mardi 15 avril 2014

Edith Serotte : Les fourmis rouges




Vingt quatre heures de la vie d’une femme. Stefan Zweig a peut être influencé ce magnifique roman d’Edith Serotte intitulé Les fourmis rouges. Juste sur le défilé sur une journée d’un monologue de Marie-Claudine. On est à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. La narratrice commence sa journée et se questionne sur les raisons qui font qu’elle se retrouve là, sur cette île. Elle a suivi l’homme qu’elle aime. Basés initialement à Montréal où ils se sont rencontrés dans un foyer d’aide, ce couple était parfaitement intégré dans la société québécoise, appartenant à la petite bourgeoisie canadienne, jusqu’à ce qu’Arnaud perde son emploi.

« Et, un soir où ses doigts dessinaient des mots d’amour sur ma peau nue, je devins Mélie. Il  susurra ce prénom à mes oreilles d’abord, à mes seins lourds ensuite puis plus bas, sous mon ventre. Arnaud me trouvait une proche parenté avec cette diablesse. Je suis Marie-Claudine, mais parfois, je suis Mélie. »

p.15, éd. Présence Africaine

La nostalgie, le blues de ce guadeloupéen appartenant à une grande famille d’entrepreneurs antillais nous sont restitués par Edith Serotte avec cette fameuse stratégie de repli qu’Arnaud pense posséder sur son île natale. Marie-Claudine accepte de le suivre, mais de nationalité haïtienne, elle n’a pas le titre de séjour lui permettant de reproduire le modèle d’organisation qui fondait leur couple au Québec. Condamnée à attendre chaque soir le retour de son compagnon qui « nage » dans sa terre natale comme un poisson dans l’eau, Marie-Claudine ne cesse de broyer du noir et sur le balcon de sa demeure coquette elle observe la grande ville guadeloupéenne, ses nymphettes aux multiples pigments, ses marginaux, ses étrangers. Elle se remémore Montréal, le chambardement du départ, ses causes. L’accueil singulier de la famille d’Arnaud. Une famille aisée, à l’abri du besoin, qui derrière ses loups cachent de secrètes violences. Elle regarde surtout Arnaud qui lui échappe.

Par un procédé de narration captivant, Edith Serotte nous introduit dans le monologue de l’Haïtienne, les questions de Marie Claudine. Interrogations sur ce qui peut s’apparenter à un exil, sur le sens du couple, sur l’amour, sur les violences au sein d’une famille ou d’une société. Elle questionne le corps, un peu moins violemment que Fabienne Kanor dans son fameux Anticorps (Ed. Gallimard, 2010). Je note cette thématique forte pour certaines auteures antillaises. Le derme ne peut pas ne pas être présent dans un roman antillais caribéen. En témoigne le titre  Les fourmis rouges, mais je ne vous en dirai pas plus. La question haïtienne dans les Antilles françaises est également traitée, faisant écho aux maux décrits par Frankito dans son remarquable L’homme pas Dieu (Ed. Ecriture, 2012).

« Moi qui me targue d’être multilingue, j’en viens à me demander s’il n’existe pas autant de grammaires que de familles. Car après tout, mon créole est tout aussi légitime que le sien ! C’est une parcelle de mon histoire, celle que l’on a bien voulu me léguer…Pourquoi refuser cet héritage ? C’est une langue bosselée par l’errance. L’exil est un radeau auquel des millions d’autres s’accrochent. Mais cette planche est friable. Aussi plus on approche des Rives de la Terre première, moins elle fait sens. Voilà comment on passe du statut d'origine haïtienne à d'imitation haïtienne, une contrefaçon grossière.»

p.57-58, éd. Présence Africaine


J’ai aimé la délicatesse de l'écriture, la construction de ce roman par association d’idées illustrant les errements du personnage central et par l’issue qui a le mérite de surprendre et qui, selon moi a été bien amenée. Un roman sur l’amour, cet inconnu dont on questionne toujours les parts d’ombre.

Edition Présence Africaine, 126 pages, première parution en 2013

samedi 12 avril 2014

Notes sur le Salon du livre de Paris 2014 (Suite)


Je poursuis le partage de ces notes.

