vendredi 2 mars 2012

Quelques rendez-vous littéraires en mars sur Paris

Comme c’est souvent le cas, mars est le mois riche en événement tournant autour de la littérature en général. Et pour cause, le salon du livre aidant, on retrouve de nombreux écrivains migrants comme des oiseaux vers ce lieu de rencontres, de promotion en pleine capitale de la francophonie, j’ai nommé Paris.


Bref, trêve de papotage comme dirait Guy-Alexandre Sounda. Je vous glisse le menu et puis, après, c’est vous qui voyez.



Commençons par le salon du Livre 2012. Pour la troisième édition, le stand des auteurs du Bassin du Congo sera l’attraction de tout ce qui fait d'intéressant sur le plan de la littérature sub-saharéenne. Vous trouverez ci-dessous le planning de quelques rencontres avec des auteurs à rencontrer. Deux autres attractions que je ne manquerai pas également seront les stands de Cultures Sud (Institut français) avec des débats toujours très intéressants et celui de la maison d’éditions Vents d’ailleurs qui recueille de merveilleuses pépites que j’ai parfois chroniquées.

La collection Continents noirs de Gallimard organise un table ronde animée par Boniface Mongo-Mboussa entouré des principaux auteurs dans le cadre sympathique de la Maison de l’Amérique latine, ce lundi 12 Mars à partir de 19h avec Henri Lopès, Jacques Dalodé, Mamadou Mahmoud Ndongo ou Scholastique Mukasonga.

A noter également que dans la cadre de Mahogany March, le musée Dapper de Paris donne carte blanche à Léonora Miano (Grand Prix littéraire d'Afrique noire 2012) pour l’organisation de quatre rencontres passionnantes dans ce musée du 14 au 24 mars 2012. En parallèle, des dégustations littéraires continuent du côté Montparnasse autour des différents auteurs qui concourent au Prix Mahogany. Une occasion loin du brouhaha d’un salon littéraire pour discuter tranquillement avec les auteurs.
Plus d'information sur la page Facebook de Mahogany


Le roman Black Bazar d’Alain Mabanckou avait été remarquablement interprété au théâtre par Modeste Nzapassara, et alors que le projet cinématographique fait son petit bonhomme de chemin, l’album de rumba inspiré du récit de l’auteur congolais sort sous le fameux titre Black Bazar. Des dates de concerts sont déjà prévues en mars (au New Morning entre autres, le 22 mars). Toutes les infos sont sur le site de ce projet musical.


L’auditorium du Centre culturel Jean Cocteau des Lilas recevra deux poètes sous l’impulsion de l’Observatoire de la diversité culturelle et avec le soutien de TerangaWeb : le tchadien Nimrod
dont la production littéraire continue de s’étoffer au fil des années et Sylvie Kandé.
Rendez-vous vendredi 09 Mars 2012 à 19h. Métro Mairie des Lilas. 35 Place du Général de Gaulle aux Lilas.



Enfin, on garde le meilleur pour la fin, le 27 mars, ce sera la 11ème édition des palabres autour des Arts sur le thème du choc des cultures et ce qu’il en reste. L’artiste palabreur sera l’écrivain algérien Yahia Belaskri, auteur du très beau roman Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut (Grand prix de littérature Ouest France/Etonnants voyageurs 2011). Une occasion d’écouter cet auteur engagé et touchant.
Rendez-vous à 19h au Restaurant Le Loyo, 18 rue Bachelet, Paris 18ème arrondissement. Métro 4 Chateau rouge ou Métro 12 Lamarck Caulaincourt.
Plus d'informations sur la page Facebook des Palabres autour des Arts.

lundi 20 février 2012

Boubacar Boris Diop : Murambi, le livre des ossements


Comment commencer cette chronique ? En m’étonnant du fait que ce ne soit qu’aujourd’hui que je lise mon premier roman de Boubacar Boris Diop ? Ou en saluant la qualité du regard de l’écrivain sénégalais sur le génocide tutsi au Rwanda ?

