@ Etum,

Rappelons le départ de notre échange : selon toi si les africains ne sont pas aller voir les Bouts de bois de Dieu, c'est tout simplement qu'ils ont d'autres préoccupations.

Tu ne vas tout de même dire que ce roman de Sembène Ousmane est un produit demandé par une maison d'édition française pour un public français. Nous avons tous lu une page de cet ouvrage. Donc la désertion du public de la diaspora pour ce genre de spectacle doit nous interpeler.

Je l'ai expressement mis en opposition avec les spectacles des chanteurs Werrason ou Koffi Olomide pour rappeler qu'une certaine forme de culture mobilise à Paris cette communauté.

A propos de Sony, en acceptant de faire éditer ses romans par les grandes maisons d'édition françaises, il a accepté que ces textes soient remaniés, disons plutôt retouchés pour qu'ils soient mieux reçus par le public français.
Seulement, l'homme est grand et son oeuvre n'en a pas trop souffert. Si nous ne lisons pas nos auteurs, nous les exposons à ce type de compromis. Après, tu auras toujours des marginaux près à tout pour briller au firmament...

Après, je partage complètement ta remarque sur l'absence de vision pour l'Afrique chez de nombreux écrivains africains ou de la diaspora... Mais c'est tout le débat entre le témoin et le guide...

Et je ne suis pas sur que les auteurs restés sur le continent soient autant source de propositions dans leurs textes... Enfin, si tu as des exemples je suis preneur. C'est un point que je n'ai malheureusement pas souligné dans mon commentaire chez toi, à savoir que les auteurs actuels se contentent souvent du simple rôle de témoins... C'est déjà ça à prendre.

Etum a dit…

@Gangoueus,

Ce spectacle a surement eu un probleme de publicité.

Je te donnerai quelques reférences éditées sur le continent bientot

Anonyme a dit…

Gangoueus, Vous dites:
"il a accepté que ses textes soient remaniés, disons plutôt retouchés pour qu'ils soient mieux acceptés par le public français".
çà m'intéresserait de savoir dans quel sens, comment ces textes sont modifiés.
Anne

GANGOUEUS a dit…

@ Etum,

C'est certain. Ca n'explique pas tout cependant.

@ Anne,
Je te propose le lien suivant produit sur Rue89

http://www.rue89.com/2008/11/22/lecrivain-congolais-sony-labou-tansi-a-t-il-eu-des-negres

L'auteur de cet article s'appuie sur les travaux de Jean-Michel Devesa qui a enseigné pendant de longues années à l'Université de Brazzaville. Le titre est provocateur, tellement il est difficile d'envisager que Sony labou tansi ait eu des nègres. Non, c'est bien sur les retouches des éditeurs et du travail parfois collectif des écrivains congolais de cette génération (S. Bemba, H. Lopes, Tati-Loutard...) dont il est question.

Il serait intéressant de lire le livre JM Devesa, quoique dans les réactions à l'article de Rue89, les travaux de cet universitaire semblent être remis en question...

Pour information, Jean-Michel Devesa tient un blog à l'adresse qui suit :
http://jmdevesa.over-blog.com/

@ bientôt,

Etum a dit…

Jean-Michel Devesa ??? hum je ne le sens pas celui là...

Ndack a dit…

Cool échange entre Etum et Gangoueus. Mais j'aimerai proposer une autre perspective: à savoir que le vrai problème du public africain n'est pas tellement le manque de temps ou d'argent: bon exemple des concerts qui sont d'ailleurs loin d'être gratuit - et Youssou remplit Bercy quasiment chaque année ! Le problème n'est peut-être pas dans les thèmes abordés (art pour les blancs vs art pour les noirs), mais plutôt dans le véhicule de la culture: la langue. Youssou Ndour chante en wolof, Ousmane Sembène écrit en français, la pièce est joué en français et du bon français en plus, pas celui de "faut pas fâcher" ou celui de Koffi Olomidé... Et puis la musique est un véhicule culturel dont le langage est universel, ce qui touche plus facilement. Quant aux livres... Une amie m'a dit un jour qu'elle aurait apprécié la poésie de Senghor s'il avait écrit ses poèmes en sérère et s'était ensuite fait traduire. Allez comprendre ! Mais il faut reconnaitre qu'elle a exprimé là quelque chose de très profond.