Episode 5
Dimanche, je ne pouvais arriver au salon du livre avant 12h30. Tant mieux, la possibilité de retrouver mes amis des Palabres autour des Arts me réjouissait. Le sujet était intéressant : L’adultère en littérature africaine. Les romans des auteures Gisèle Pineau, Doris Kelanou, Mariama Bâ, Bolya Baenga et une visio-conférence avec la romancière Ken Bugul pour son premier roman Aller-retour publié chez le nouveau éditeur dakarois Athéna. Pour papoter avec Joss Doszen, les chroniqueuses Ralphanie Mwana Kongo, Grace Poliwa et Françoise Hervé. De cette passionnante palabre, il faut retenir deux romans : Le chant écarlate de Mariama Bâ (normal, ce texte est magnifique, étonnant) et Cent poussières de vies de Gisèle Pineau. La guadeloupéenne fait à chaque fois consensus positif aux Palabres. Résolution : Chair piment devra être lu avant le mois de juin. Petit regret, la visio conférence avec Ken Bugul n’a pas marché.


Episode 6
13h30, la table ronde doit commencer. Tous les auteurs ne sont pas installés, ce temps mort faisant fondre le public.  Le sujet tourne sur l’écriture de premiers romans. Edith Serotte (Les fourmis rouges, éd. Présence Africaine), Marius Nguié (Un yankee à Gamboma, Alma-éditeur), Laure Kutika (A chacun ses états d’âme, éd. Edilivres) et Papy Mbwitty du projet littéraire à 6 mains sur Africultures : Le moziki littéraire avec Nasser « Fiston » Mwanza et Marie-Louise « Bibiche » Mumbu. Il y a un réel plaisir à animer une telle rencontre. On s’attend forcément à être surpris. Le terme « Primo-romancier » n’est toutefois pas exact. Seule Edith Serotte est une primo-romancière. Et quel roman. Présence Africaine continue de produire une littérature exigeante et très classique. Edith Serotte nous plonge dans Pointe-à-Pitre que son personnage narre avec délicatesse et douleur. L’occasion pour moi d’évoquer une influence haïtienne dans le style de l’écrivaine. Sur les influences, difficile de ne pas en faire cas, quand on lit le très original Un Yankee à Gamboma de Marius Nguié. Ici, les références à Mabanckou, Dongala ou Lopes sont identifiables, même si l’auteur semble s’en défendre. Que dire du roman de la cinéaste congolaise Laura Kutika ? Etrange rétrospective d’une femme singulière de 60 ans sur l’histoire de son immigration en France à l’âge de 15 ans… Beaucoup d'humour et de joie de vivre et en même temps beaucoup de souffrance.
Doit on parler de nouvelles écritures? Mon avis est plutôt réservé. Chaque auteur s'inscrit dans une tradition littéraire. Le classicisme haïtien pour la guyanaise. L'irrévérence congolaise à l'égard de l'écriture et de la langue usitée.

Jean-Marc Rosier, Sunjata, Rodney Saint-Eloi, Anaïs Heluin et Insa Sané
Episode 7

14h30, c’est assurément la rencontre littéraire la plus musclée que j’ai eu le plaisir de suivre, après avoir fait le point avec les intervenants de la table ronde précédente. Virile, musclé, sportive, à la limite de la caricature quand on voit l’Antillais Jean-Marc Rosier, le Montpelliérain manding Sunjata, le slammeur de Sarcelles Insa Sané. A côté de l’éditeur Haïtien Rodney St-Eloi, la critique et essayiste Anaïs Heluin pouvait se sentir bien entourée. La rencontre tournait autour de l’anthologie sur le désir dirigée par Léonora Miano qui a associé neuf hommes de sa génération, triés sur le volet littéraire et physique. Oui, c’est notre génération qui s’exprime et il faut croire que la romancière primée veut poursuivre le dialogue entrepris au sein des diasporas africaines : sur la traite, sur les afropéennes.  La cohérence de la démarche intellectuelle camerounaise est manifeste. Il semble évident que des femmes, de notre génération, répondront aux mots de ces premières nuits contées par des hommes bien faits et désirable, pour parler de la lutte des corps et de leur embrasement si « productif ». Les lectures faites ont été de véritables invitations à la découverte, d’autant que ces mecs ont les mots à fleur de peau. Anaïs Heluin a dû avoir une bonne illustration du match amoureux bref et instable, elle qui a écrit un magnifique essai que je décortique actuellement : Littérature et désir dans le monde afro-caribéen. Soyez certains que vous aurez sur ce blog dans les semaines à venir, le commentaire de ces deux ouvrages.