La première question pouvant être résolue rapidement, je vais la traiter avec le même empressement. J’ai abordé la littérature sénégalaise par le biais de ses auteures et je n’en suis jamais vraiment sorti, excepté avec Birago Diop. On mettra donc ma découverte tardive de Boubacar Boris Diop sur le dos des femmes de son pays (qui fréquente mon blog, comprendra l’allusion).

Pour abandonner ces aspects futiles, à la lecture de « Murambi, le livre des ossements » il est une évidence certaine, j’aurai, Dieu voulant, l’occasion de relire cet auteur pertinent et courageux. Je le dis en me remémorant tous les livres que j’ai lus sur le génocide tutsi au Rwanda qui furent produits à la suite de la résidence d’écriture au Rwanda en 1998 organisée par Nocky Djedanoum sur le thème « écrire par devoir de mémoire ». Car si chacun de ces livres porte un regard singulier, une capacité à transposer dans un projet littéraire, des expériences de vie uniques en lien avec cette tragédie, le roman de Boubacar Boris Diop est celui, qui au-delà de l’émotion qu’il suscite, a une approche qui porte le plus un discours politique, une désignation claire des bourreaux et des victimes, une accusation franche et sans ambiguïté de la collusion française avec des responsables du génocide.

Avant de donner un point de vue, il me faut d’abord présenter ce roman à la structure éclatée qui commence par une série de regards qui replongent le lecteur dans l’atmosphère électrique qui précède les événements douloureux. Un contexte nauséeux où les bourreaux attendent, les victimes pressentent le piège qui va s’abattre sur elles. Chaque voix parle à la première personne. Et le lecteur perçoit intimement sous la plume du romancier l’horreur qui point au jour. Il perçoit intérieurement. Au milieu de ces différents témoignages déroutants, il y a Jessica, une femme, agent infiltré du FPR. Il y a Stanley. Ils sont amis.
Plusieurs années après, ils se retrouvent autour de Cornélius, le troisième larron de leur bande d’enfants de jadis. Cornélius revient de Djibouti, d’où il a vécu le génocide. Toute sa famille a disparu. Du moins, c’est ce qu’il pense en rentrant au Rwanda, où il se doit de retourner à Murambi, fief familial où l’attend son oncle, le vieux Siméon. Ce qu’il va découvrir au sujet de sa famille, en particulier de son père, va remettre en cause toute sa vision du monde…

Entendons-nous, il est extrêmement délicat de commenter un tel livre, un tel sujet. Je pense que Boubacar Boris Diop réussit à la fois à transmettre quelque chose sur la folie de ce qui s’est passée, mais également sur comment on vit après cela, en particulier quand on doit porter le poids des fautes des autres, le tout en évoquant l’historique lointain ou immédiat pour tenter d'expliquer l’inexplicable. Plus que dans les autres ouvrages qui traitent de la question, la prise de position du romancier est nette. Les désignations ne sont pas masquées. Les nuances semblent trop dangereuses. Murambi, le livre des ossements parle à ceux qui veulent en savoir d'avantage. Je ne peux pas être plus long sur cet ouvrage. Certains aspects de la narration peuvent être lus, mais ne peuvent pas être exprimés ou commentés hors du contexte de ce livre. Aussi, je m’arrêterai sur ce, en espérant que vous lirez ce livre. Parce c'est nécessaire.

Bien à vous,

Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements
Nouvelle édition Zelma, parution en 2011, 1ère parution en 2000.

