jeudi 23 mai 2013

Les tirailleurs bassa aux Lectures de Gangoueus


Les émissions se poursuivent et ne se ressemblent pas. Le texte abordé. Les acteurs participant à cette interaction autour d’une œuvre et de son initiateur. Le créateur. Le montage. Même si l’organisation nécessite une gymnastique roumaine, le fait de la rencontre avec un auteur est un kif énorme, comme diraient certains. Je ne cache pas que Patrice Nganang est un auteur dont j’apprécie la qualité de la production littéraire. Chaque fois un peu plus riche. Certes, le caractère vindicatif de certains ouvrages comme La république de l’imagination ou Contre Biya  avait un peu atténué mes ardeurs à retrouver ses textes. Trop sérieux, je craignais de ne pas retrouver dans sa prose, le rire qui dénonce, le sarcasme qui constate, la légèreté du ton de ceux (ses personnages) qui prennent la vie telle qu’elle se présente à eux sans sombrer dans la sinistrose. Oui, l’atmosphère des sous-quartiers du Tiers-monde, non du Cameroun. Ma lecture de La saison des prunes m’a reconcilié avec l’écrivain et universitaire camerounais vivant à New-York, diplômé d’Allemagne et si peu prompt à passer par la France. Saisir son discours est donc un privilège que je vous propose.

L’homme est théoricien littéraire. Comme un physicien s’enferme dans son laboratoire pour tester la thermo-poro-élasticité d’une argile soumise à des gradients de température, Nganang élabore sa littérature et les concepts qui vont abreuver ses oeuvres de manière très théorique avant de traduire tout cela dans des romans aboutis. Il aborde aussi les formes poétiques de ce texte, le sens qu'il donne à la littérature, Yaoundé, ou encore des figures emblématiques qu'ont été Louis-Marie Pouka et Ruben Um Nyobé, la fiction autorisant certaines largesses et l'exploration de la jeunesse de ces deux hommes.

Merci Dominique Yoro Dépri pour ses très belles lectures, Zacharie Acafou pour sa critique littéraire, Maxime Chaury pour ses questions, ainsi qu'à toute l'équipe de Sud Plateau TV.

Vous pouvez regarder l'émission en cliquant sur l'écran ci :




Vous pouvez voir toutes les émissions littéraires sur Sud Plateau TV


dimanche 19 mai 2013

Boris Becker : Sans filet

©Andrew Rogers

Le tennis a eu une place importante dans mon adolescence. Je l'ai pratiqué des heures durant, pour des résultats, disons-le, assez peu satisfaisants. Je l'ai pratiqué aussi en suivant quelques rares matchs professionnels sur les télévisions congolaises et surtout par la documentation que l'ITF envoyait à mon père, alors secrétaire général de la fédération congolaise de tennis. Pendant longtemps, j'ai été incollable sur les statistiques des tournois professionnels et du Grand Chelem couvrant 1985-1995... Boris Becker est avec Stefan Edberg le joueur emblématique de cette période. Même si Mats Wilander, Yvan Lendl ont occupé des places de choix, ces deux joueurs furent exceptionnels, grands attaquants, athlètes hors pairs, maîtres du gazon de Wimbledon avant l'avènement de Pete Sampras...

Indépendamment d'être devenu à 17 ans le plus jeune vainqueur de Wimbledon, le tournoi de tennis le plus prestigieux au monde, Boris Becker a réédité l'exploit en 1986 de ce qui était jusque là pour le champion américain John McEnroe un coup de chance. Boom Boom Becker, ainsi nommé par la puissance de son jeu, est devenu une icône pour le tennis international, un héros national en Allemagne. Deux fois vainqueurs du tournoi anglais à 18 ans.

En écrivant Sans filet avec ses nègres, Boris Becker revient naturellement sur sa carrière sportive, ses victoires, son entourage, son premier coach Gunther Bosch, son manager roumain Ion Tiriac, son père, sa mère, ses "collègues", sa jeunesse. Mais l'intérêt de ce livre réside, pour moi qui ne suit pas forcément un fan des autobiographies, dans la pluralité des regards que Boris Becker propose. Ainsi, la carrière sportive, si elle a fait de lui l'homme qu'il est devenu, n'en est pas pour autant son unique point d'analyse. Les plus grandes batailles qu'il a livrées n'ont pas toujours été sur le central de Wimbledon. Son divorce. Ses déboires avec le fisc allemand.

