mercredi 3 octobre 2007

Mariama Bâ : Une si longue lettre

Allez savoir pourquoi certains romans nous touchent plus que d'autres. Les pistes sont nombreuses : le talent de l'auteur, la construction de son oeuvre, le sujet abordé, l'identification à un personnage, le contexte de la lecture, la sincérité, la rage, l'humour, la capacité à se projeter positivement vers l'avenir, etc. La liste n'est pas exhaustive. Je vous encourage d'ailleurs à la complêter.

Dans Une si longue lettre de la romancière sénégalaise Mariama Bâ, il y a d'abord une identification à un personnage central de mon existence qui a capté mon attention. Partielle bien entendu, car le contexte congolais est quelque peu différent. Ensuite, la qualité de l'écriture, le courage et la lucidité de Mariama Bâ dans son analyse de la société urbaine de son pays. Elle met le doigt sur la souffrance trop souvent tûe de nombreuses femmes africaines écrasées par le diktat de traditions patriarcales. En 1979, elle questionne la polygamie, les castes. Elle souhaite une émancipation que l'on pourrait qualifier de "raisonnée" de la femme sénégalaise. Sans sombrer dans un discours féministe aux accents occidentaux, elle relate ainsi l'histoire de deux femmes par le biais de la correspondance de Ramatoulaye à son amie d'enfance Aïssatou. Durant la période de deuil qui suit le décès de Modou Fall son mari, Ramatoulaye se remémore la constitution et l'évolution de leurs différents couples, l'influence des familles, la question des castes, la trahison ou la lacheté de leurs hommes, les choix réalisés face à la polygamie imposée malgré l'idéal de départ. Elle dresse également le portrait de plusieurs femmes allant de la belle-mère d'Aïssatou, gardienne du sang noble de sa famille, à la mère de sa jeune co-épouse qui pousse sa jeune fille et amie de Daba, dans les bras du vieux Modou Fall ... Femmes, tantôt bourreaux et surtout victimes de l'histoire et du présent.

C'est surtout l'histoire d'une amitié qui me rappelle celle des deux héroïnes du roman Sula de Toni Morrison entre Nel et Sula si je me souviens bien.

Il semble trop complexe à une femme d'expliquer à un homme le poids, la violence, l'abandon que prend la forme d'une polygamie dans les grandes villes africaines sous le joug d'un matérialisme chaque jour plus conquérant et d'un égoïsme masculin triomphant.

Une femme parle donc à une femme.
Très belle lettre africaine.

A bon entendeur salut!

Une si longue lettre, Mariama Bâ
Edition de poche du Serpent à Plumes, 165 pages
1ère Parution 1979, NEA Sénégal
Voir également un article de Grioo.com




21 commentaires:

p/m a dit…

Charmée par la présentation de l'ouvrage! vous faites un bon critique littéraire.

Me permettriez-vous de mettre un lien de votre blog dans le mien?

GANGOUEUS a dit…

Merci.

Vous pouvez effectivement mettre ce lien.

Donnez moi le nom de votre blog afin que je puisse également le visiter.

Cordialement,
Gangoueus

Anonyme a dit…

Je vous donnerais le lien en message privé sur CP!
Mais je vous préviens, c'est un blog morbide, rien de littéraie ou de poétique.

Prenez soin de vous.

PM!

GANGOUEUS a dit…

Pas de soucis !
@+

Gangoueus

Anonyme a dit…

Voilà tout simplement www.petitemomie.overblog.com

comme promis votre blog figure parmi mes favoris et je l'ai intitulé: le blog d'un amoureux des livres.

pm!

GANGOUEUS a dit…

Peut-on se tutoyer, ce sera disons plus cool :o)

Merci pour le lien. Je visite actuellement ton blog. Tes sujets sont touchants et la poésie qui les porte, bouleversante.

J'aurai l'occasion de m'y exprimer.
Puis-je insérer ton lien?

@+

Anonyme a dit…

Rire!
Bien sûr que l'on peut se tutoyer.
Nous nous faisions autrefois la guerre chez Mabanckou, te souviens-tu?

Merci pour ton passage sur mon blog et pour le commentaire laissé.

à bientôt.
PM!

GANGOUEUS a dit…

Bien sur, mais comme tu peux le constater, je ne suis pas aussi macho que ça ;o)

Disons que la provocation peut faire avancer le débat. Il y a cependant certains points de vue que je ne renie point... Lesquels? Je ne sais plus.

Puis-je mettre ton lien?
@ bientôt

Anonyme a dit…

Oui tu peux mettre mon lien!