Pour en savoir plus sur cet auteur, je vous recommande son site et des interviews accordés sur France Culture à propos de ce roman.
D'autres avis :
Les nouvelles chroniques de Ndoumbelane,
Le mange livres
Tournez les pages
Les encres vagabondes
Chroniques des mondes invisibles

dimanche 12 février 2012

Woré Ndiaye Kandji : Nous sommes coupables

En terminant la lecture de ce livre, je me demande « de quoi ? ». La question de la culpabilité est intéressante. Elle interpelle forcément. J’ai pu jauger cette dimension en lisant le regard perplexe de mes compagnons de wagon, dans mon RER, s’arrêtant sur le titre du livre de Woré Ndiaye Kandji. D’ailleurs, au lieu de parler des autres, j’ai moi-même été agacé par ce titre, même si je ne pense pas avoir de problème avec la question de la culpabilité. Mon agacement portait plutôt dans mon esprit sur l’idée d’un problème mal posé par l’écrivaine, sachant le pronom « nous » trop globalisant derrière l’accusation du doigt vengeur de la jeune écrivaine sénégalo-congolaise chargeant par son titre l’humanité entière d’une culpabilité à découvrir.

J’ai pris donc mon temps à la fois pour commencer cette lecture.

Nabou est une Camara. A dix-huit ans elle s’éprend de Lamine Diop, un beau parti, un homme brillant. Elle est instruite. Seulement, elle a une conception très précise de son engagement avec un homme et dans une société où la polygamie est une norme sociétale, elle demande à Lamine de renoncer à la cousine qu’on lui a déjà mis dans les pattes. Elle refuse donc de quitter la maison de son père pour rejoindre la cour commune de Lamine. Ils ont un enfant : Oumy. Cet homme continue de prendre soin de sa fille et se déplace pour maintenir un lien qui demeure par le biais de l’enfant après le clash de cette rupture.


Le livre commence au moment où Nabou découvre le classeur oublié d’une jeune femme, Ganegui, amie de sa fille venue d'Amérique du nord, dans lequel cette dernière y a décrit sa vision du monde et de nombreuses réflexions sur le monde qui l’entoure et en particulier sur la condition de la femme. L’essentiel du roman est porté sur le discours enflammé de la « Linguère » sur toutes les attitudes, toutes les postures, tous les renoncements de la femme dans la société sénégalaise et plus généralement en Afrique. Le discours incantatoire de la « Linguère » accuse à la fois la femme d’avoir délaissée son rôle de poteau central, de reproduire les modèles patriarcaux dans l’éducation des mâles de la famille. Elle fustige naturellement ces mêmes femmes qui se plaignent ensuite d’être la victime des hommes, de leurs violences. Elle s’attaque aussi celles qui ne conçoivent pas la vie sans un homme et se jettent dans les bras du premier venu pour se défaire du « qu’en dira-t-on ? » oppressant sur le cas d’une vieille fille… La « linguère » lance ses anathèmes à tout-va, en toutes directions, disant parfois tout et son contraire, et, disons-le, ce n’est pas l’aspect le plus plaisant du roman (ou essai), car elle emploie le « nous ». Le problème est que ce procédé fonctionnera avec des sénégalais qui se reconnaîtront dans certaines situations mais il est plus délicat pour une personne qui ne perçoit qu’un aspect des choses ou y est totalement étranger. Le « nous » appelle à une identification forcée alors que pour de nombreuses situations, les personnes interpellées sont des femmes coupables selon l'auteure de ne pas faire les bons choix. Comme je ne suis ni sénégalais, ni une femme, vous comprenez la difficulté que j’ai eu avec ce roman qui sous certains aspects prend la forme d’un essai.

C’est à ce niveau qu’il faut rappeler que ce texte est avant tout la lecture que Nabou Camara fait du discours de la Linguère. Ce qui est assez étrange, c’est que l’on pourrait penser que Nabou Camara fait partie des femmes révolutionnaires qui ont décidé d’aller à l’encontre du système établi et ayant décrété que pour leur vie, ce sera un homme à elle seule ou rien. Rupture fondamentale. Nabou a fait un choix qui horripile les femmes de la concession de son père.

Pourtant, et c’est là où ce livre montre le profond embarras de la femme sénégalaise sur ces questions et qui se traduit, de mon point de vue, dans la production littéraire féminine de ce pays, la dernière phase du roman inculpe Nabou et ses choix égocentriques. Woré Ndiaye Kandji y fait l’apologie d’une conception plus globalisante de l’amour qu’elle appelle le Ngor. Mes amis sénégalais comprendront de quoi il s’agit. Un concept qui permet une plus grande ouverture (surtout de la femme) dans sa relation avec l’homme. Concept aux antipodes de l'approche de Nabou.