Episode 8

Lundi matin. Table ronde sur le thème d’édition numérique, une alternative pour une meilleure la littérature africaine. 10h du matin. Mauvais choix au niveau de l’itinéraire à prendre pour me rendre au Salon du Livre. On est en début de semaine. Le Tramway fonctionne superbement bien. Il est blindé. Une réussite. Mais j’arrive à l’entrée du salon à 10h. Lundi matin. Table ronde sur le thème d’édition numérique, une alternative pour une meilleure la littérature africaine. 10h du matin. Mauvais choix au niveau de l’itinéraire à prendre pour me rendre au Salon du Livre. On est en début de semaine. Le Tramway fonctionne superbement bien. Il est blindé. Une réussite. Mais j’arrive à l’entrée du salon à 10h. Matinée des professionnels. Mince alors! Quinze minutes de perdues, irrattrapables. Je ne retrouve pas le fichier avec les statistiques sur lesquels j'ai cravaché à la BNF. Un état des lieux du monde de l'édition numérique, des données chiffrées sur le rapport des écrivains à ce nouveau mode de diffusion de la fiction. Justement, Evelyne Mankou auteure congolaise aborde son expérience dans le domaine en soulignant la souplesse de ce mode d'édition. Plus souple, moins contraignant. Le travail d’édition est-il seulement fait ? Il est certain pour la publication à compte d’auteurs, certaines formules peuvent être intéressantes. Quoique. Patrick Louart pour sa part offre sur le nouveau site qu’il a créé un accès différent à la fiction. Les éditions NUO proposent une plateforme en ligne où les manuscrits peuvent déposer, évaluer par un comité de lecture constitué d’internautes passionnés de littérature et un accès original à l’œuvre avec des temps de lecture tarifés. Selon les souhaits de l’auteur, l’œuvre peut être découpée en feuilleton, remettant de manière originale. La question du filtre des œuvres et du véritable travail d’édition a le mérite d’être posé en soulignant qu’un algorithme ne saurait résoudre les questions de structure et d’originalité.  L’édition numérique a toutefois des réponses à la logistique, la diffusion, elle met fin à la distribution et elle propose des nouveaux supports de lecture. Est-on cependant en droit de penser que la littérature francophone par ces nouveaux modèles de sélection et de diffusion de la fiction africaine ?

Un autre point intéressant de cette rencontre est la question de la sécurité des données. Les déboires de l’industrie du disque a mis les opérateurs de l’édition sur le qui-vive. En cela, le point de vue de Lamine Sarr, jeune et ambitieux directeur des Nouvelles Editions Numériques Africaines a été très révélateur des enjeux et des tensions observés par les acteurs de l’édition locale africaine qui voient arriver ces intrépides opérateurs sans savoir à quelle sauce, ils vont être dégustés. Rappelons que les éditions NENA basées à Dakar ont l’originalité d’offrir un service, unique dans l'espace francophone, de numérisation des fonds éditoriaux. L’argument classique soutenu par les éditeurs locaux et « justifiant » leur méfiance est celui de la sécurité de fichiers. Est-elle seulement justifiée d’un point de vue économique ? Ces maisons d’édition qui détiennent des trésors  de la littérature et qui n’ont jamais résolu la circulation et la distribution de ces œuvres ont pourtant par le biais de la numérisation, une opportunité énorme. Peut-être que la méfiance est renforcée par, il faut le dire, la peu de confiance que l’africain porte à ses élites. Peu importe, les NENA devront apporter des gages sérieux, des talents en force de vente pour démontrer le bénéfice d’une telle collaboration. 