Ce que j'ai apprécié dans la lecture de ce texte, c'est avant tout la construction. Il y a une vraie esthétique littéraire avec le parti pris de raconter par le biais d'anecdotes sur un personnage ou un lieu qui renvoie à des épisodes importants de la vie de Becker. Le choix du titre de chaque chapitre est révélateur de cette intention d'une orientation allant dans ce sens. On a donc l'impression de lire chaque fois une petite nouvelle dont la chute nous révelera un aspect de sa personnalité. Boris Becker ne procède pas à une narration linéaire. Le lecteur est parfois obligé de faire des recoupements, d'observer une répétition qui nous remet en perspective un fait déjà évoqué. Enfin, il insère les témoignages recueillis de sa mère, d'Ion Tiriac ou de John McEnroe, ce qui réduit la subjectivité de son regard.

Sur le fond, cette autobiographie est une réflexion sur la pression que le système, un pays peut exercer sur un athlète de très haut niveau, une rencontre entre un homme et son pays et le désir de se défaire de ce diktat populaire, tout en jouissant du côté bankable de cette notoriété. Becker analyse froidement avec un brin d'amertume la traque dont il a fait l'objet par l'administration fiscal. Pas tant pour le principe de  participer à l'effort national, mais plutôt dans l'idée que son exil fiscal ne méritait pas une chasse aux sorcières menée avec beaucoup d'âpreté.

Il offre aussi des réflexions intéressantes sur l'Allemagne d'après-guerre, sur ses dialogues avec son père, sur ses prises de position fortes contre le racisme et sur une campagne orchestrée pour une réforme autour de la question du droit de sol. Question visiblement taboue en Allemagne. On sent en lisant Boris Becker une très forte personnalité qui ne choisit pas forcément de se présenter sous un jour favorable. Il n'est pas une victime, ni un ange, mais un homme qui assume ses choix qui a toujours cultivé un certain sens d'anticonformisme. Sa fascination pour Nelson Mandela et Mohamed Ali est importante puisque pour ces deux figures historiques, il consacre un chapitre. C'est toujours interpelant d'entendre un champion parler de plus grand que lui...Pour quoi ces deux hommes, il y a quelque chose à creuser.

Il offre aussi un regard de l'intérieur professionnel, sport difficile, individualiste qui impose une certaine distance entre les joueurs, surtout pour les champions. En toute circonstance. La troisième mi-temps n'existe pas au tennis. Il illustre très bien avec un épisode de beuverie en compagnie d'André Agassi où ce dernier éméché lui avoua que s'il retournait facilement son service, c'est parce qu'il avait remarqué que Becker avait un tic très discret qui indiquait l'angle dans lequel il allait service. Becker a noté l'information et s'en est servi pour leurs futures confrontations. C'est donc un monde impitoyable. Et comprend, en lisant ce livre que Becker avait certes un physique adapté, un bon entourage, une bonne éducation, mais surtout une force de caractère hors du commun. Couplé à une sensibilité qui a de l'avis d'Ion Tiriac réduit le nombre de ses victoires en Grand Chelem.

Ma petite déception, c'est l'ancien joueur qui parle, réside dans le fait qu'il ne s'étend pas trop sur certains joueurs, sur des matchs. J'aurai aimé en savoir sur Stefan Edberg, Pete Sampras ou sur Yannick Noah dont il a quand même donner le nom est prénom de son fils. On imagine que cela cache quelques déceptions. Il parle beaucoup de ses rapports avec les joueurs allemands, Carl-Uwe Steeb, Patrick Kuhnen ou mieux Michael Stich. Techniquement, que les tennismen ne s'attendent pas à avoir des informations sur le lift de son service. Concernant le dopage, il me semble que c'est le seul sujet qui méritait un traitement plus approfondi. Il affirme sans trop de réserve que le tennis est un sport propre, du moins pour son élite. Ce sport étant selon lui trop technique pour que le dopage est une influence significative. Pourtant, quand il raconte certains états de fatigue après des matchs à rallonge, la question de la récupération dans un Grand Chelem ou sur une rencontre de Coupe Davis traversera l'esprit du lecteur.  Disons que le tennis s'est lavé son linge salle dans ses vestiaires...

