mercredi 3 septembre 2008

James Baldwin : La prochaine fois, le feu



Certaines lectures s’incrustent dans l’actualité et quand elles ne sont pas un fait volontaire, elles donnent d’autant plus de piment au texte que l’on aborde. En cette période d’investiture de Barack Hussein Obama comme candidat du parti démocrate aux élections présidentielles américaines , la lecture de l’essai La prochaine fois, le feu de l’auteur américain James Baldwin me donne une appréciation plus profonde des enjeux de l’événement. Parce qu’Obama est ce que les occidentaux appellent un homme de couleur et parce que dans le portrait magistral des Etats Unis que brosse Baldwin en 1963, la position actuelle d'Obama dans la course au suffrage universel n'était tout simplement pas imaginable une cinquantaine d'années après le début de la lutte pour les droits civiques des noirs aux USA.


Mais avant de m’étendre sur le fond cet essai, je dois dire que j’ai été agréable surpris par la forme du propos de James Baldwin, la qualité de l’argumentation, la tonalité parfois virulente, parfois compatissante mais ô combien sincère. C’est un cœur blessé qui s’exprime, un homme révolté, un homme qui a dépassé l’adversité pour déverser son verbe, son désenchantement, ses observations, son espoir.


L’écriture est d’une autre teneur que celle du recueil de nouvelles de Face à l’homme blanc. A la fin de la lecture de ce dernier texte, il y a quelques années, je m’étais promis de ne plus aborder un ouvrage de cet auteur pourtant considéré avec Richard Wright et Chester Himes comme les précurseurs de la littérature afro-américaine, fabuleux témoins des tensions sociales de leur temps. Bref, " fontaine, je boirais plus de ton eau " il ne faut point dire.


Sur le fond, la première phase de cet essai est constituée d'une lettre qu’il adresse à son neveu James âgé de 15 ans à l’occasion du centenaire de l’Emancipation. Une lettre où l’auteur reprend les différentes figures familiales, souligne l’âme sainte et brisée de son propre père.

" Il avait perdu la partie depuis longtemps avant de mourir, parce qu’au fond, dans son cœur, il croyait vraiment ce que les blancs disaient de lui (…) tu ne seras détruit que le jour où croiras vraiment être ce que les blancs appellent nigger "

page 25-26.


Il tente d’expliquer à son neveu, la société raciale américaine des années 60 en désignant la majorité blanche comme responsable de leur condition.

" Et je sais, ce qui est bien pire encore – et c’est là le crime dont j’accuse mon pays et mes concitoyens et pour lequel ni moi-même, ni le temps, ni l’histoire ne leur pardonneront, - je sais qu’ils ont détruit et détruisent des centaines de milliers de vies, et qu’ils l’ignorent et veulent l’ignorer. "

page 27


Il rappelle à son neveu de se souvenir de tout l’amour que les siens lui ont apporté lors de sa naissance malgré l’hostilité ambiante et durant son parcours et lui intime l’ordre de ne pas l’oublier dans les temps d’adversité.
Il lui transmet ce magnifique message :

" Si tu sais d’où tu viens, il n’y a pas de limite à là où tu peux aller "

Et, il conclut

" Et si le mot intégration a le moindre sens c’est celui-ci : Nous , à force d’amour, obligerons nos frères à se voir tels qu’ils sont à cesser de fuir la réalité et à commencer à changer. Car tu es ici chez toi, mon ami, ne t’en laisse pas chasser. "


Page 32

Cette lettre de James Senior à James Junior résume l’esprit de la seconde lettre Au pied de la croix : lettre d’une région de mon esprit.
Elle est le récit du parcours d’un jeune nègre dans la société post-esclavagiste et ségrégationniste américaine. Baldwin parle de son adolescence, de son environnement à Harlem, de son père, de cette avenue, cette rue qui n’attend que la moindre bouchée pour l’absorber, le digérer et le vomir, épave sur un trottoir, toxicomane ou prostitué. Sa voie de secours sera l’église et l’école. Eglise dont il gravit les strates, dont il cerne certains acteurs qui, à ses yeux, ont la même approche que les proxénètes qui sévissent dans la rue. Pourtant cette structure va le "protéger" de la rue avant qu’il ne s’en démarque, étant en inadéquation entre ses prédications et ses propres désirs.


C'est l'occasion pour Baldwin d'observer la montée en puissance des blacks muslims du prophète Elijah Mohamed. Il est subjugué par leur attitude dans Harlem car à défaut d’être convaincu par leur discours, il est impressionné par la crainte qu’ils suscitent, en particulier à l’endroit des forces de l’ordre.