Le final est donc intéressant. Puisque c’est Nabou qui est coupable et le lecteur plus léger. Oh ! Croyez-moi, quand je vous ai révélé cela, je n’ai rien dit sur les rebondissements du texte dans sa dernière partie.

Au-delà du style, de l’écriture qui mériterait une plus grande attention, ce livre offre une réflexion, un point de vue qu’il est nécessaire d’analyser. Une approche réactionnaire, une apologie d’un modèle patriarcal fait par une femme vivant loin de ce système, qui n’en subit directement que très peu les conséquences et qui me laisse songeur. Mais n’est-ce pas le but d’un texte que de nous laisser suer dans nos réflexions ? C’est mieux que l’indifférence.

Bonne lecture.

Woré Ndiaye Kandji, Nous sommes coupables
Editions Phoenix, 1ère parution en 2011
Source photo - Woré Ndiaye Kandji

samedi 4 février 2012

Liss nous parle du dernier roman de Tchicaya U Tam'Si

Il est parfois difficile de justifier pourquoi un auteur nous touche plus que les autres. Difficulté qui s’accroît quand cet auteur est très peu connu du public. On a le sentiment d’être une sorte d’extra-terrestre qui vend un projet que beaucoup ont trouvé désuet. Pourtant Tchicaya U Tam’Si reste l’un des meilleurs romanciers francophones qu’il m’ait été donné de lire, même si les spécialistes diront que l’essentiel est dans sa poésie.



Mon rythme de vie très lié à ma relation avec le livre explique la difficulté que j’ai avec le genre de la poésie qui exige de la part du lecteur une certaine disponibilité. Si on rajoute le faite que la poésie que j’ai lu de Tchicaya U Tam’Si est très ancrée dans le contexte de son écriture, à savoir les indépendances africaines et sa fascination pour des figures marquantes comme Lumumba, on a là les éléments de ma distance avec cette poésie.


Par contre le roman de Tchicaya U Tam’Si, genre que l’auteur a travaillé sur la fin de sa vie pendant les années 80 est très riche et forte. D’abord par le recul sur le sujet, à savoir le Congo colonial et postcolonial, que cet intellectuel qui vécut la majeure partie de sa vie en exil porte. Une distance à la fois géographique et temporelle. Alors qu’au moment où il se lance dans la prose, la génération qui le suit avec Henri Lopès,
Tierno Monémembo, Sony Labou Tansi, Alioum Fantouré ou Williams Sassine
décortiquent la faillite des élites et des potentats ayant hérité de la structure des pays indépendants, Tchicaya U Tam’Si se propose d’évoluer à contre-courant de cette mouvance et revisitant cette Afrique colonisée et mouvant ses personnages dans ce contexte, au début du 20ème siècle, pendant les deux guerres, après la seconde guerre mondiale, aux indépendances. On voit au fil des pages, toujours dans le contexte de la saga familiale, le lien au colon, les consciences se construire au gré des grands épisodes de ces périodes. On voit aussi ce Congo là au travers de personnages très variés qui souvent entourent le lignage conducteur et qui révèlent la vie, la danse, la mode, les mœurs, la passion, l’ethnie, la politique, la lutte sur cette époque qui reste relativement méconnue. Je pense d’ailleurs que la dimension historique et intime qu’y fait la force la série des romans de Tchicaya U Tam’Si. Si je m’arrête là, je délaisse le style poétique de l’auteur congolais qui se prend au roman. Hors, c’est la principale raison qui doit nous amener à découvrir les textes romanesques de Tchicaya U Tam’Si : son esthétique poétique. Enfin, et c’est assez étonnant pour un auteur ayant vécu si longtemps de ses terres, c’est l’auteur congolais dont les romans sont les plus ancrés dans la culture kongo. De mon point de vue. Une oralité accompagne ses textes, la spiritualité de ces personnages est beaucoup plus ancrée et assis dans ces cultures.