Si vous avez l'occasion de lire cette autobiographie, n'hésitez pas. 
Bonne lecture

Avec la collaboration de Robert Lübenoff et Helmut Sorge
Traduit de l'allemand par Josy Mely, Brigitte Déchin et Nicole Thiers
307 pages, Edition Michel Lafon, 2004

Voir son interview chez Ardisson
 et la chronique de Seth

mardi 14 mai 2013

Les Lectures de Gangoueus traitent Enlacement(s) de Raharimanana


Certaines émissions sont plus complexes à préparer que d’autres. En particulier, quand on travaille sur une œuvre ou un genre plus exigent que d’autre. On n’est pas forcément sur d’avoir saisi la quintessence du message du poète. Et on rame, parfois. C’est un sentiment particulier, il y a une forme de tension de l’animateur qui espère être malgré tout à la hauteur de l’événement. Il est de ce point de vue important de réaliser que tous les textes ne sont pas accessibles. Bon, cette introduction ne signifie pas que j’étais complètement à l’ouest quand j’ai fini « Enlacement(s) » de Raharimanana. Un étrange objet littéraire en trois volets. Mais, il faut le dire, Joel Té-Lessia m’a un peu mis la pression en proposant une critique littéraire à la hauteur, à mon avis, du texte. Le jeune homme a une sensibilité pour la poésie que je n’hésiterai pas à exploiter si l’occasion se représente.

Cette émission avec Raharimanana fut intéressante. D’abord, par la prise de parole toujours très pertinente de cet homme de lettres à la fois très présent dans l’espace francophone et en même temps très discret. Dans ses prises de position aussi, comme par exemple, sur l’intérêt de réagir à une critique littéraire. Posture intéressante et à la fois étonnante. Car, souvent, les écrivains ne subissent ils pas ces critiques sans réellement avoir la possibilité  de réagir. L’important est le fait que le texte soit lu. Briser donc l’interface entre le lecteur et l’écrivain que représente la critique. J'interprète. Des réactions aussi sur la remarque autour d'une approche « victimaire » présente dans certains textes. Décrire la condition de la victime, porter sa voix ne signifie se complaire dans cette posture. Mais, il y a eu des victimes. De l’esclavage, de la colonisation, des dictatures tropicales. Naturellement la question de l’écriture ciselée remonté à la surface avec Stael Polémique. Là, encore, Raharimanana explique sa démarche. Et il fait lui-même entendre son texte destiné à être mise en scène, chorégraphié, lu.

Mes inquiétudes du début se dissipent progressivement. L’échange est passionnant. Découvrez cette émission et faites la découvrir.

Nous adressons nos remerciements à Joel Tè-Lessia de Terangaweb, Kidzi Abeto et Stael Polémique pour leurs contributions ainsi qu'à l'équipe de Sud Plateau TV.

Vous pouvez consulter l'émission en lançant le podcast ci-dessous.


Raharimanana, Enlacement(s), Editions Vents d'ailleurs, Première parution en décembre 2012

dimanche 12 mai 2013

Liebster Award : Ze Tag


Je suis un blogueur. Donc, j'appartiens à cette communauté de lecteurs qui prennent du plaisir à partager sur une interface numérique leurs petites joies et parfois déceptions, après un tête à tête avec un romancier via son texte. Toute communauté possède ses rites réguliers dont on ne comprend pas toujours le sens. Le tag en est un pour les blogs littéraires. Il agit souvent par vague comme un virus, contaminant, et génèrant des symptômes caractérisés par un élargissement de l'exhibitionnisme dont le blogueur fait déjà preuve à longueur de semaine en livrant ses lectures à des inconnus...

Fattorius m'a rappelé mon lien avec cette communauté en me taguant et je le remercie. Il m'a adressé un Liebster Award. Les règles de ce tag sonts les suivantes :

►1. Chaque personne doit écrire 11 faits sur soi
►2. Répondre aux questions que la personne qui vous a taggé a posté et créer 11 questions destinées aux personnes que vous allez tagger
►3. Choisir 11 personnes et mettre un lien vers leur blog dans votre post
4. Les en informer sur leur page
►5. On ne peut pas tagger la personne qui vous a taggé !