" A Harlem, parfois le samedi soir je m’étais attardé parmi les personnes attroupées au coin de 125è rue et de la 7è avenue pour écouter les orateurs musulmans (…) Ce que ces hommes disaient des blancs n’avait rien de nouveau pour moi. Et je rejetai la revendication présentée par " Nation of Islam " d’une économie noire autonome en Amérique comme une absurdité patente et manifeste. Deux choses m’amenèrent cependant à prêter plus d’attention aux " musulmans noirs ". L’une était l’attitude de la Police. Après tout, j’avais à ce même coin de rue, vu des hommes traînés à bas de leur estrade pour avoir dit des choses moins virulentes et bien des attroupements dispersés par des policiers à cheval ou armés de matraques. Mais ces policiers ne faisaient rien. Manifestement ce n’est pas parce qu’ils étaient gagnés par des sentiments humanitaires mais parce qu’ils avaient reçu des instructions et parce qu’ils avaient peur. C’était en effet le cas et je fus ravi "


page 72


Il note également l’impact du discours des blacks muslims sur leur auditoire

" Le comportement de la foule , son recueillement, fut l’autre facteur qui m’obligea à remettre en cause mon opinion des orateurs et de leur message . Il m’arrive de penser avec désespoir que les américains avalent absolument n’importe quel discours politique, en bloc, aussi cela signifie-t-il peut-être pas grand chose de dire que l’air de bonne foi des orateurs me fit l’impression d’un changement radical. Et pourtant ils semblaient profondément convaincus et leurs auditeurs levaient vers eux des visages sur lesquels on lisait une sorte d’espoir intelligent : Leur attitude n’était pas celle de gens qu’on console ou qu’on drogue, mais celles de gens en train de recevoir une secousse. "


Il constate l’implantation d’un discours précurseur du futur black power où le blanc est ouvertement diabolisé et sur le déclin. Il constate également une action sociale de NOI dans les cités et une tentative de restructuration de l’individu là où, selon Baldwin, l’église a échoué. Pourtant, l’écrivain garde une prudente distance vis-à-vis de ce mouvement qui dans le contexte qui est le sien a toute légitimité, mais qui en voulant pousser sa démarche vers un séparatisme complet et en s’appuyant sur une idéologie raciale, avili la communauté noire en reprenant les moyens de persécution de l'ancien maître.

" Que restera-t-il de cette beauté ? "

Baldwin comprend la rage, voire la haine qui anime certains mouvements noirs et quand on perçoit son propos, sa description très proche de la rage de Richard Wright dans Black Boy ou dans Native son, on s’attend à ce qu’il succombe aux sirènes des Blacks Muslims.

" La glorification d’une race et le dénigrement corollaire d’une autre ou d’autres a toujours été et sera une recette de meurtre. Ceci est une loi absolue. Si on laisse quelqu’un subir un traitement particulièrement défavorable à un groupe quelconque d’individus en raison de leur race ou de leur couleur de peau, on ne saurait fixer de limites aux mauvais traitements dont ils seront l’objet et puisque la race entière a été condamnée pour des raisons mystérieuses il n’y a aucune raison pour ne pas essayer de la détruire dans son intégralité. C’est précisément ce que les nazis auraient voulu accomplir (…) J’ai beaucoup à cœur de voir les noirs conquérir leur liberté aux Etats Unis. Mais leur dignité et leur santé spirituelle me tiennent également à cœur et je me dois de m’opposer à toutes tentatives des noirs de faire à d'autres ce qu’on leur a fait. "



Sous la plume de Baldwin, le noir américain devrait donc s’investir de cette grandeur d’âme qui l’amènerait à ne pas s’abaisser aux rapports viles qui ont jonché la construction américaine. Parce que le noir incarne tout ce à quoi le blanc ne saurait s’identifier, la société américaine à la différence gagnerait à s’enrichir de toutes ses composantes, en particulier celles que l’on a tentées de tout temps d’exclure du système, pour proposer un modèle de nation, unique, à l’humanité car dans le cas contraire " qu’adviendra-t-il de la beauté de ce peuple ? ".


