
Il y a des marques de fabrique que l’on identifie chez les Tam’si. Je parle de Tchicaya U Tam’si et Sony Labou Tansi. La seule filiation existant entre ces deux grands auteurs des lettres africaines est artistique. Tchicaya le précurseur, Sony l’innovateur…
Pour revenir à la marque de fabrique, chez Tchicaya U Tamsi, lorsque l’on entame une plongée dans son œuvre romanesque, l’influence du genre dans lequel il puise toute son essence, à savoir la poésie, est manifeste. D’ailleurs, pour le lecteur que je suis, très peu porté sur la poésie, aborder le poète Tchicaya par ses romans s’est avéré une approche intéressante…
Chez Sony Labou Tansi, la griffe de l’homme de théâtre est prédominante dans les deux premiers romans que j’ai rencontrés.
Si La Vie et demie , son premier roman, est construit comme une farce, le lecteur a l’étrange impression de visualiser une étrange et grotesque pièce de théâtre, dans l’Anté-peuple, ce sont les dialogues percutants qui me font penser au metteur en scène Sony Labou Tansi. Comme si notre homme en écrivant ses textes romanesques concevaient en réalité une pièce…Mélange de genre, donc.
L’Anté peuple est encore une de ses histoires de viande. Une histoire où l’humanité est bafouée.
Dadou est zaïrois. C’est un fonctionnaire brillant, directeur d’un établissement réputé de filles, père modèle de deux enfants, mari aimant. Mais dans ce Congo, pardon Zaïre des années 80, cet homme respecté subit les assauts d’une de ses élèves, Yavelde, fille d’un ponte du système. La femme est belle, désirable, audacieuse, déterminée. Et dans ce bras de fer, Dadou préfère choisir de sombrer dans l’alcoolisme et de noyer ainsi son chagrin (et sa lâcheté ?) plutôt que de ployer devant la fille à papa. Commence alors une terrible descente aux enfers.
Tout cela est moche.
Sony balade son lecteur dans Kinshasa, capitale du Zaïre. Dans un système mobutiste violent ou la déchéance d’un individu peut le frapper aussi rapidement qu’une dénonciation d’une enfant gâtée, où la foule inculte s’abat aussi rapidement et aussi brutalement sur une famille qu’elle respectait.
Tout cela est moche.
On pourrait s’étendre sur le séjour de Dadou dans les geôles kinoises, sa fuite vers le Congo, son passage sur l’île Mbamou, la passion amoureuse que lui voue Yaeldara, cousine de Yavelde, son embrigadement dans le maquis du Congo Brazzaville.
Mais, je dois signaler que ma source de satisfaction réside dans le fait qu’il place au centre de son œuvre les Congo (le fleuve, les deux pays). Deux pays riverains pendant la période des années 80 sous l’emprise de régimes dictatoriaux. Et puis il y a ce regard – pour moi – nostalgique sur le Zaïre de l’authenticité, ce temps où les citoyens de l’autre rive portaient des aba-costs, des " citoyens " directeur…ce grand Zaïre qu’adolescent je découvrais sur l’écran de l’OZRT que les familles d’outre fleuve captaient.
Je me pose également la question polémique suivante : Marcel Nsoni a-t-il influencé - par ses écrits - le chef milicien Ntumi et sa cohorte de soldats que radio bemba présentait comme des anciens fous ? Je m’explique, l’assassinat politique qui clôt l’aventure de Dadou (ou ce dernier se fait passer pour un fou) présente en effet de frêles similitudes avec certains événements qui ont plongé le Congo dans la guerre civile en 1998… Questionnement. Une bâtardise?
Hypothèse puérile, car dans le fond ce texte ne se résume-t-il pas dans le propos de Yéaldara :
Ce corps-là avait droit à l’amour, à la paix, au bonheur, à la vie. J’y croyais comme on croit à Dieu. Il m’a échappé. Tout m' a échappé. Vous ne pouvez pas comprendre ce langage. Parce que vous êtes de l’autre côté des choses. Vous êtes un habitant de l’intérieur ; nous, on habite l’extérieur de la vie.
(…)
Toute ma vie est maintenant hors de moi. Elle vadrouille. Elle me cherche. Ce corps que vous voyez, ce corps qui couche avec vous, ce corps de la honte, ce corps de la nausée , c’est le travail d’un monde où ma place a été tuée.
Page 172, Edition du Seuil
Un très beau roman ou l’amour tient une place majeure et la critique d’un système politique cannibale est réalisée par une plume experte et inspirée.
Bonne lecture,
Gangoueus
Grand Prix de Littérature d'Afrique noire 1983
Un
interview très intéressante de Sony Labou Tansi par Pierrette Herzberger-Fofana