Ces fruits si doux de l’arbre à pain est son dernier roman. Paru à titre posthume. Liss Kihindou en fait un magnifique portrait. On retrouve là encore la saga familiale. Un roman où Tchicaya U Tam’Si démontre magnifiquement si beaucoup habite le Congo, au bord de la Seine, le Congo l’habitait profondément.



Tchicaya U Tam'Si : Ces fruits si doux de l'arbre à pain
Editions Seghers, Paris, 1ère parution en 1987, 327 pages

lundi 16 janvier 2012

Chester Himes : Affaire de viol

Quand on parle entre lecteurs de Chester Himes, la plupart de mes interlocuteurs évoque La reine des pommes. J’imagine que cela est dû au fait que c’est le texte qui l’a fait découvrir au grand public parisien. Ça laisse des traces. Ce type de focus sur un roman peut nous faire louper un cheminement intéressant avec un auteur, car d’un point de vue littéraire, La Reine des pommes est très en dessous de son premier roman S’il braille, lâche-le ou encore de son texte publié en 1978 : Affaire de viol.

Je suis tombé sur ce dernier par hasard dans le cadre d’un déstockage de livres d’une médiathèque collaborant avec l’entreprise au sein de laquelle je travaille. Chester Himes. J’ai sauté dessus. Réaction de lecteur orienté.

Tout de suite, j’ai été agréablement surpris par la structure de ce roman. Nous sommes à Paris, dans les années 50, du côté du Quartier Latin, une femme blanche est trouvée morte par les forces de l’ordre. Sur la scène du crime (?), quatre noirs américains. Mrs Hancock. Elle est également américaine. Une accusation de viol et de meurtre est lancée contre les prévenus.

Chester Himes présente de manière à la fois sommaire et très claire le procès, les prévenus, les arguments de la défense, ceux de l’accusation, la plaidoirie, la sentence, les réactions du public d’abord parisien, puis bien au-delà de la capitale française, des frontières françaises en situant très bien le contexte sulfureux de l’époque, les Etats-Unis étant plongés dans la ségrégation raciale, la France plutôt confrontée aux guerres de libération de certaines de ces colonies, dans un contexte de guerre froide…

Puis, l’auteur américain propose une analyse plus scrutatrice de ce fait divers, par le biais d’un écrivain noir américain, Roger Garrison, basé en France, qui, peu intéressé par la réalité ou pas des faits reprochés à ses compatriotes veut apporter la preuve de l’instrumentalisation du viol comme d’un acte politique visant à démontrer l’infériorité raciale du noir. Les réactions du public occidental, même éloignées du chaudron racial américain sont toutes, du point de vue du Roger Garrison, identiques. Aussi entreprend-t-il de mener sa propre enquête qui permet, alors que ces hommes croupissent en prison, de comprendre le profil de ces quatre hommes appartenant à l’élite noire américaine de l’époque vivant. Profils intéressants partant des origines jusqu’à leur arrivée respective en France, leur mode de vie, leur rapport à l’autre et, en particulier, à la femme blanche.

Il donne également un profil de Mrs Hancock, qui n’est pas arrivée dans cette fameuse chambre par hasard, contrainte. Et c’est là que le roman devient très intéressant. On découvre le lien qui la lie à un des éléments de ce groupe. Alors que, à ce moment de ma lecture, la voix de Garrison semble raisonner comme étant le propre point de vue de Chester Himes, le romancier continue son détricotage de cette situation malheureuse en analysant la subjectivité et les manquements du travail du personnage de Garrison.

Ce texte est donc une très belle analyse à partir d’un cas d’école légèrement apaisé au moment où Chester Himes, la question du viol de la femme blanche par le noir, avec un regard sur les automatismes de certaines réactions que ce soit du système judiciaire français, du public ou une autocritique on pourrait penser sur sa propre vision du fait divers écrasée par sa sensibilité.