On pourrait en dire plus. Mais, pour le passionné de littérature des Afriques, l’objet de ces deux billets est de montrer tout l’intérêt de cette présence Africaine au Salon du Livre. Pourvu que ça dure.

Salon du livre de Paris 2014 : Tables rondes au Stand des auteurs et livres du Bassin du Congo

J’apprécie le salon du livre de Paris. Cette immense foire internationale où le monde littéraire francophone se retrouve autour des acteurs du livre. Les auteurs et leurs éditeurs. J’apprécie ce moment. Même si mes motifs sont principalement techniques. Quand on anime des rencontres littéraires, ce lieu où l’on rencontre des auteurs de venus des quatre coins de l’horizon est une opportunité énorme et un accélérateur de procédures. 

Le plus grand plaisir du lecteur, le vrai, est de flâner de stand en stand. S’arrêter parfois sur un stand désert, d’y voir un auteur confronté à une solitude qu’il connait trop bien. Celle du créateur. Regardant défiler ces parigots et ces provinciaux chauffés à blanc pour courir après une dédicace d’un auteur médiatisé, attendre trente minutes comme dans le cas d’une animation de Disneyland. Alors que le romancier solitaire soupire après la vanité de ce spectacle ou mieux, maudit les dieux de ne pas lui avoir donné le privilège de défendre son livre chez François Busnuel.

L’édition 2014 m’a laissée moins le temps à ces rencontres improvisées. Trois tables rondes à animer, mine de rien, ça vous met la pression. Après tout, on est au Vatican du livre et, on n’a pas vraiment droit à l’erreur. J’ai donc erré le plus souvent autour du Stand des Auteurs et livres du Bassin du Congo. Lieu du livre africain encore une fois cette année, il n’a pas dérogé à ses bonnes habitudes, avec des tables rondes tous les jours et à toutes les heures. Des rencontres très diverses, mais chaque fois passionnantes. J’évoquerai ici quelques une de ces tables rondes où le plus souvent j’ai saisi un moment, une parole pertinente ou lourde de sens.



Episode 1
Je suis à la bourre. Et je dois récupérer des bouquins. Ralphanie Mwana Kongo anime une rencontre sur l’écriture au féminin. Pourquoi écrit-on quand on est une femme ? Quel a été l’élément déclencheur de cette prise de parole. Y-a-t-il des thématiques spécifiques quand on est romancière ? Voilà quelques une des questions auxquelles, la gabonaise Nadia Origo (éditrice et romancière), la comorienne Touhfat Mouhtare et les congolaises Liss Kihindou et Adèle Caby Livannah. Echange rondement mené et très instructif sur le combat même pour la prise de parole de femmes d’Afrique centrale.

Portion d’épisode 2

Alors que je m’apprête à filer avec les bouquins je dois avoir lu pour une rencontre dans deux jours, je m’attarde sur une rencontre littéraire regroupant trois auteurs venus du Congo Brazzaville. La rencontre a été animée par le romancier et sociologue Jean-Aimé Dibakana. En animateur de rencontres littéraires en Ile de France, je dois avouer que cet échange a confirmé l’idée de la fonction de l’écrivain en Afrique centrale. Naturellement, on ne dressera pas de généralité.   Mais je n’ai pu m’empêcher de sourire quand Pierre Ntsémou avec aplomb a affirmé sa vision quasi-messianique de l’écrivain, guide et moralisateur de consciences. Amusé, parce que ce type de posture indique une réalité : une assignation à guider, à éclairer qui est donné par le « lectorat » et dans lequel, cet auteur commet l’erreur de sauter pieds joints avec allant. Cette posture me rappelle combien nombre d’auteurs de la diaspora tente avec plus ou moins de succès de se défaire, un peu comme tenter se débarrasser d’une lèpre insidieuse et rongeuse. Une autre affirmation qui méritait d’être souligné est l’idée qu’on écrit librement quand on est au Congo. Assertion suivie d’une malheureuse contradiction quand un auteur souligne l’autocensure que pose l’écrivain brazzavillois ou ponténégrin. Goguenard, que dois-je penser ? Quelle est la nature de cette autocensure ? Jusqu’où se pose le curseur ? On se représente le mérite d’une prise de parole sous les tropiques quand on sait la difficulté, en plus, de l’individu dans une tour d’ivoire pour écrire.  En finissant ce commentaire, je réalise que cette table ronde méritait bien mon achat de livres de chaque auteur en position…