Qu'ils fassent la pièce avec la troupe de Faut pas fâcher et je parie qu'il y aura plus d'africains dans la salle...

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Ndack,

Merci pour cette analyse pertinente qui s'appuie sur nos échanges avec le frère Etum :o).

Il y a matière à réflexion dans ce que tu exposes. Je tiens à différencier deux situations : celle des spectacles ou événements culturels en France, au Québec ou ailleurs en Occident et celles des productions sur le continent.

Une petite remarque, j'ai mentionné les concerts des stars congolaises qui remplissent Bercy (jusqu'à 23.000 personnes). Espérer une cinquantaine d'africains dans une salle pour l'interprétation d'un classique des lettres africaines, ce n'est pas trop demandé. Cette forme de théâtre en français est certes élitiste. Quoique. Enfin, je suis d'accord avec toi sur ce point. Mais ces élites africaines sont nombreuses en Ile de France. Et il me semble que pour ces élites il y a un divorce avec ce qui peut venir du continent, un désintéressement vis à vis de la production artistique africaine.

Le public que l'on retrouve dans un concert de Werrason est dans sa composition beaucoup plus
"populaire" (on se comprend).

Pour repartir sur le continent, il y a quelques années, le théâtre populaire en langue nationale se portait très bien dans les deux Congo. Mais, le souvenir que j'en ai (et quand je vois les productions ivoiriennes "Ma famille") c'est que ça manquait de contenu.

Enfin, ton amie souligne une difficulté pour les grands auteurs comme Senghor a rencontré un véritable lectorat africain. Ecrire en serère et se faire traduire, une solution? Je crois que Ngugi wa Thiongo au Kenya a produit quelques textes en kikuyu qui ont été traduit pas la suite (à creuser). Quel a été l'écho de ces traductions? Thomas Mofolo a produit son Chaka en langue sotho. C'est un classique. Un texte puissant. Est-il plus lu pour autant?

Senghor ne pouvait pas écrire en serère à l'époque de son combat sur la négritude. Il avait à prouver qu'il pouvait écrire aussi bien que son ancien maître. En français.

@ suivre...

Ndack a dit…

Cher Gangoueus,

Ton dernier paragraphe ci-dessous met le doigt sur un point essentiel: Senghor avait quelque chose à prouver au colon. S'adressait-il donc plus à lui qu'à nous ? Et c'est bien ça le noeud de la problématique. Les artistes africains les plus célèbres dans le monde - qui s'expriment en français ou qui se sont faits traduire - depuis les indépendances (écrivains, cinéastes, comédiens...) ont souvent (pas toujours) créé en priorité pour prouver la profondeur de notre héritage culturelle nègre au reste du monde et surtout au monde occidental. Beaucoup d'entre eux ne créaient pas pour le simple besoin de créer une œuvre d'art pour leur voisin africain. Ils avaient quelque chose à prouver, mais pas particulièrement à nous africains - ce serait prêcher des convertis. Ce que ces classiques m'ont personnellement appris, c'est à comprendre et exprimer ma relation en tant qu'africaine avec l'occident. Mais pour ce qui est de ma relation avec ma propre culture, j'ai plus appris avec les mini-films sénégalais faits maison et mal réalisés qui se vendent à 3 dollars le DVD sur la 116 à Harlem...