Point 1 : 11 faits sur moi
- Fan de tennis
- Informaticien
- J'apprécie mes cheveux grisonnants
- J'ai enregistré avec Sud Plateau TV trois magnifiques émissions littéraires, hier, avec de remarquables auteurs.
- Le Rouge et le Noir de Stendhal demeure au hit parade de mes souvenirs de lecture.
- J'aime la lecture de la Bible
- Je rame pour trouver 11 faits sur moi livrables à la vindicte populaire
- Bientôt le 6ème anniversaire du blog
- Je lis principalement en allant bosser
- Je manque de temps pour surfer sur l'océan des blogs littéraires
- FahrenheiT 451 est le blog littéraire qui me fascine le plus.

Point 2 : Réponses aux questions de Fattorius
1. Si vous étiez un arbre, lequel seriez-vous?
Un safoutier (obligé, après avoir fini le roman de Patrice Nganang)
2. Quelle chanson avez-vous spontanément eue à l'esprit sous la douche ce  (il y a trois jours)?
Touche mon coeur, Seigneur.
3. Quel est votre arrondissement parisien préféré?
Hum, difficile : Je dirai le 5ème arrondissement pour les librairies mythiques qu'il abrite.
4. Qui aimeriez-vous tuer, ici et maintenant?
Personne.
5. Et qui aimeriez-vous embrasser éperdument, ici et maintenant?
Ma femme.
6. Quel est votre animal fétiche?
Je n'en ai pas.
7. S'il ne vous restait qu'un seul appel téléphonique, à qui le passeriez-vous?
Ma femme, naturellement.
8. Quel est le dernier livre que vous avez lu?
Livre terminé, La saison des Prunes de Patrice Nganang

9. Indiquez votre couleur préférée, et dites pourquoi vous l'appréciez.
Je dirai le gris pour la nuance qu'il incarne, traduisant la complexité de ce qui peut apparaître simple. En  même temps le gris semble traduire dans ma compréhension un non choix. Ce qui fait que je la complète avec le rouge bordeaux qui me rappelle un choix.
10. Que ressentez-vous face à une feuille blanche?
Quand je produis une chronique, et que je me retrouve dans cette situation, je me questionne en me disant : "le livre a été désesperant à ce point?", Bon, ça arrive très rarement.
11. Votre verre de cocktail est vide. Comment réagissez-vous?
Je poursuis la causette tranquillement surtout s'il est 20h passé.

Point 3 : Trouvez 11 blogueurs et créer un questionnaire
Il m'est techniquement impossible de trouver onze blogueurs. Je proposerai mon questionnaire à Affoh Gueneguez, Liss Kihindou, Fahrenheit 451, Chez Lo, Raphael Adjobi, Malice

Voici les questions : 
1. Quel personnage de roman vous colle à la peau?
2. Quel est le romancier dont vous avez lu le plus grand nombre d'ouvrages? Comment définissez-vous votre intérêt pour son oeuvre?
3. Quel est votre contexte de prédilection pour lire un roman?
4. Pourquoi avez-vous créé votre blog littéraire?
5. Quel est le roman qui a le plus marqué votre identité?
6. S'il y avait trois romans que vous souhaiteriez que vos enfants lisent à tout prix,  quels seraient-ils?
7. Comment expliquez-vous votre intérêt pour la littérature?
8. Quelle est votre plus belle lecture cette année?
9. Quel est le top 3 des ouvrages que vous recommanderiez aux lecteurs de vos blogs?
10. Où achetez-vous vos livres?
11. Quel personnage le plus détestable de fiction vous revient à l'esprit en terminant ce questionnaire

lundi 6 mai 2013

Notes sur Ala te sunogo - Le BlonBa du Mali au Grand Parquet de Paris

Je découvre le Grand Parquet. Un théâtre assez singulier. Dans un de ces quartiers populaires  du nord de la capitale française, Il pourrait faire penser au Lavoir Moderne Parisien où je suis déjà passé voir deux pièces. Sensation particulière, parce que l’on est sous une tente. Une sorte de yourte mongole. ET on entend le fond sonore du quartier qui vit pendant le début de la représentation, puis on oublie.  La lumière s’éteint. Je n’ose pas maintenir mon ordinateur portable allumé pour ma prise de note.