Episode 3
Le samedi, quand j’arrive assez tôt en repérage su Stand des auteurs et livres du Bassin du Congo, deux grandes plumes échangent avec entrain autour de leurs romans. La romancière française Marie Darrieussecq pour « Il faut beaucoup d’aimer les hommes » et le poète tchadien Nimrod pour « Balcon sur l’Algérois ». L’échange est dense. Valérie Marin La Meslée anime avec beaucoup d’efficacité cette rencontre sur le thème du couple mixte. Pour vous faire une idée du roman de Nimrod, vous pouvez voir ou revoir l’émission qu’il a consacrée à Sud Plateau TV. Nimrod est très démonstratif. Il faut le connaitre pour réaliser que l’homme est génial.  Ce qui est intéressant, c’est qu’on a droit à une vraie rencontre littéraire. Chaque auteur ayant lu intelligemment le texte de son interlocuteur, la discussion ne se fait pas sur de faux semblants. Les références pleuvent. L’intime du couple mixte, noir/blanc, toujours si exotique 60 ans après la publication de « Peau noire, Masques blancs » par Frantz Fanon, est ici, livré en pâture avec hardiesse, élégance et poésie. Un peu trop ? Difficile de savoir ce que pensent véritablement les auteurs. Une phrase m’a particulièrement interpelée : « La lecture de votre roman m’a donné envie de relire Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad ». C’est le genre de formule qui fait mouche.

Episode 4


Tenir un tête à tête après le passage d’une sommité comme le philosophe Souleymane Bachir Diagne, c’est un vrai challenge pour le modérateur. Vous êtes tellement fasciné par la qualité des développements du philosophe guitariste sur son essai L’encre des savants que vous en oubliez votre propre intervention. Philosopher. Traductions. Langues locales. Oh ! je ne vous en dirai pas plus, vous n'aviez qu’à vous déplacer, mince. Une chose est certaine, Thomas Dietrich jeune auteur, poulain de la maison d’édition Le Seuil avait un véritable privilège à intervenir après l’intellectuel sénégalais, un peu frustré de ne pas avoir plus de temps pour s’exprimer. L’exercice fut donc laborieux, même si un mois plus tôt j’avais eu le plaisir de consacrer une heure d’échange à Thomas Dietrich dans le cadre de l’émission Les lectures de Gangoueus.

J’entrepris une rapide errance dans le salon, sachant que je me devais de m’éclipser pour préparer mes échanges avec les « primo-romanciers ». Et sur un highlander québécois, je suis tombé sur un immortel. Dany Laferrière. Toujours très accessible et chaleureux, le romancier haïtien échangeait et signait des autographes sur le stand de la Belle Province peut visiter, mais où j’eus le plaisir de me procurer Première nuit : L’Anthologie sur le désir pilotée par Léonora Miano.

Aller, rendez-vous pour la suite de ces modestes notes dans le prochain billet.

mercredi 2 avril 2014

Marius Nguié : Un Yankee à Gamboma


Bavardage introductif
Alors que des cercles s’organisent pour fêter 60 ans de littérature congolaise, j’ai une tendance naturelle à me tenir en marge de ce type de célébration.  Certes, cette littérature a toujours eu une place de choix dans mes lectures personnelles comme dans l’espace francophone. Si je commençais à citer des auteurs de renom venant de la rive droite du fleuve Congo, force serait de constater que la liste de ces hommes de lettres de talent ferait pâlir de nombreux amateurs. Il n’est d’ailleurs pas surprenant qu’un auteur comme Alain Mabanckou soit le fer de lance de la littérature francophone. 