C’est une très belle réflexion sur les rapports interraciaux, qui ne saurait être réduit au seul rapport Noirs/Blancs, avec une volonté de dépassement qui apparait sur la fin du texte.

Je note que ce roman a été publié en 1978. Soit près de 33 ans après « S’il braille, lâche-le », son premier roman écrit aux Etats-Unis qui mettait déjà en scène l’instrumentalisation du viol dans les rapports raciaux sur un chantier naval pendant de la seconde guerre mondiale. Affaire de viol, déplaçant le contexte en France, fait réfléchir par la pertinence et la distance du propos de Chester Himes que l’on pourrait penser, un poil désabusé.

Un projet littéraire abouti et original, loin, très loin de la satire des romans harlèmiens du grand romancier afro-américain.
Extrait :
Garrison fit en outre preuve d'un manque de curiosité vraiment déconcertant à l'égard de ce qui s'était déroulé dans la chambre. Mrs Hancock avait-elle pris l'aphrodisiaque accidentellement, ainsi que l'avait prétendu la défense, ou bien en y étant forcée, comme l'affirmait l'accusation? Et même, pourquoi ne l'aurait-elle pas absorbé volontairement? Possibilité  à laquelle nul n'avait songé. L'avait-elle absorbé pour stimuler son désir sexuel? L'avait-elle absorbé pour se suicider?
L'erreur fondamentale de Garrison avait été de considérer comme indifférente la culpabilité ou l'innocence des accusés, comme si elle n'avait aucune importance.
Garrison avait pris l'habitude de tenir la race blanche dominante pour responsable des crimes commis par la minorité noire qu'il avait totalement le principe fondamental de l'édifice moral de toute sociéte démocratique, à savoir la supposition préalable de l'innocence.
Edition des autres, page 110

Bonne lecture !

Chester Himes, Affaire de viol
Edition des autres, 1ère parution en 1978, 164 pages
Olivier Barrot en parle mieux que moi !
Source photo - Necesito un rock and roll

mercredi 11 janvier 2012

Ernest Pépin : Le soleil pleurait

Je débute l’année avec un magnifique roman. Je n’avais pas eu le temps de le lire, vous connaissez le fameux problème de la pile de livres à lire qui loin de s’amincir, s’épaissit au fil des mois forçant à des arbitrages… Et, comme la lecture doit rester un plaisir… C’est en écoutant, en octobre dernier, Ernest Pépin à la Maison de l’Amérique latine que la lecture de ce roman est devenue une priorité. L’homme posé, véhiculant de la sagesse et de la qualité dans la défense de ce projet littéraire m’a convaincu que je ne perdrai pas de temps dans cette lecture.


En plus, il me paraissait intéressant de m'immerger dans ce regard d’un guadeloupéen sur la destinée d’Ayiti par l’entremise d’un kidnapping malheureux.

Régina est une jeune fille de 20 ans, mulâtresse, métisse. Une jeune lycéenne brillante pour laquelle les parents issus de milieux très modestes ont totalement investi tous leurs deniers pour la réussite. Elle est avant tout la fille de Marie-Soleil, une jeune rurale ayant fui un drame vécu à Paulette, sa terre natale pour rejoindre les faubourgs populeux et miséreux de Port-au-Prince.

Régina est kidnappée. Elle est mulâtresse. Elle a donc, dans l'esprit des malfrats, une ascendance qui pourra payer la rançon de plusieurs dizaines de milliers de dollars. 

Ernest Pépin se propose donc de brosser autour de la question du kidnapping un portrait de la société haïtienne actuelle avec cette question de la couleur de la peau, si fortement associée aux différentes classes sociales de ce pays. Et si de mon point de vue et mes susceptibilités, je me disais que cet exercice périlleux pour une personne extérieure à Haïti, force est de constater que ce roman est une réussite.

