samedi 14 juillet 2007

PATRICE NGANANG : Temps de chien





Est-ce qu’un grand est un petit ?

Mboudjak est un chien, Massa Yo son maître.
Suite à la décompression de son fonctionnaire de maître (entendez par là son licenciement), Mboudjak observe la déchéance de son maître, la perte de ses propres privilèges de chien soigné. Les journées sont désormais faites d’insultes et de coup de semelle de la part du maître, de tentative de canicide de Soumi le fils de Massa Yo qui voit d’un mauvais œil la petite portion de bouffe qu’il doit laisser au chien ou encore les quolibets des chiens errants du quartier à l’endroit de la star « canine » déchue.

Quand son maître se « relance » en montant un bar nommé « Le Client est Roi », notre chien humaniste prend le parti d’observer la communauté des clients de son maître, leurs histoires et les anecdotes croustillantes dont raffolent ou sont le théâtre les débits de boisson en Afrique. Le bar est le thermomètre de ce que Nganang nomme les sous-quartiers où le kongossa (la rumeur, la voix de la rue des quartiers populaires) règne sans partage.

Dans un premier temps, j’ai personnellement été heurté par l’idée que le narrateur fut un chien. La littérature donne lieu souvent à quelques artifices de la part des auteurs. Mais tout de même ! Mon désarroi n’a pas été long, l’humour de Mboudjak est comme on dit aujourd’hui, trop !
Pour le plaisir, Mboudjak chien philosophe, explique comment il s'est accommodé l’idée d’être traité de … chien par son maître.




« Avec l’âge, je me suis habitué à ce nom dégradant dont les hommes me désignent. Pour tout dire je m’y suis vraiment habitué depuis le jour où mon maître, Massa Yo, me mena chez un vétérinaire pour me soigner.
- Monsieur le vétérinaire avait-il déploré, mon chien est malade. Quand je l’appelle, il saute sur moi et essaie de mordre
Le vétérinaire n’avait rien demandé d’autre. Il avait dit une ou deux phrases dont je n’entendis que le mot « rage », et avait sorti une longue aiguille noire. Ce jour-là j’avais compris qu’il fallait répondre à mon nom pour survivre. J’avais secoué ma queue, abaissé mes oreilles, fermé mes yeux et étiré mon dos. Je m’étais même dressé sur mes pattes arrière et m’étais mis à danser. Le vétérinaire avait suspendu son aiguille, étonné, et m’avait caressé la tête et le dos. Puis il avait ri, amusé de mon théâtre »


Je me suis donc infiltré dans ce bar avec les yeux d’un témoin insoupçonnable pour écouter les malheurs et les joies de cette Afrique qui boit pour oublier ou faire avec sa misère. Entre le burlesque et le drame, Nganang fait progressivement monter le ton – un peu comme Spike Lee dans la mise en scène de Do the right thing – et face à un discours fataliste récurrent il fait poindre un discours désignant des responsables à la souffrance des sous-quartiers.

Non, un grand n’est pas un petit !
A consommer sans modération,
Gangoueus




Edition du Serpent à plumes
1ère parution en 2001, 366 pages
Grand Prix de l'Afrique Noire 2003
Prix Marguerite Yourcenar 2001

2 commentaires:

Françoise a dit…

merci bien pour ce conseil de lecture cher Gangoueus, ce livre est géant ! ou comment écrire un texte engagé et sérieux sur un ton humoristique ! j'ai tout aimé, le fond comme la forme, et pourtant je n'aime vraiment pas les chiens moi !la réalité de la vie populaire au Cameroun n'a hélas pas changé depuis ...me semble t-il ! ce roman entre dans la modeste tête de liste de mes lectures d'une manière fracassante et aussi troublante .

GANGOUEUS a dit…

Bonjour Françoise,

Je relis cet article et je réalise qu'il n'est pas à la hauteur du roman phare de l'oeuvre de Patrice Nganang. Je me rattraperai.

Ce roman est tout simplement énorme, génial, drôle et profondément proche de la réalité des gens des sous-quartiers de ces pays. Je te conseille également L'invention du beau regard. En termes de cruauté et de drôlerie, je ne sais pas si on peut faire mieux. Surtout pour le dernier conte. Nganang a la particularité d'aimer passionnément les personnages qu'il met en scène. Son oeuvre littéraire singulière interroge beaucoup plus que ses pamphlets politiques. Mais je comprends son désir de bousculer les choses dans son pays, le Cameroun.