Mais depuis, quelque temps, j’ai le sentiment que les Henri Lopes, Wilfried N’Sondé, Emmanuel Dongala et autres sommités du monde littéraire international sont de véritables arbres feuillus qui cachent la médiocrité de la production de la génération censée prendre le relais. A quoi bon faire la fête alors, si ce n'est que pour s’autocongratuler sur des littératures nationales qui n’ont d’intérêt que pour celles et ceux qui n’ont pas compris la nécessité d’intégrer la mondialisation dans leur compréhension du monde. Que la balkanisation des espaces littéraires africains ne sert qu’à appauvrir ces littératures et à faire déserter de ces lieux, un lectorat déjà moribond ?

Cette introduction est quelque peu longue et disproportionnée quand l’internaute a conscience que l’ambition de ce billet n’est que de parler de l’ouvrage de Marius Nguié. Un yankee à Gamboma. Un texte original paru aux éditions Alma en 2014. Oui, ce texte m’inspire ce commentaire car cela faisait un bail que je n’avais pas lu d’un nouvel auteur congolais un projet surprenant dans tous les sens du terme. Et j’ose croire qu’il y a là un potentiel intéressant.

Parlons du roman
Qui a vécu dans les quartiers nord de Brazzaville sait à quoi renvoie la notion du yankee. En dehors de la figure glorieuse du vainqueur de la guerre de sécession étatsunienne, le yankee est pour Talangaï et Mikalou  ce que le loubard est à Adjamé ou Yopougon à Abidjan. Un brigand qui respecte des codes d'honneur, un glandeur de première qui a le mérite de se faire respecter par ses poings et son lingala costumizé. Le yankee de Gamboma, ville de l’intérieur de la république congolaise, ne répond pas tout à fait à ces critères. Marius Nguié raconte l’itinéraire d’un milicien cocoye au service du président Lissouba, au milieu des années 90, qui fait régner la terreur à Gamboma et prend sous son aile un jeune natif de la ville, Nicolas. De cet « étranger » venu du sud du pays, nait une véritable relation qui n’empêche pas Benjamin, dit « Sous Off », de violer, de traumatiser la population. Il n’empêche que l’adolescent Nicolas, narrateur, s’attache et raconte les tribulations du milicien. 


Marius Nguié n’hésite pas dans ce roman à mettre les mains dans le cambouis. Il nomme les hommes politiques, dénonce l’ethnocentrisme, évoque la corruption à coup de boîtes de sardines de son anti-héros, il décrit sans fioritures viols et assassinats. Il dénonce les maux et la violence politique et sociale d'une société congolaise très clivée par des mots et une langue qu'il réinvente. Ces personnages introduisent des expressions empruntés au lingala comme éboulement (1), verser (2), molassos (3). En cela, Marius Nguié s'inscrit dans la tradition littéraire congolaise irrévérencieuse devant la langue française et dont ses illustres aînés comme Henri Lopes ou Alain Mabanckou ont pris le plaisir de la dresser à la sauce congolaise. Le projet littéraire de Nguié dépasse toutefois les formules du français dit de Gamboma pour proposer au lecteur un bébé catapulté. En un seul jet, il semble avoir écrit ce livre.

Le sujet est donc très osé. Dans un Congo qui panse ses plaies dans une omerta désastreuse sur les épisodes douloureux de la guerre civile des années 90, le roman de Marius Nguié ne manquera pas de heurter, de cliver et de questionner le congolais sur son vivre-ensemble. Il serait cependant une erreur de penser que ce texte n'interroge que les lecteurs d'un pays d'Afrique centrale. La fiction du bourreau interpelle n'importe quel lecteur. La relation trouble entre Nicolas et Sous Off est de ce point de vue passionnante et va à l'encontre du regard que la société de cette petite ville porte sur ces envahisseurs que Sous Off incarne à merveille. En filigrane, cette amitié étrange est une proposition de dialogue réelle entre congolais. De ce point de vue, ce roman est moins fermé, dans ce qu'il propose, que le fameux roman Johnny Chien Méchant d'Emmanuel Dongala. C'est du moins la lecture positive que j'en ai. Enfin, et pour terminer, Un Yankee à Gamboma est avant tout un hommage à cette ville que je découvre sous la plume de l'écrivain. Un voyage que seul un bon texte de fiction peut offrir. 