Je suis dans le RER qui me ramène à la maison. Je commence la rédaction de mes impressions à chaud... La pièce a été assez courte avec un public assez restreint. J’ai apprécié Ala te sunogo - Dieu ne dort pas. D’abord sur le plan d’une thématique qui je l’espère ne sonne pas comme le chant du Cygne pour l’aventure du Blonba. Pour comprendre mon propos, il est important de lire l’interview que m’a accordé l’an dernier, Jean-Louis Sagot-Duvauroux, co-animateur du Blonba, une des rares structures de production culturelle africaine indépendante. Des ennuis fonciers, le coup d’état du capitaine Sanogo et la tentative de prise de Bamako par les islamistes d’Ansar-dine et Mujao sont passés par-là.

 Parce que la Chine occupe de plus en plus l'imaginaire africain - Photo JLSD

Le thème :
Un jeune opérateur culturel bamakois trouve dans ses locaux, un inspecteur fiscal véreux extrêmement motivé pour lui extorquer des fonds. L’homme ne prend même pas le temps de faire un véritable état des lieux du bar culturel que tient Cheikhna. Il est fonctionnaire privatisé qui compte se payer sur la bête et pour qui les nouvelles lois fiscales n’ont aucun effet, si elles ne vont pas dans le sens de sa prédation. Cheikhna incarne dès le départ  la figure angélique du résistant au système qui refuse de se soumettre au diktat du fonctionnaire de petite semaine. Mais sa résistance ressemble à une vanité tellement l'appareil d'état est corrompu. Il rejette en bloc toutes les approches coercitives mais également coutumières comme la gérontocratie dont use le fonctionnaire…

Dans un autre côté, il y a Solo, un jeune homme qui dort dans la rue. Il fait la rencontre de Goundo, une jeune femme altruiste que la posture de ce sans abri des tropiques ne rebute. L’échange avec prend une forme singulière, sourd muet, notre bonhomme ne s’exprime que par la danse, la danse contemporaine avec grâce, virilité et originalité. Goundo prend fait et cause pour Solo qu’elle veut extraire de sa condition.

J’aimerai d’abord souligner que j’ai passé un très bon moment. Le BlonBa m’a de nouveau surpris par l’originalité d’une pièce qui parle sans fard des maux qui rongent la société malienne : la corruption, le m’en-foutisme. Comme Vérité de Soldat, le BlonBa met le doigt là où cela fait mal avec des acteurs qui habitent réellement leur rôle, avec colère ou beaucoup d’humour. La pièce analyse aussi sur le plan culturel, une forme d’herméticité de la société malienne, comme la tentative de greffe d’un concept aussi exotique que la danse contemporaine dans les habitudes du pays, même pour un opérateur à l'avant-garde.

La belle et le danseur, chacun très juste dans leurs prestations respectives - source photo JLSD

BlonBa et quotidiens maliens :
Cette pièce a été écrite avec les tripes. Qui connait l’histoire de ce concept culturel indépendant initié par Alioune Ifra N’Diaye qui connaissait quelques difficultés avant le coup d’état du capitaine Sanogo, peut se poser la question si cette pièce ne prend pas d'un signal douloureux. Nous l'espérons pas. La rage du rappeur Ramses qui joue un rôle fera penser forcément à Ifra N’Diaye et elle traduit la frustration d'un homme face à un système qui semble toujours avoir vu d’un mauvais œil son initiative. Les redressements fiscaux qui tombent sur Cheikhna, l’opérateur culturel, sont dans ce scénario le simple fait d’un fonctionnaire auto-entrepreneur et entreprenant sur les ressources d’autrui. Hum!

Cependant, Jean-Louis Sagot-Duvauroux, metteur en scène et coanimateur du Blonba ne s’apitoie sur lui-même en portant le regard sur un autre itinéraire de vie, celui de ce jeune danseur « contemporain » qui cherche sa place dans la société.

Difficile de terminer cette chronique sans évoquer Bougougniéré. Super-Bougou. Un sujet à part entière qui mériterait un article. Une pièce que je recommande, à voir au Grand Parquet, pas très loin de la Gare du Nord.