La provocation fait avancer le débat, c'est vrai et la contradiction l'enrichit.

Pm!

Jo Ann v., a writer on the D-List a dit…

C'était un de mes coups de coeur de 2006 (je crois) ! Poignant.

Anonyme a dit…

mais d'autre personne veulent postés leurs coms aussi svp de quoi vous parliez puis-je moi aussi visité ce blog evidemment celà depent de vous

GANGOUEUS a dit…

Vous pouvez intervenir si vous le souhaiter. Je vous demanderais juste de signer vos commentaires.

@ bientôt,

natty a dit…

"au quarantième jour, je lui avais dèjà tout pardonné..."
C'est la phrase à laquelle je pense dès qu'on parle du roman. aaaaah Mariama BA ! sa plume était juste incroyable. Et dans ce cas précis, il n y a pas effectivement que la plume qui nous fais apprécier ce roman. l ' histoire, le sujet... C'est touchant
Merci GANGOUEUS !
ps Je suppose qu'il y a aussi un billet sur "le chant écarlate". J'ai encore tant de chose à lire sur ce blog que j'en deviens folle :)

GANGOUEUS a dit…

@ Natty,

Oui, il y a plus que la plume qui emporte le lecteur dans cette lecture. Cette correspondance entre deux femmes aux destinées similaires, mais finalement aux réactions et aux choix si différents est tout simplement passionnante.

Je te confierais que ce roman bat sur ce blog des records d'audience par rapport à d'autres ouvrages commentés en ces lieux. Ce n'est pourtant pas le seul classique que j'ai présenté. C'est un mystère que j'aimerais élucider.

Je n'ai pas lu Le chant écarlate, mais c'est un peu comme Le revenant d'Aminata Sow Fall... Je ne sais pas où trouver ces deux romans.

natty a dit…

Ah bon ? CE post bat le record ? je n'imaginais pas; Good ! :)

Tu vis ou si ce n'est pas indiscret ? CA m'etonne que tu ne puisse te procurer ces romans...
Écoutes si tu veux bien me mailler ton Adresse postale, je te les enverrai avec plaisir...

Ndack a dit…

J'ai lu deux fois ce roman, à deux époques différentes et je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours ensuite un sentiment désagréable de révolte. Après de nombreuses recherches sur le statut de la femme africaine dans l'Histoire, j'ai compris que nos sociétés sédentaires étant à la base de type matriarcale, il y avait dans ce système patriarcal récent une contradiction avec d'autres valeurs qui nous sont transmises à nous femmes africaines - car paradoxalement à ce système, nous avons énormément de pouvoir. Raison pour laquelle il est plus prudent de nous mettre devant le fait accompli (c'est après le mariage d'avec la seconde épouse que l'on prévient la première). Je pense que ma révolte est celle de Ramatoulaye, mais amplifiée par le fait que je suis d'une génération plus jeune qui revendique non pas la disparition de la polygamie - il y a des femmes qui s'en complaisent car elles ont mille activités qui font qu'elles sont bien contentes que d'autres femmes s'occupent plusieurs fois dans la semaine de leur mari pendant qu'elles vaquent à leurs affaires... - mais qui revendique la possibilité de choisir. C'est en ce sens que j'ai plutôt apprécié Riwan ou le chemin de sable, le roman de Ken Bugul. Dans ce roman, la narratrice a CHOISI ce mariage polygame (même si les autres femmes n'avaient pas eu de choix à faire), une perspective très originale car ce choix n'en fait pas moins une féministe. Car le féminisme c'est surtout cela pour moi: avoir le choix - par exemple, celui d'être mère au foyer à plein temps tout en étant bardée de diplômes, simplement parce qu'on est casanier, on aime les enfants, et on peut se payer le luxe de ne pas gagner soi-même de l'argent. Ou à l'inverse avoir le choix de se concentrer sur sa carrière si on le souhaite et d'avoir des enfants plus tard et pas beaucoup. Mais tout ceci sans juger de ce qui devrait être, car chaque femme est unique.

Anonyme a dit…

Excellent commentaire. J'ai été moi aussi bouleversé par la force, le talent des mots d'Une si longue lettre

GANGOUEUS a dit…

@ Natty,

J'habite en Ile de France. Vu que Le revenant est produit par un éditeur sénégalais (NEAS je crois), il n'est pas facile à trouver sur les sites courants...