Alma éditeur, première parution en 2014, 90  pages
  • (1) viol
  • (2) éjaculer
  • (3) femme aux moeurs légères

vendredi 28 mars 2014

Femme Chrétienne et Africaine, ouvrage collectif



Il y a des histoires, des aventures littéraires que l’on suit de près. Pour de multiples raisons. Parce qu’on a contribué de manière indirecte au projet en proposant un auteur. Parce qu’on a échangé avec l’initiateur de ce mouvement. Parce qu’on a eu l’occasion de lire le manuscrit. Parce qu’on a espéré fortement qu’un éditeur soutienne cette initiative. Je tenterai cependant de donner un avis objectif sur cet ouvrage collectif dont les éclaireuses n’ont pas voulu se mettre en avant, alors qu’elles ont pilotées avec souplesse cette prise de parole délicate de femmes chrétiennes ayant souvent une attache avec l’Afrique et vivant essentiellement en Europe. Souplesse disais-je, car l’Afrique étant multiple, les territoires fragmentées, les unes venant de l’espace francophone, les autres du Commonwealth, les parcours en France de ces femmes sont très différents. Souplesse aussi, car ce texte fait intervenir plusieurs générations de femmes. Le lecteur non averti sera surement surpris du titre « Maman » qui précède les deux dernières intervenantes. 

Il y a donc eu au niveau des initiatrices du projet, une volonté de produire des regards, de pousser une prise de parole de femmes ayant un lien avec l’Afrique pour y être nées, pour y avoir vécues ou pour avoir des ancêtres qui y reposent. Raconter des itinéraires ou expériences de femmes vivant depuis plusieurs années en Europe, particulièrement en France, tel est l'ossature de ce livre.

Aventure collective
Connaissant le projet de départ, je dois dire que j’ai été agréablement surpris par la tournure qu’il a pris. En particulier, pour ce qui concerne la richesse de ces prises de parole, pour la forme d'expression choisie qui correspond à chacune d’entre elles. La forme dominante est celle du témoignage personnel basé sur une expérience de vie et des situations singulières que les coreligionnaires occidentaux, ont parfois du mal à capter. 
"Noirs, noirs, noirs sont les Africains. Blancs, blancs, blancs les Européens..." Petite j'ai appris cette chanson pour enfants dans l'église que je fréquentais alors. A l'époque, cette chanson ne me posait pas de problème. Mais quand plus récemment je l'ai entendu par les enfants de mon église actuelle, elle m'a interrogée. Je me suis alors dit : "Et les Antillais, et les Africains du sud, et moi-même? Parce que je suis noire je ne suis pas française et donc européenne?".
L'identité (Linda Ganga) in Femme Chrétienne et Africaine, p. 9

Cette question posée dans un cadre précis la renvoie à son histoire, son vécu en France, aux traces d'Afrique de l'enfance, au regard qui fut porté sur elle quand, adulte, elle a séjourné sur le continent. 
C'est en fait des identités multiples qui foisonnent en elle et dont elle a pris conscience au fur et à mesure, comme ce fut le cas lors de l'expérience qu'elle relate sur un séjour en Côte d'Ivoire :

"C'était la première fois que je vivais en Afrique à l'âge adulte. Et j'étais contente de pouvoir le faire me définissant davantage comme une Africaine qu'une Européenne. Mais la réalité m'a rattrapée. Il y a des signes qui ne trompent : quand j'arrivais au marché, les prix doublaient! Tout me trahissait: ma démarche, ma gestuelle, ma façon de parler...il ne gaisait aucun doute pour mes interlocuteurs que je venais d'Europe. Il n'y avait que moi qui n'avais pas remarqué à quel point j'étais française!"