Puis, j'ai l'impression qu'il y a un fossé entre ce que les élites produisent culturellement et les intérêts culturels du peuple. En Occident, parmi les immigrants, il y a les non diplômés d'une part souvent taxés d'illettrés et d'analphabètes et d'autre part les diplômés, comme deux mondes séparés. Pareil sur le continent, il y a le "villageois" et l'"intellectuel". Or cette élite est très minoritaire. Si la majorité veut une pièce de théâtre sans trop de profondeur comme Ma famille, pourquoi pas ? Est-ce qu'en Occident ce sont les activités culturelles qui ont beaucoup de profondeur qui intéressent la majorité des occidentaux ? Je pense que ce sont les salles de cinémas qui produisent des films d'actions ou de comédies hollywoodiens qui se remplissent le plus. Et ceci même à Paris, une des capitales de la culture.

À mon avis, les élites devraient plus demander et écouter ce qui intéresse le peuple et, après avoir ciblé les centres d'intérêt de celui-ci, les utiliser au mieux pour faire passer son message. Bref, s'adresser au peuple dans son univers à lui et non créer un autre univers et chercher vainement à l'y attirer. C'est ainsi qu'Axel Rod n'a pas cherché à pousser les jeunes américains à lire The New York Times ou The Economist. Il a trouvé un espace qui s'appelle Facebook, il a vu que les jeunes s'y trouvaient et il y a ouvert une page pour son candidat... Il a ainsi réuni deux mondes que tout séparait quelques semaines auparavant augmentant ainsi l'intérêt pour les élections. Pourquoi ne pas s'approprier de Ma famille et d'y adapter de façon claire et simple le message syndicaliste des Bouts de bois de Dieu ?

Enfin, c'est une problématique qui me trotte dans la tête depuis quelque temps et que l'Amérique Latine est actuellement entrain de résoudre avec Lula, Morales,... Réduire le fossé social, générationnel et constituer une seule entité à nouveau où personne n'a de complexe par rapport à ses limites dans tel ou tel domaine et est fier de la pierre qu'il apporte à l'édifice quelque soit la taille de celle-ci et recevoir de la reconnaissance pour cela.

Maintenant que l'élite africaine a montré à l'Occident qu'elle sait faire aussi bien que lui, si elle prétend avoir quelque chose à apporter au peuple africain et désire se faire entendre, elle devrait peut-être retourner au village (ou au foyer parisien) pour discuter de ses idées au lieu de demander au village de venir à elle.

GANGOUEUS a dit…

Chère Ndack,

C'est un régal de parcourir ta reflexion profonde et extrêmement aboutie.

J'aimerai lever un malentendu. Je n'oppose pas les élites africaines occidentalisées (afrobobos selon Etum :o)) et le reste des africains, l'intellectuel et le villageois. Cette opposition me rappelle la conclusion du roman Johnny Chien Méchant d'Emmanuel Dongala.

Ma note s'adresse à l'élite africaine en Occident distante et méfiante à l'endroit de ce que produisent d'autres africains appartenant également à cette même élite. Mon jugement est peut-être excessif, mais il s'appuie sur une réalité à peine caricaturée.

Comment créer les conditions d'une introspection, d'un questionnement de notre culture, d'écrire pour le voisin si ce dernier à une attitude allergique, soupçonneuse quant à votre production?

La réflexion au niveau de ce que j'appelle l'élite africaine offre la possibilité ensuite d'élaborer une amélioration progressive du contenu pour le théâtre populaire ou le cinéma tout en continuant à apporter le divertissement nécessaire. Mais pour cela, les élites ne doivent-elles pas se nourrir de leurs auteurs?