Ala te Sunogo - Dieu ne dort pas
Compagnie BlonBa
Mise en scène Jean-Louis Sagot-Duvauroux

mercredi 1 mai 2013

Patrice Nganang, La saison des prunes




J’ai commencé la lecture de ce roman par un malentendu. Pourquoi les camerounais appellent-ils le fruit du safoutier une « prune » ?  Car, derrière ce titre un peu étrange, voir un peu exotique pour qui s’intéresse à l’arboriculture, c’est par la saison de safous, pardon la saison de prunes, que Patrice Nganang commence son évocation d‘une période de l’année singulière en terre camerounaise. A cette époque, en 1940, un jeune cadre de l’administration coloniale, poète à ses heures perdues, Louis Marie Pouka décide en cette année douloureuse pour la France et ses colonies de partir en vacances à Edéa, en pays bassa. Son père y vit. Géomancien de son état, influent dans cette localité. Ne s’arrêtant pas seulement aux petites gens qui viennent solliciter ses « dons », M’Bangue – c’est son nom -  annonce avant l’heure le suicide d’Hitler.

Pouka retrouve  à cette occasion d’autres amis à Edéa dont Fritz et Ruben Um Nyobé (oui, le futur leader de l’UPC). Louis-Marie Pouka a l’ambition de créer un cénacle de poètes en langue française dans son fief. Ses amis y voient un acte de folie. Le poète se lance avec la conviction du juste dans ce projet audacieux et disons-le décalé. De la foule très nombreuse en quête d’emploi qui accourt à son annonce de recrutement, il retiendra une demi-douzaine d’illuminés qu’il rebaptise à la gloire de grands poètes disparus… En travaillant à la fois sur la personnalité de Pouka et celles de ses adeptes qui se réunissent dans un tripot aux allures de bordel, ainsi que le microcosme qui gravite autour d’eux Patrice Nganang pose une description très pertinente du petit monde d’Edéa entre les fonctionnaires ou hommes indépendants revenant des grandes villes camerounaises, des femmes, souteneuses ou épouses .

Quatre personnalités de ce roman foisonnant de portraits se dégagent. Bilong, l’adolescent impétueux, imbu de lui-même, audacieux et rêvant de se faire une place parmi les hommes. Ahoga, le faux hilun, broussard un peu perdu dans ce cénacle, magnifique chantre de la tradition orale bassa, Philotée, le bègue, aussi jeune que Bilong et Hebga, le cousin bucheron de Pouka, qui ne fait pas partie du cercle, mais dont le rapport avec Pouka est d’abord celui très intime du talent que ce dernier, dans son adolescence, avait pour porter une parole qui sublime la puissance physique d’ Hebga  et le pousser au dépassement de soi pour le meilleur comme pour le pire.

Dans cette première phase du roman, la question du sens de la littérature et de la parole dans une société qui se forme est intéressante. Cette prise de parole est essentielle même si on peut se poser la question de son fondement et du genre employé, la poésie, pour former des illettrés à la recherche d’un emploi.

Le sarcasme de l’écrivain sur cette question est très caractéristique de son discours et on peut penser d’une  certaine manière que NGanang ne se fait pas trop d’illusion sur la place de la littérature dans une société qui se cherche. Ecoutez, Bilong expliquer l’esprit du cénacle à sa belle nommée Nguet, une wolowos .
« Qu’est ce que vous faites là-bas ? » lui avait-elle demandé avec curiosité, après lui avoir apporté l’eau. 
C’était Nguet.
« Ecrire », lui avait dit Bilong. Il but dans le gobelet que lui avait donné, les jambes écartées pour laisser les gouttes impregnées le sol.
« Ecrire quoi ? avait continué la Nguet
      -   Des rimes. »
Les autres femmes avaient réagi.« C’est quoi, ça ? »
« On mange ça ? »
Page 208, Editions Philippe Rey

Le contexte historique de ce roman est celui  de la construction de la France libre à partir des colonies qui sont pour la plupart sous la férule vichyste à la fin 1940, excepté le territoire du Tchad que dirige le gouverneur Félix Eboué. Assez rapidement, entre en scène un autre personnage historique, le capitaine Leclerc qui arrive à Edéa en pirogue. Cet homme à tout faire de Charles de Gaulle, stratège futé, va construire pas à pas une légitimité au discours de Gaulle exilé en Angleterre en prenant Yaoundé avec le soutien d’Eboué et en organisant avec quelques officiers, la formation des tirailleurs qui vont constituer la Force noire qui partant d’Afrique subsaharienne va emporter les premières victoires significatives françaises pendant ce conflit à Murzuk et Koufra dans le désert du Sahara face aux troupes italiennes.

