mercredi 28 novembre 2007

Jean-Marie ADIAFFI : La carte d'identité



Quoi de plus surprenant que le contrôle d’identité d’un prince sur ses propres terres ? Désopilante, cette scène se déroule en terre agni du temps de l’Afrique coloniale, en Côte d’Ivoire. Mélédouman, le souverain déchu, a perdu sa pièce d’identité et il est sommé par l’autorité coloniale de présenter cette carte d’identité dans un délai de sept jours sous peine de passer de vie à trépas.

L’écrivain ivoirien Jean-Marie Adiaffi se saisit de cet incident pour mener une réflexion sur la mémoire, l’identité, le choc des cultures provoqué par la colonisation. Il introduit le lecteur dans son univers par le biais d’un dialogue étonnant entre le colon et le prince agni. Cet échange a quelque chose d’intemporel, surréaliste et il semble anachronique. Il faut dire que Mélédouman est très peu différent dans son allure des paysans qui l’entoure… Voici un morceau choisi :

" Vous avez vu dans l’histoire l’exemple d’un peuple qui en exploite un autre, d’un peuple qui soumet l’autre par la force, d’un peuple qui opprime un autre peuple et reconnaît les qualités morales, spirituelles, intellectuelles de ce peuple exploité, de ce peuple soumis ? Qui reconnaît l’intelligence inventive, le génie créateur de ce peuple écrasé et avili ? Je n’en vois pas d’exemple. Même les romains dont vous parliez tout à l’heure, tout en adoptant la culture grecque, ne proclamaient pas officiellement sa supériorité sur la leur. Toute exploitation, toute soumission, tout joug doivent être
justifiés pour être acceptés par ceux qui la subissent, par ceux qui en sont victimes "

La recherche de la carte d’identité de Mélédouman devenu aveugle du fait des tortures des miliciens du commandant de zone est réalisée comme une sorte de parcours initiatique suivant les 7 jours sacrés de la semaine agni. Avec l’aide de sa petite fille Ebah Ya. Une recherche de sa carte d’identité. De son identité.

Par le biais des pérégrinations de Mélédouman, Adiaffi questionne les différents acteurs qui ont constitué la voûte du système colonial : le prêtre, l’enseignant, les artistes, l’administrateur, les enfants sur des sujets aussi vaste que le respect de l’autre, la question des langues maternelles méprisées par l’autorité coloniale, les croyances ancestrales, la nature et la " surnature "… La quête de Mélédouman prend des détours qui ne manqueront pas de surprendre le lecteur.
 

La langue de Jean- Marie Adiaffi est passionnante et la trame de son roman tient le lecteur en haleine en lui faisant toucher de nombreux éléments du fantastique africain. Et il lui offre un dénouement à l’image de l’ensemble du texte : déroutant. Un roman incontournable de la littérature francophone d’Afrique subsaharienne.
Que tes ancêtres roitelets fussent souverains du passé et détenteurs de toutes légitimités, ce n’est pas mon problème. Quant à l’avenir, il n’appartient à personne. Pas plus à toi qu’à moi. Je peux tout de même, les choses étant ce qu’elles sont, supposer sans grand risque d’erreur qu’il appartient plus à moi qu’à toi. Quant au présent, soit réaliste, à défaut d’humilité et de sagesse. Regarde les chaînes à tes pieds, les menottes à tes poignets et les gardes autour de toi ; cela doit te suffire pour comprendre que le présent, lui , m’appartient totaltement, absolument, sans partage.

J'ai bien aimé le portrait revanchard mais également affectueux que dresse Alain Mabanckou de l'auteur de la Carte d'identité.

Bonne lecture,


La carte d’identité, Jean-Marie Adiaffi
Editions Hatier, Monde noir 1980
159 pages

Grand Prix Litteraire d'Afrique noire 1981

14 commentaires:

Anonyme a dit…

Vous avez vu dans l’histoire l’exemple d’un peuple qui en exploite un autre, (...) et reconnaît les qualités morales, spirituelles, intellectuelles de ce peuple exploité, de ce peuple soumis ? "

Je ne sais pas.
Ces propos nécessitent réflexion.

Mais je vois que l'auteur, (que je ne connaissais pas. J'ai vraiment du retard, beaucoup de retard à rattraper sur toi Gang) fait une analyse profonde de la relation Dominé/Dominant.

Est ce parce que le dominant a senti la puissance du dominé, sa grandeur intellectuelle et morale, qu'il désire l'asservir, parce qu'au fond de lui, il craint un jour être dominé par cet ennemi qu'il assiège?

On s'interroge.

Bien à toi Gang!

PM

GANGOUEUS a dit…

Salut PEtite Momie,

En te lisant, je me dis en mon for intérieur que la tentative de synthèse que j'ai proposé est bonne.

Oui, Adiaffi explore cette relation dominant/dominé avec des développements qui méritent le détour.

Je relirai sûrement ce livre car il pose de nombreuses questions.

@+
Gangoueus

Anonyme a dit…

Mais cette problématique du dominé/dominant est à mon avis désuet et plus de saison, Gang!

Le vrai problème du continent noir est à l'interieur à présent.

Prends soin de toi.

PM

GANGOUEUS a dit…

Non Petite Momie,

Le mal est toujours là. Et les écrits de Jean Marie Adiaffi sont toujours d'actualité.

Parce que le colonialisme a fait un petit : le néo-colonialisme.

Il se porte très bien et entretient de nombreux satrapes sur le continent africain.

Pointé du doigt la responsabilité des africains sur le marasme économique actuel ne signifie pas oublier l'influence des anciennes puissances coloniales prêtes à continuer le pillage des richesses de ce continent.