Comme je l'ai souligné, les aînés à l'instar de Senghor ont dû affirmer leur maîtrise de la langue, aborder le combat contre des siècles de préjugés et de déshumanisation de l'africain. Critique de la colonisation, critique des régimes fantoches qui ont pris le relais du pouvoir colonial, opposition entre modernes et conservateurs, témoignage de la société civile... dans l'évolution des thématiques d'écriture des auteurs, ils me semblent qu'on observe un "recentrement" du propos vers l'africain. L'introspection se fait plus pressante. Sassine, Sony, Nganang, Tadjo, on ne peut pas dire que ces auteurs écrivent pour satisfaire un public occidental, pour se déterminer par rapport à ce dernier. Quand Nganang parle des sous-quartiers (je te conseille Temps de chien, si tu ne l'as pas lu), on est au coeur de la misère du petit peuple. Au coeur de la problèmatique du voisin. Est-ce qu'elle nous intéresse? That's the question.

Bien entendu, tu as raison de rappeler que la conquête du peuple doit se faire par l'écoute de ce dernier. Beaucoup d'écrivains africains sont à présent des relais de cette difficulté. Mais nous ne sommes pas à l'écoute de ces écrivains...

@ suivre...

Ndack a dit…

Cher Gangoueus,

Contente que tu apprécies notre petit échange ici, comme le dirait le comique Jamel Debbouze "ça fait plaisir !".

Si nous nous concentrons uniquement sur l'élite, l'élite africaine a une particularité que l'on retrouve souvent dans les anciennes colonies: elle est scindée en deux grandes catégories - celle qui a fait l'école occidentale et celle qui a fréquenté des écoles plus traditionnelles. Résultat, au Sénégal par exemple, nous avons deux types d'institution, celles qui sont officielles et celles qui sont traditionnelles et dirigées notamment par les grands chefs religieux musulmans (les chefs de village, les grands marabouts et sorciers ont aussi du pouvoir sur les populations). Au sein de l'élite traditionnelle, il y en a qui ont étudié le français comme seconde langue écrite, généralement après l'arabe mais ils ne sont pas forcément nombreux. Ces deux groupes se sont rencontrés dans Riwan et le chemin de sable, entre la narratrice et le chef religieux. Mais dans les faits, dialoguent-t-ils suffisamment ? Je sais que cette démarche de Ken Bugul a été jugée atypique, de même l'a été le choix du philosophe Moussa Kane d'aller à sa retraite (qui est aussi spirituelle) labourer la terre de son marabout (http://www.sudonline.sn/spip.php?article11460).

Au sein de l'élite africaine qui est allée à l'école occidentale, se retrouvent plusieurs sous-groupes dont celui des intellectuels. Car pour moi, un intellectuel, ce n'est pas juste quelqu'un qui est allé à l'école. Dans le dictionnaire, il est défini comme une "personne qui a un goût affirmé pour les choses de l'esprit". C'est le cas d'un poète par exemple qui a quelque chose à nous dire, ou de n'importe quel personne qui, alphabétisée ou non, pense, réfléchit à des moyens d'amener sa communauté, son pays, son continent, voire le monde, à vivre de meilleurs lendemains. Un paysan qui cultive la terre toute la journée n'est pas bien sûr un intellectuel, il est là pour nous nourrir, sa fonction est première et nécessaire. Pareil pour le commerçant qui nous apporte dans nos marchés les récoltes du paysan et les tissus de l'artisan. Et on a beau faire HEC, si toute la journée on ne pense qu'aux meilleurs techniques d'affaires, on reste un commerçant (certes moderne). Et le commerçant est aussi nécessaire que le paysan, ils sont tous deux à la base de notre économie, ils nous font vivre. Par contre, celui qui a toujours à justifier ses activités, c'est le poète, l'intellectuel, car il est souvent assis à réfléchir, lit beaucoup et écrit de temps en temps et tout ça n'apporte rien de très palpable, de tangible, de "consommable", de "nécessaire" à la survie (voir les déboires du poète Chatterton, 1835, d'Alfred de Vigny).