@ Ndack,

Je me rends compte que j'ai laissé ce commentaire passionnant sans réponse. Je partage partiellement ton analyse. Elle a la sincérité d'exprimer le fait que certaines femmes trouvent leur compte dans ce système, mais ce qui importe véritablement c'est d'avoir la possibilité de choisir son mode de vie. Je ne peux m'empêcher de penser que le non-conformisme de Ken Bugul l'ait conduite à exprimer une autre voix quelque peu dissonante de celle de Mariama Bâ.

Le pouvoir matriarcal ne me paraît pas évident à la lecture de Mariama Bâ et encore moins de Ken Bugul.

Une question : Parles-tu de la révolte d'Aïssatou? Parce que le souvenir que j'ai de ce texte Ramatoulaye ne réagit pas à ce qu'elle subit... Elle le narre...
J'ai personnellement interprété l'attitude de Modou en épousant sa deuxième femme à l'insu de Ramatoulaye comme un acte de lâcheté. La difficulté de l'homme lettré, de l'ancien étudiant d'affronter son ancienne complice pour lui exprimer sa capitulation devant un système de valeurs.

Anonyme a dit…

J’ai aussi apprécié la lecture de ce livre de Mariama Bâ. Comme vous le soulignez, je trouve que la bonne idée est de l’avoir présenté sous la forme d’une correspondance avec son amie d’enfance. Ceci permet une réflexion posée, intime, en douceur sur les différents évènements difficiles que traversent Ramatoulaye qui n’hésite pas alors à parler aussi de ses propres faiblesses et contradictions. L’auteur évite ainsi une opposition frontale avec les hommes mais conserve la possibilité d'échanges dans la mesure où son amie Aïssatou réagit plus radicalement qu'elle face aux problèmes liés au système patriarcal.
Cependant, je ne vois pas vraiment en quoi l’auteur « prône une émancipation plus « raisonnée » de la femme sénégalaise » dans la mesure où Ramatoulaye acceptant le 2ème mariage de son époux ne s’en porte vraiment pas mieux finalement. Si vous me le permettez, je trouve par ailleurs un peu dommage que vous opposiez "une émancipation raisonnée" avec "un discours féministe aux accents occidentaux". Aïe! vous touchez là un sujet délicat.
Anne

GANGOUEUS a dit…

Chère Anne,
Vous avez raison de faire cette remarque. Le fait d’écrire cette si longue lettre s’inscrit dans la démarche que j’évoque. Cette mise en scène entre deux amies, l’une résignée au diktat d’une tradition patriarcale et l’autre qui refuse cette situation et s’en affranchit constitue une piste de réflexion intéressante. L’émancipation d’Aïssatou me paraît essentielle. J’use du qualificatif « raisonnée » parce que Mariama Bâ ne porte pas une attaque frontale sur la polygamie. Elle rassure ces hommes en maintenant Rama comme nombreuses femmes sénégalaises dans sa condition. D’ailleurs, une de ces interviews que j’ai pu lire sur le web révèle une réelle pondération sur ces questions traditionnelles. Il n’empêche que ce roman est des plus beaux pamphlets féministes de la littérature africaine.

Concernant l’opposition d’une émancipation raisonnée avec un discours féministe aux accents occidentaux, il est important de se rappeler les conditions de la rencontre de Rama avec Modou sur les bancs de l’école. Si mon souvenir est bon, ce contexte est très important dans leur rencontre et quelque part, elle fait écho à l’influence occidentale qu’est censé apporter le savoir scolaire et universitaire. Parce que Rama et Modou se sont rencontrés dans ce contexte, elle ne s’attend pas à ce que ce dernier soit rattrapé par sa culture. Elle aurait pu donc réagir violemment à ce qui peut paraître comme une trahison d’un certain point de vue. Ce n’est pas une critique que j’adresse à l’endroit du féminisme occidental. D’ailleurs, c’est cette sagesse de Mariama Bâ qui explique pour moi le fait que son roman ne passe pas de mode dans son pays.

J'espère que mon propos et plus explicite.

Bien à vous,

Anonyme a dit…

Oui effectivement je comprends mieux votre propos.
J'ai aussi trouvé vos échanges avec Ndack très intéressants. Je n'ai pas lu Ken Bugul et ne peux donc en parler mais vous dites plus généralement que l'essentiel pour une femme est de pouvoir "choisir son mode de vie". Je suis d'accord mais le problème est que les valeurs du système patriarcal sont tellement ancrées dans nos sociétés et aussi dans notre inconscient qu'il est difficile de dire à coup sûr qu'un choix de vie correspond à une véritable décision personnelle de la femme, qu'elle décide vraiment ce qui est bon pour elle.
Anne