D’abord à cause de la qualité littéraire du projet, de la poésie qui imprègne chaque ligne, la langue d’Ernest Pépin où le parler des Caraïbes sans la lourdeur de revendications porte le propos des protagonistes que sont Marie-Soleil, Régina ou le raconteur. La polyphonie semble réinventée sous la plume. Tantôt la mère s’exprime, tantôt la fille s’exprime, souvent le raconteur fait ce lien. « Je », « tu », « il » selon l’inspiration de l’auteur, tout cela sans que naisse la moindre confusion dans l’esprit du lecteur. La densité du propos, la souffrance des personnages, la proximité avec cette mère à qui on a arraché le fruit de ses entrailles et qui symbolise ce que certains appelleront le drame haïtien et qui doit accepter la corruption de l’âme et du corps pour espérer quelque chose… Ce qui se joue là dépasse le cadre des personnages pour parler d’autres choses. Le soleil pleurait fait partie de ces romans qui au-delà de l’esthétique du projet vous font ressentir intimement la réalité d’une situation, d’un vécu, d’un pays.


C'est aussi l'exploration de toutes les causes de cette violence, de ce malentendu sur la question de l'origine, quelle soit celle de Régina, à travers la quête de ce père inconnu qu'entreprend le narrateur en allant à Paulette,  la passion, ou quelle soit celle d'Haïti, la liberté, la première nation noire. Pas seulement... Ce malentendu dermique et historique récurrent dans la littérature contemporaine comme Gary Victor ou Kettly Mars l'ont très bien fait ressortir dans leurs récentes productions. 

Cette mère va tout faire pour extraire sa fille du gang qui maintient captive Régina dans une cellule sordide. Tout. 

Il faut beaucoup d’amour pour écrire un tel bouquin qui sûrement un des plus beaux textes que j’ai lu sur Haïti. D’ailleurs, son raconteur s’y perd lui-même dans ses débordements. A-t-on des narrateurs intervenir même dans le sujet qu’il conte ?

Tout passe dans ce roman. Le final est bouleversant. Il pourrait paraître comme une sentence, une impasse. Mais, il a sa charge d’espérance. Chacun l’interprétera à sa manière. Mais, c’est un livre à découvrir et à faire découvrir écrit par un très grand auteur.

Ernest Pépin, Le soleil pleurait
Editions Vents d’ailleurs, 1ère parution en 2011, 140 pages

Voir également les chroniques du Potomitan, de Mimi, d'Yves Chemla sur Cultures Sud

mercredi 4 janvier 2012

Alain Mabanckou : Le sanglot de l'homme noir

Loin de l’Europe et de l’Afrique, le romancier et essayiste français d’origine congolaise porte un regard sur la condition de l’homme noir en France. Le titre ne manquera pas d’interpeller, d’énerver ou de conditionner le lecteur qui abordera ce texte. Mais il est important de rappeler qu’il fait écho à un essai de Pascal Bruckner, le Sanglot de l’homme blanc où cet auteur s’insurge sur plusieurs décennies d’auto flagellation et de culpabilité européenne sur la question du Tiers Monde. On sent dès le départ que si l’homme blanc pleure à chaudes larmes, l’homme noir n’est pas épargné, lui aussi à un gros chagrin. Il est dans l’ère du temps de pleurnicher sur nos angoisses respectives ou communes, c’est selon.

Copyright CB

On trouve également dans ce titre, le premier élément d’une intertextualité dont Alain Mabanckou va prendre du plaisir à se servir pour glisser des références littéraires, renvoyant le lecteur à des œuvres explicitant le cheminement de sa pensée. Dès l’introduction, la lettre adressée à son fils est une indication forte qui bien entendue fait penser à la lettre de James Baldwin à son neveu dans son célèbre essai La prochaine fois, le feu. Ici, les mises en garde concernent le danger du conformisme, des postures victimaires sur lesquelles se fonderait une communauté noire de France. La conclusion de cette note est intéressante et elle lance l'ouvrage :
« Je  t'ai adressé cette missive comme une sonnette d'alarme afin que tu ne tombes pas dans ce piège. Tu es né ici, ton destin est ici, et tu ne devras pas le perdre de vue. »
Page 20, édition Fayard

Les différents chapitres permettent à Alain Mabanckou de développer avec des tonalités différentes, son point de vue sur de multiples aspects de son parcours individuel l’ayant conduit de Brazzaville, capitale congolaise, à Nantes ancien grand port du fameux commerce triangulaire avant de devenir par un étrange concours de circonstances le centre administratif des archives des français nés à l’étranger. 