Les intellectuels sont minoritaires au sein de l'élite. C'est à mon avis, la raison pour laquelle une bonne partie de l'élite africaine n'est pas à l'écoute de ses écrivains: elle n'est pas à l'écoute, est distante et méfiante envers les écrivains tout court, que ces derniers soient originaires d'Afrique ou d'ailleurs. En sciences humaines, combien d'étudiants africains font des études en gestion (comptabilité, finance, marketing...) versus des études en littérature, histoire ou en sociologie ? Ce n'est pas une critique, je trouve cela tout à fait normal. Cela s'applique à l'élite africaine en Occident à laquelle ta note s'adresse.

Même en Occident où presque tout le monde sait lire, les gens qui lisent beaucoup de livres ne sont pas si nombreux (quand je dis beaucoup c'est par exemple regarder quelque chose de gros et substantiel comme toute la série des Rougon Macquart de Zola et ne pas en avoir peur). C'est plus émissions télé entrecoupés de pubs, journaux, magazines et... internet.

Mon idée c'est justement que ceux qui lisent et analysent - aussi peu nombreux qu'ils soient - utilisent ces supports qui sont la télé, la radio, l'internet, pour communiquer entre eux et servir l'essence des réflexions et des idées à ceux qui se spécialisent dans d'autres fonctions de la société (il faut bien manger, avoir où loger, et puis l'argent est le nerf de la guerre) et qui, bien que sachant lire, n'ont pas le goût, ou pour certains le temps, d'affronter la densité d'un ouvrage. Que les intellectuels se transforment en griots des temps modernes !

Et d'ailleurs Gangoueus, n'est-ce pas cela que tu fais avec beaucoup de talent dans ce blog ?

GANGOUEUS a dit…

Chère Ndack,

Que dire de plus? Le débat reste ouvert et je continue de réfléchir sur les pistes que tu proposes.

Ta conclusion m'a pris de court. Mais, je crois qu'il faut encore sur la pertinence du propos, l'écho qu'il serait intéressant de lui donner. Après tout, je ne suis qu'un relais, une sorte d'atalaku qui indique quelques ouvrages qui pourraient être intéressant de lire. Des romans en plus. Si la critique était plus affûtée, plus développée, si j'offrais de meilleures analyses comparées, j'accepterais peut-être ta conclusion. Mais, c'est toutefois agréable à lire :o)

Enfin, j'aime la clairvoyance de ton analyse sur ce que nous appelons intellectuels et la nuance avec l'élite que tu introduis est intéressante. Cependant, la bipolarisation que tu sembles observer au Sénégal est moins flagrante au Congo par exemple. A savoir quand tu parles des élites formées à l'école occidentale et de celles formées à l'école traditionnelle (coranique) pour le Sénégal. Cheikh Anta Diop était justement entre les deux. Ce qui explique qu'il n'ait eu aucun complexe à construire sa démarche phillosophico-scientifique en puis aux sources de ces deux savoirs. Ce qui explique également le fait qu'une relève véritable ait du mal à prendre le relais de son courant de pensée.

Pour revenir à l'Afrique centrale, nos sources de savoirs traditionnels s'appuyant sur une tradition orale, et vu d'un certain obscurantisme, on observe une rupture nette entre l'intellectuel formé à l'école occidentale et son alter égo local.
Défiance, méfiance régissent ces rapports au point où très peu d'intellectuels congolais construisent dans leur village.

Tu as très bien cerné les enjeux de la démarche étonnante de Ken Bugul dans Riwan. C'est pourquoi cette auteur qui me semble marginale dans son pays, est une référence pour moi sur le plan de l'originalité de la réflexion et de sa démarche "afrocentrée".

@ suivre.

Ndack a dit…

Cher Gangoueus,

Je sentais que ma conclusion allait te prendre de court ! Notre continent est tellement fatigué, que beaucoup d'africains, très durs envers eux-mêmes, ne se rendent pas compte des pas de géants qu'ils sont entrain de faire en quelques générations et sur tous les plans. Bien sûr, nous pouvions et pouvons encore mieux faire, surtout si nous avions plus d'audace pour aller au bout de nos ambitions et même au-delà.