L'identité (Linda Ganga) in Femme Chrétienne et Africaine, p. 11

Le cheminement du propos de Linda ne s'arrête pas en si bon chemin et il traduit quelque peu l'esprit de cet ouvrage collectif :
"De fier d'être Africaine à consciente  d'être Française, j'ai aussi compris que ma dignité en tant qu'être humain puise son fondement dans le fait que j'ai été créée à l'image de Dieu. Quelle joie et quel honneur !"
L'identité (Linda Ganga) in Femme Chrétienne et Africaine, p. 11

La plupart des récits proposés prennent cette construction, même si les contextes sont très différents, les problématiques variés. L'intimité avec Dieu et la connaissance de cette identité en Christ permettent de porter un regard apaisé sur ces questions parfois violentes de l'intégration, de l'exil, de la position de l'étranger, de la maternité, le mariage mixte, du rapport avec certaines valeurs culturelles africaines...
    
Il est beaucoup question de ce que certaines appellent l’exil. Un choix, une opportunité, une fuite, un chamboulement. D’ailleurs, il est intéressant de constater que ces femmes reconnaissent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. En effet, elles convoquent des témoignages bibliques comme celui de Tamar, Rahab ou de Ruth pour mesurer la « prise de risque » que ces femmes ont prises dans le contexte qui étaient le leur. L’exégèse du texte révèle les choix radicaux et étonnants de ces femmes allant, dans certains cas, jusqu’à trahir leur propre communauté, convaincues d’avoir reconnu la volonté de Dieu pour leur vie.

Construction d'une identité
Ce qui donne de la richesse à ces prises de parole, c’est l’équilibre trouvé de ces femmes au travers de leur relation intime avec Dieu pour affronter un mouvement perpétuel fait de déménagements pour une fille de diplomate, les tensions liées à l’incompréhension de coutumes claniques dont on ne maîtrise pas le sens pour avoir grandi en France, les joies et les douleurs d’un mariage « mixte » etc. 

Chaque fois, le challenge est celui de trouver une posture et une joie intérieure malgré un déracinement permanent ou des oppositions à une culture qu’on ne comprend pas. Le ton Cynthia Samba dans le texte "Ces traditions qui nous enchaînent" est particulièrement délicieux dans ce qu'il exprime en terme de franchise. Comme une nouvelle littéraire, la "chute" renseigne le lecteur sur le mouvement de cette femme avec son Seigneur pour dépasser ces questions, au-delà de la radicalité de son discours initial. 

Il y a aussi les paroles tout aussi apaisées et encourageantes des mamans, celle d’une femme pasteur, celle d'une scientifique à la retraite, celle d’une militante associative venue d’un pays anglophone qui a su saisir sa place et qui est une source de médiation pour des populations fragiles socialement et administrativement parlant Seine-Saint-Denis. Ce qui est intéressant, c’est de pouvoir constater que certaines répondent à d’autres. A la violence de modèles d’organisation familiale traditionnels vécus par l’une, une invitation par une autre intervenante est lancée aux leaders spirituels pour une relecture de ces coutumes ou du moins un accompagnement. C’est en cela que ce texte est intéressant et chaque fois source de proposition et non une succession de revendication. 

Femmes chrétiennes et africaines dans l'église européenne
Au milieu évangélique français qui a en son sein, des femmes ayant le même profil, ce recueil ouvre des possibilités de dialogue, d’accompagnement, de fraternité et il est une invitation aux femmes africaines à ne pas se replier sur elles-mêmes, ne pas être tentée par un communautarisme par dépit et frustration. Cet ouvrage est avant tout un hymne à l’introspection, à la résolution de questions identitaires par Christ et une ouverture vers l’autre.

Il est donc regrettable que l’ancrage français, sinon européen du questionnement identitaire de ces femmes ne transparaisse ni dans le titre, ni dans la quatrième de couverture ou même dans certains sous titres des intervenantes. D’une certaine manière, les possibilités d’échange et d’ouverture qu’offrent Femme Chrétienne et Africaine, La beauté d’une identité, s’en trouvent fortement réduites. Espérons que les lecteurs dépasseront cet écueil pour découvrir ce texte agréable tant dans sa lecture que pour sa mise en page.

Je cite quelques auteures pour illustrer la richesse et les tonalités de ce projet. A vous de découvrir ces expériences.
 
Ouvrage collectif, Editions Farel, première parution en 2014, 89 pages