Connaissant ton sens critique, je suis surpris que tu penses que les élites se sont complêtement défaits de ce complexe dominant/dominé . Mon expérience des échanges sur le net avec nombres d'entre elles révèle qu'il y a encore du chemin et beaucoup devraient lire ou relire la Carte d'identité de Jean-Marie Adiaffi.

Merci pour ton passage!
@+

Anonyme a dit…

Gangoueus,

Tout ceci est compliqué.
Tu évoques mon sens critique?
C'est vrai qu'autrefois je n'aurais pas tenu le même discours. Mais tu sais, plus avance, plus on réfléchit autrement. J'ai mis beaucoup d'eau dans mon vin depuis.

Le néocolonialisme? il est là certes, comment le nier?

Mais quand je dis que ce rapport de dominants/dominés est désuet aujourd'hui, j'en parle là dans le sens où l'Africain l'utilise comme excuse pour justifier son malheur et je pense que tu me comprends (je connais tes opinions sur l'irresponsabilité des noirs face à leur sort).

Si on essayait un instant d'oublier l'histoire, juste un instant. De se dire "nous sommes un peuple comme les autres, nous pouvons aller de l'avant".
Si les noirs cessaient de trouver des excuses dans leur passé...je crois qu'on aura fait un grand pas.

Oui Dominée toujours. L'Afrique reste dominée aujourd"hui par les grands de ce monde, dans le jeu d'une mondialisation qui ne lui profite nullement. Mais cette réalité au lieu de nous reveiller, ne fait que nous conforter dans notre situation chaotique, hélas, nous nous disons "nous sommes dominés, que faire?"
Que faire? Mais il ya plein de choses à faire.

Bise à toi.


PM

Anonyme a dit…

PM,

Entièrement d'accord avec toi sur ce discours de la responsabilité...

La Chêne.

Anonyme a dit…

Bjr la chêne,
Merci de m'approuver.


Bon Gangoueus, ça commence à bien faire, tu désertes comme ça? lol!

J'espère que tu vas bien malgré tout.

Prends soin de toi.

Et que ton Dieu, te bénisse.

PM

GANGOUEUS a dit…

Si on essayait un instant d'oublier l'histoire, juste un instant. De se dire "nous sommes un peuple comme les autres, nous pouvons aller de l'avant".
Si les noirs cessaient de trouver des excuses dans leur passé...je crois qu'on aura fait un grand pas.


Justement, les autres peuples ont une identité. Qu'ils entretiennent, qu'ils chérissent. Prenons les japonais par exemple. Je suis toujours assez surpris par le geste de l'écrivain Yukio Mishima qui mis terme à ses jours de manière spectaculaire, se suicidant tout en suivant le rituel seppuku des samouraïs. Pourtant, ses nombreux ouvrages sont marqués par une influence occidentale. Une question d'identité apparemment.

Ici Jean-Marie Adiaffi questionne l'intellectuel africain en lui rappelant que sa place est dans son peuple, avec son peuple. Pour mieux questionner son identité, pour mieux la modeler. On peut ne pas être d'accord. Mais ce point de vue est intéressant.

L'intellectuel est incarné dans la personne de Mélédouman ce prince agni qui a acquis l'instruction occidental mais qui la confronte à la réalité de sa terre au risque que de se noyer dans un marécage d'imondices...

Désolé de t'avoir laissé en plan...

Djé a dit…

Etant plus visuel que littéraire, c'est exactement le genre de scénar que j'affectionne au ciné. tu m'as convaincu de le commander, en plus pour un ivo c'est un peu grave de n'avoir rien lu de lui.

merci pour le lien chez Alain Mabanckou, j'ai passé un agréable moment

GANGOUEUS a dit…

Cher Djé,

Je pense très sincèrement que tu ne seras pas déçu par ce roman original et au message extrêmement percutant.

A lire et à faire lire.

Gangoueus

Djé a dit…

"l'Occident et sa misère spirituelle, le tiers monde et sa misère matérielle..." dixit AKH

Tu avais raison cher Gang,
un roman facile et rapide à lire, bien que j'ai pris mon temps. Tous les matins dans mon tram-direction-boulot, c'est avec grande excitation que je plongeais dans cette société ivoirienne de l'époque coloniale que je connais finalement que par bribes. Ce récit offre une belle peinture de la Côte d'Ivoire et certainement de l'Afrique noire d'avant les indépendances. J'ai particulièrement apprécié cette façon simple et puissante de mettre en lumière ce "choc des civilisations". Le style est agréable, parfois un peu trop descriptif à mon goût mais avec du recul c'est essentiel pour imposer cet environnement embrumé qui caractérisait ces sociétés. J'ai aussi été profondément marqué par ce dialogue de sourd (imposé par l'occupant) entre ces deux mondes...on prend alors toute la mesure des effets salutaires que pourraient apporter un peu plus de dialogue et de respect de l'autre.

En définitive un bouquin très utile.

Merci Mr Gang

Ps : j'ai débuté "bagraines", truc de ouf...je t'en recauserai dès que j'ai fini.

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Djé,

Merci de nous faire partager tes impressions après lecture.

Je pense que ce livre gagnerait à sortir des méandres de l'oubli...

@ bientôt,

Ayyahh a dit…

Comme Djé, je suis ivoirienne et je n'avais jamais lu Adiaffi et après le tour sur le site de Mabancko je suis bien contente de pas avoir été à la place de la dame du métro, parce que moi je ne suis pas métisse et je n'aurais pas eu l'once d'une excuse!
Mais bon là c'est réglé, je l'ai lu et ce fut très instructif.
Merci Gangoueus.

GANGOUEUS a dit…

A Ayyah,

Merci pour ton passage. J'espère que tu as apprécié cette longue reflexion d'Adiaffi sur l'identité.

@ bientôt,