C’est étrange, mais les derniers articles que j’ai lus sur Obama, la symbolique qu’il incarne pour les Etats unis et pour le monde entier semble, d’une certaine manière répondre à cette attente. Sous un autre angle, la transposition des réalités des ghettos américains et du rapport d'une minorité visible avec une majorité détenant l'intégralité du pouvoir trouve un écho dans les récentes émeutes qui ont secoué la France en novembre 2005. Affaire à suivre donc. Ce Baldwin doit être relu.
Bonne lecture


James Baldwin, La prochaine fois, le feu
Titre original : Fire, the next time
Edition Gallimard, Collection Folio
1ère parution 1962, 1963 – 136 pages
Traduction de l’anglais Michel Sciama

17 commentaires:

rotko a dit…

as-tu lu lettre à jimmy de mabanckou ?

un livre court et bien documenté qui fait allusion à plusieurs reprises au livre dont tu parles;
voir http://grain-de-sel.cultureforum.net/auteurs-francais-et-d-expression-francaise-f3/alain-mabanckou-t855-15.htm?highlight=mabanckou

GANGOUEUS a dit…

Akwaba Rotko (expression ivoirienne souhaitant la bienvenue)

Je n'ai pas lu La lettre de Jimmy de Mabanckou, mais c'est en lisant un article sur James Baldwin de ce dernier pour la revue Transfuge que je me suis décidé à tenter une nouvelle lecture de Baldwin. Il serait intéressant de lire l'interprétation de certains passages de cet essai par Mabanckou.

Merci pour le lien vers Graine de sel. Site très intéressant d'après ce que j'ai pu voir brièvement et que je repasserais voir avec attention.

@ bientôt,

Djé a dit…

En somme et si j'ai bien compris, c'est un bouquin qui fait la part belle à l'espoir et qui refuse le fatalisme.

GANGOUEUS a dit…

Cher Djé, c'est à peu près le propos de l'essai à une époque où l'espoir et le rêve américain ne concernait pas la population noire de ce pays.

Anonyme a dit…

J’ai aussi beaucoup aimé ce livre. L’écriture de J. Baldwin y est très simple et accessible. De grands principes sur la vie et la nature humaine nous parviennent comme des évidences, les rendant particulièrement percutant. J’ai été très frappée par la description de son adolescence où il se sent totalement horrifié à l’idée qu’aucune perspective constructive ne s’offre à lui, il se voit déjà entamer une carrière criminelle, ce qui l’amène à se « précipiter au sein de l’Eglise ». Je suis d’accord, c’est un livre qui est plein d’espoir pour les noirs américains de l’époque, mais pourtant à la lecture, on ne voit pas quels pourraient être pour eux les moyens d'éviter la tyrannie des blancs.
Anne

GANGOUEUS a dit…

Anne,

Vous avez raison de dire :
"Je suis d’accord, c’est un livre qui est plein d’espoir pour les noirs américains de l’époque, mais pourtant à la lecture, on ne voit pas quels pourraient être pour eux les moyens d'éviter la tyrannie des blancs."
et je pense que ma réponse à Djé a été un peu rapide.

Ce livre parle d'espoir. Mais il s'agit d'espoir pour la nation américaine toute entière et non pour les noirs seulement.

En fait, Baldwin refuse la logique d'affrontement qui semblait être la finalité de la situation sociale de son époque et bat en brêche les tentatives de fuite tel que le séparatisme prôné par Malcolm X (NOI). L'espoir pour lui réside dans le fait que le noir ne s'avilit, ne s'abaisse pas aux méthodes que le blanc a utilisé pendant des centaines d'années sur les terres américaines pour l'exploiter.
Lui, l'ancien homme d'église appelle quelque part les noirs à prendre sur eux (le fameux précepte évangélique "si on te frappe sur une joue, tend l'autre joue") sinon "qu'adviendra-t-il de la beauté de ce peuple?"

C'est assez paradoxal parce que la description qu'il fait - dans la première partie de son essai - de la tyrranie des blancs parfois totalement inconscients de cet écrasement est telle qu'elle ne laisse pas envisager cette conclusion.

Pourtant aujourd'hui, et c'est pour cela que je fais le rapprochement avec Obama, un homme de couleur en position d'atteindre la magistrature suprême est obligé de prendre sur lui dans le cadre d'attaques complêtement déplacés. Alors que la compétence d'Obama semble manifeste, Hillary Clinton et les républicains n'ont cessé de prétendre qu'il n'est pas capable de diriger ce pays. Ce n'est pas son parcours à Harvard qui le disqualifie, mais sa peau avec la question hypocrite sous-jacente "un noir peut-il diriger le pays". En tout cas, cela a été plusieurs l'angle d'attaque de ses adversaires. Je n'évoque même pas les menaces de mort. Depuis le catholique Kennedy, aucun candidat n'a subi une telle pression sur les épaules. Et aucun candidat ne suscite autant d'espoir qu'Obama.
Espoir de rassembler véritablement les américains, espoir de redorer le blason terni de ce pays à l'endroit du reste du monde.

l'espoir contre la peur.


En fait, il y a de la hauteur dans le propos de Baldwin, de l'amour et de la miséricorde.