Edéa étant une plaque tournante, selon Nganang, de ses troupes de tirailleurs, plusieurs membres du cénacle sont embrigadés dans ces contingents et, armés de la parole construite avec Pouka, ils vont nous raconter cette guerre de l’intérieur.

« Il (Hegba) faisait partie du contingent, lui – dans lequel les sénégalais n’étaient pourtant pas nombreux. C’est une paresse française que personne n’a corrigée, car le Sénégal, alors vichyste, n’avait pas jusque là fourni de tirailleurs à de Gaulle ; de plus, il lui a infligé sa première véritable défaite militaire du 23 au 25 septembre 1940[…] En tout c   as le premier contingent de soldat au Tchad venait du Sénégal. On racontait que c’est parce que ces sénégalais ne voulaient pas tirer sur des tchadiens, comme leur ordonnaient leurs officiers supérieurs, et manquaient toujours ceux qu’ils devaient mettre en joue, qu’on les avait appelés tirailleurs. Qui sait ? Toujours est-il que les Français désignèrent bientôt tous les soldat africains de leur armée comme « tirailleurs », et tous les africains qu’il recrutait comme « Sénégalais ». C’était commode. C’était simple. Comme toute injure »
Page 170, éditions Philippe Rey   

C’est l’âme du tirailleur « sénégalais », qui paradoxalement  ici est bassa, que nous restitue avec brio le romancier camerounais. L’initiation de Pouka, va servir à l’élaboration du discours de ces tirailleurs. Ce roman participe à donner, selon ma lecture, un sens très particulier à la question de la France libre et des enjeux que celle-ci a dû surmonter pour reconstituer une identité nationale française mise à mal par l’occupation nazie et la collaboration vichyste. De Gaulle n’aurait pas existé devant Churchill sans ces victoires en Afrique de Leclercq, sans cette chair à canon qu’ont été les tirailleurs « sénégalais » dans le désert du Sahara.

Ce roman participe donc à l’exploration de tous les non-dits de cette période douloureuse, mais qui dicte des comportements entre postcoloniaux et français. Comme tout roman historique, il faut naturellement identifier ce qui relève de la fiction et ce qui est avéré et je pense que l’ambition de Patrice Nganang se situe dans cette invitation à creuser le sujet.

Je terminerai en disant que cet auteur n’est jamais aussi bon que lorsqu’il fait des romans où subrepticement il laisse exprimer son rire qui désamorce le dramatique. Ce texte est donc utile. A lire et à  faire lire.

Editions Philippe Rey, 445 pages, 1ère parution en avril 2013

mardi 30 avril 2013

Reine MBéa aux Lectures de Gangoueus

Pour la treizième mise en ligne des Lectures de Gangoueus, c'est une émission délicieuse qui vous est proposée sur Sud Plateau Tv avec la blogueuse et romancière camerounaise Reine Mbéa pour sa première publication Les aventures de Sissi parue chez Edilivres.

Le sujet du roman a déjà été présenté sur ce blog. Sissi est une jeune courtisane de Yaoundé. Une femme déterminée. Croqueuse d'hommes. Usant de son corps comme pour atteindre ses objectifs qui sont avant tout de s'extraire de sa condition sociale, dans une société camerounaise où pauvres et riches se côtoient.

Cet échange avec Reine M'Béa est un vrai plaisir pour moi, car, entre nous, il n'y a pas beaucoup de femmes invitées. Connaissant mon intérêt pour les lettres écrites au féminin venues des Afriques, vous comprenez que ce n'est pas un choix de ma part. Reine M'Béa est très en retenue sur cette émission. Mais elle explique très bien sa démarche d'auteur, la construction de son personnage et de manière plus générale, elle expose assez bien son regard sur la condition de la femme dans son pays d'origine. Analyse que j'étends personnellement à l'Afrique centrale.

Le dynamisme de Zacharie Acafou dans sa présentation de ce roman et le regard de Touhfate Mouhtare, romancière talentueuse complète assez bien qui m'aura permis un échange intéressant.

L'émission est consultable en cliquant sur la vidéo ci-dessous ou sur Sud Plateau TV.


 
La vidéo en ligne.

Merci à toute l'équipe de Sud Plateau TV. Je cite Eleonore Rezkallah, Eléonore Paoli, Naomi Robert, Vanessa Meflah et Bertrand Kouemo. L'ensemble des émissions est consultable sur cette chaine.