Je sais que la réalité du continent est encore très difficile, il suffit de voir la situation en RDC par exemple (au passage, mon clip préféré de tous les clips que j'ai vu depuis que j'en vois c'est celui-ci: http://www.youtube.com/watch?v=Mjn93WtQbiI). Mais je reste très optimiste, et quand un africain prend son temps pour véhiculer des réflexions (à travers des romans où qu'importe), il faut lui dire qu'il fait bien. Toute pierre à l'édifice mérite reconnaissance, quelque soit sa taille.

Et puis, nous parlons tellement de nos problèmes et si peu de nos qualités... J'écoutais une émission de radio la dernière fois (Durala avec Khady Bèye) et un des animateurs racontait que lorsqu'il disait aux gens qu'il était Congolais, ils lui répondaient: "Ah oui ? Ben t'as pas l'air. T'es spécial toi !" Et l'animateur de continuer: "Pourquoi quand j'ai une qualité quelconque, c'est juste moi, mais si je viens avec un pantalon de velours rouge et que je fais une gourde, on dit "On vous connait, les "Z" là, docteur en sapologie !" Pourquoi les qualités sont individuelles et les défauts collectifs ?" Puis une autre animatrice de continuer dans le ton suivant: "c'est vrai qu'on a des stéréotypes quoi, quand tu es Congolais, soit tu es sapeur soit tu es spécial, puis quand tu es Sénégalaise, on ne te demande pas ce que tu fais dans la vie mais est-ce que tu sais faire le tiép!" C'était assez amusant ! Mais quand j'y ai plus repensé plus tard, je me suis dit qu'entre Africains, nous avons quand même relativement le don de bien nous entendre malgré toutes les différences ethniques et linguistiques. Pendant combien de siècles les Européens par exemple ont fait la guerre entre eux avec en apogée la Seconde Guerre mondiale ? Celle-ci a conduit ensuite à l'Union Européenne plus tard, parce qu'ils se sont bien rendus compte que ces guerres les ont terrassé et que par survie il fallait s'unir pour avoir du poids devant le géant américain. Puis aujourd'hui encore, au Siège même de l'Union Européenne à Bruxelles, Flamands et Wallons ne s'entendent toujours pas... Si nous, Aricains, arrivons à évacuer cette période de guerre civile dans laquelle nous sommes encore (mais dont on commence à voir le bout car beaucoup de feux se sont éteints ces dernières années) et limitons nos différences ethniques à la sapologie et au tiép, moi je dis soyons fier de ce défaut ! Le défaut de transformer les querelles ethniques en plaisanteries pour vivre ensemble.

Après cette large digression :o) (je suis bavarde et j'écris vite, résultat...), ta remarque sur la rupture nette entre l'intellectuel formé à l'école occidentale et son alter ego local m'a fait pensé au roman de Cheikh Hamidou Kane, "L'aventure ambigüe". Il est en effet asez difficile d'avoir la flexibilité cérébrale et émotionnelle de passer de l'un à l'autre. L'auteur en question y arrive, mais son personnage non: ne pouvant choisir, ni réconcilier les deux philosophies, il se suicide - c'est extrême, mais cela a donné beaucoup de force au roman.

Mais il y a des moyens de le faire... Par exemple, si on est diplômé en psychologie, on peut ouvrir un centre d'aide à l'organisation de type coaching et sous le couvert de dispenser des techniques très spécialisés et avec l'aide de prières tout aussi spéciales - le tout devant bien sûr rester secret pour donner un caractère ésotérique au projet - on fait peu à peu passer ses clients sur le divan... C'est comme lorsqu'on adapte une recette de cuisine en y ajoutant des épices de chez nous. Une de mes cousines appelle cela "nationaliser" un plat. Ben il faut nationaliser nos connaissances de l'école occidentale ! Je pense que c'est l'un des défis de notre génération. Je ne pense pas que nous manquons de volonté... mais peut-être de créativité... À creuser !