Tantôt, il met en scène un dialogue intracommunautaire avec la gouaille et l'ironie qui est sa marque de fabrique pour mieux faire entendre la voix de l’immigré noir diplômé contraint  aux tâches de vigiles ou d’agents de sécurité. Tantôt le propos de Mabanckou est beaucoup plus technique, quand il règle quelques points sur la posture de certains écrivains, intellectuels d’Afrique francophone, dont il dénonce les postures dogmatiques et militantes sans que celles-ci ne se traduisent par un jusqu’auboutisme de la démarche. En particulier quand il traite de la question de la littérature africaine en langue africaine, l'idée d'écrire sans la France, là où il n’y a pas de politique de promotion des langues nationales dans les structures de l’éducation nationale des pays francophones.

Alain Mabanckou est un excellent funambule qui distribue ses uppercuts avec efficacité et avec équité, comme lorsqu’il aborde la question de l’identité nationale française en l’illustrant à l'aide d'une rencontre faite quelque part aux USA, avec un franco-normand qui interpelle l’essayiste franco-quelque chose sur ses origines.  La réflexion de l’auteur sur le regard que ce français que le commun des mortels qualifierait de souche, qui ne peut terminer une phrase sans placer un « you know ? » et qui ne comprend les esquives du nègre forcément originaire d’ailleurs, parlant une langue française maîtrisée, lui dont les parents sont français nés dans une colonie d’outre-mer, dont Brazzaville fut un temps la capitale de la France libre…

Le romancier français parle du parcours singulier de celui qui fut un étudiant en droit à Nantes venu de l’Afrique équatoriale, puis consultant dans une grande boîte française tout en construisant en parallèle une œuvre littéraire à Paname avant d’enseigner les littératures francophones dans le Michigan puis en Californie à UCLA. 

Ce texte pertinent n’est cependant pas exempt de tout reproche. Heureusement d’ailleurs. On peut reprendre l’écrivain français sur certains points comme lorsqu’il dit à propos de la Traite négrière : 

« Pourtant, il serait inexact d’affirmer que le Blanc capturait tout seul le Noir pour le réduire en esclavage. La responsabilité des Noirs dans la Traite négrière reste un tabou parmi les Africains, qui refusent d’ordinaire de se regarder dans le miroir. Toute personne qui rappelle cette vérité est aussitôt taxée de félonie, accusée de jouer le jeu de l’Occident en apportant une pierre à l’édifice de la négation. » 
Page 117, édition Fayard 

Quand on pense que l’auteur insiste sur les spécificités des parcours des hommes noirs en France, dont les sanglots sont différents suivants qu’ils viennent des DOM-TOM, des anciennes colonies, d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale, on est en droit de se demander comment il oublie qu’au moment de la Traite négrière, le concept de Noirs n’existe  pas en Afrique, mais que ce continent est une constellation de nations qui se font la guerre et dont les prisonniers de guerre des royaumes côtiers servent souvent de ressources pour les négriers. Peut-on parler de trahison à ce moment, dans ce contexte très précis ? Le noir n’est-il pas une identité occidentale qui ne peut s’appliquer au contexte de la capture de l’esclave, quelque soit sa forme ?

Il y a d’autres petites questions qui méritent d’être scruté à la loupe, mais ici, Alain Mabanckou écrit un texte qui fera forcément réfléchir blancs, noirs, arabes, français, africains. Ma critique est déjà un peu longue. Je vous souhaite une bonne lecture en vous espérant nombreux à donner votre feeling sur ce texte sur ce blog.  

Edition Fayard, 1ère parution le 4 janvier 2012

Voir l'article de David Kpelly sur cet essai et rendez-vous ce samedi  au Musée Dapper avec l'essayiste congolais.