Anonyme a dit…

A la fin de la lecture de "Face à l'homme blanc", vous vous étiez promis de ne plus lire J. Baldwin. Pourquoi?
Anne

GANGOUEUS a dit…

Je n'ai pas aimé le style employé par l'auteur dans ce recueil de nouvelles... Je ne peux même dire que l'écriture était lourde ou fade, elle ne m'entrainait absolument pas. Enfin, c'est le souvenir que j'en ai. C'était assez surprenant puisque j'avais eu des échos extrêmement positif de cet auteur.
Comme quoi, il ne faut pas se fier à une première impression...

Anonyme a dit…

Drôle de hasard ! Actuellement, je suis en train de lire "Soul on Ice" d'Eldridge Cleaver. Un livre clé de la lutte des Noirs américains, paru en 1968. Eldridge Cleaver, lui aussi, disait exactement la même chose que toi, Gangoueus : qu'il s'est sentit blessé lui personnellement par "The White Negro" et qu'il était positivement étonné de cet auteur plus tard, surtout après la lecture de "Another Country". Son analyse est très pertinent, sutout parce que rédigé à l'époque par quelqu'un qui était lui même un des leaders des Black Panthers après sa ruture avec les Black Muslims. Ton texte m'inspire à relire "Another Country". Je l'ai lu dans ma jeunesse et je ne me rappelle plus grand chose.

D'ailleurs, "Soul on Ice" d'Eldridge Cleaver vaut également la lecture. 40 ans plus tard, je trouve beaucoup d'actualité dans ce livre qui m'étonne également concernant sa qualité littéraire (malgré une traduction douteuse, je le lis traduit en allemand).

La lionne

GANGOUEUS a dit…

Bonsoir La Lionne,

En lisant ton commentaire, je me demandais, si on parlait du même livre. The White negro est un texte de Norman Mailer qui a été effectivement critiqué par certains intellectuels afro-américains et pour lequel Baldwin a produit une réponse...

Enfin, c'est le produit de ma petite enquête sur le web.

Le livre que j'évoquais est bien est "Face à l'homme blanc" (Going to meet the man) de James Baldwin.

C'est intéressant que tu cites Eldridge Cleaver qui, rappelons-le, fut un exilé politique américain en Algérie.

Je te souhaite en tout cas, une bonne relecture.

Anonyme a dit…

Oui, oui, tu as raison, Gangoueus. J'ai relu le passage : effectivement, Cleaver n'était pas d'accord avec la critique de Baldwin concernant le livre de Norman Mailer. Il trouvait la critique pédante et arrogante. Il s'est senti blessé personnellement de cette critique de Baldwin. Moi, je n'ai pas lu "The White Negro". Mais je pense que ca serait vraiment intéressant de lire les auteurs américains de cette époque. Parce que, vus avec nos yeux du 21ème siècle, ca sera élucidant (on dit comme ca ?).

La lionne

rotko a dit…

Sans avoir lu toutes les nouvelles de "face à l'homme blanc", je serais fortement tenté de défendre celles que j'ai lues et dont "la prochaine fois, le feu" souligne en écho les données autobiographiques.

oui, ce dernier ouvrage nous interroge encore, et très utilement, sur toutes les discriminations. Les analyses judiceuses de Baldwin méritent toute notre attention, et Memmi lui avait fait une belle préface.

http://grain-de-sel.cultureforum.net/litterature-americaine-f2/james-baldwin-t4702.htm#98960

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Rotko,

Je dois avouer que lorsque j'ai vu les résultats de l'élection américaine, le mercredi 5 Novembre
à 5h du matin, j'ai naturellement penser à cet essai de Baldwin et certains aspects prophétiques... Un texte dont l'actualité est indiscutable.

Je prends note de ton lien.
@ bientôt,

natty a dit…

Sérieusement, c'est toujours un régal de lire tes chroniques littéraires ! Ça donne envie. J'ai déjà toute une liste à lie absolument avec bien des nom qui m'étaient totalement inconnu, celui la en fait parti. Merci encore !

ps : Quand tu ecrivais ce billet, pensais tu vraiment qu'Obama allait être président des États Unis ? :)

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Natty,

Pour répondre à ta question, je te dirai non. En début septembre une tendance commençait à se démarquer à cause de la crise financière, mais, je n'ai cru à l'élection de Barack Obama que le matin du 5 Novembre 2008 en attendant son discours à Chicago scellant sa victoire.

Merci pour ton commentaire!

Anonyme a dit…

Bonjour, je voudrais juste remercier l'auteur de cet article. En effet, je suis en seconde et je devais lire ce livre . Grâce à ce "résumé", j'ai compris certaines choses que j'avais manquées . Je vais donc maintenant le relire .

GANGOUEUS a dit…

Ecoutez, si ce "résumé" a pu vous servir, je m'en réjouis. En espérant vous relire par ici, je vous souhaite une bonne année!