dimanche 25 mai 2008

Joseph Conrad : Typhon

Je connaissais l’aura de Joseph Conrad quand il y a quelques années au C.C.F. de Brazzaville je passais dans la rangée C. Je fis réellement mes premiers pas avec cet auteur suite à une série d’articles sur le fleuve Congo de Stephen Smith dans le journal Le Monde. Avec Au cœur des ténèbres, je pénétrai dans l’univers de ce marin globe-trotter (un pléonasme) qui racontait la remontée du fleuve Congo et la rencontre avec des terres et des populations de ces contrées…

Dans Typhon, c’est sous d’autres tropiques que l’écrivain polonais engage le Nan-shan, navire à vapeur battant pavillon siamois. Dans la mer de Chine. Le capitaine Mac Whirr qui mène ce bateau est un personnage sombre, peu loquace, quelque peu excentrique que le lecteur découvre sous ses différentes facettes ainsi que son jeune second Jukes plein de certitudes et de jugements sur son entourage et des profils différents des membres de l’équipage. Le navire doit entre autres transporter un groupe important de coolies. Un typhon d’une rare violence s’abat sur le Nan-Shan.

J’ai apprécié ce roman comme il m’est arrivé d’aimer Le Vieil homme et la Mer ou encore Le vieil homme qui lisait des romans d’amour… On pourrait en citer d’autres.

Ces grands romans où l’homme affronte les éléments en furie, la nature hostile ou encore un animal indomptable. Ces textes où l’homme se dépasse, sort de la moiteur de son quotidien pour défier parfois par vanité son propre courage, sa capacité à faire face.

Le capitaine Mac Whirr avait parcouru la surface des océans, comme certaines gens glissent toute leur vie durant à la surface de l’existence, qui se coucheront enfin tranquillement et décemment dans leur tombe, - qui n’auront rien connu de la vie, qui n’auront jamais eu l’occasion de rien connaître de ses perfidies, de ses violences, de ses terreurs.
Sur terre et sur mer, il existe de ces gens ainsi favorisés – ou ainsi dédaignés par le destin et par la mer.
P. 34-35, collection Folio

… Mais la vérité est que vous ne savez pas si cet individu a raison ou non.
Comment peut-on savoir de quoi est faite une tempête avant de l’avoir sur le dos ?
P. 54, collection Folio

… Mais la force inquiète des flots, mais leur courroux impondérable, le courroux qui passe et retombe et qui n’est jamais apaisé, le courroux et l’emportement passionné de la mer, voilà ce qu’il ne lui avait jamais été donné d’entrevoir. Il savait que cela existe, comme nous savons que le crime et les abominations existent.

Avec Conrad, on vit l’océan. Ce typhon nous donne le mal de mer tellement la puissance narrative de l’écrivain est grande, les lames d’eau qui s’abattent avec violence sont ressentis par le lecteur, le bateau qui ploie grince dans nos oreilles, les ténèbres de cette nuit où le doute finit par prendre corps chez le flegmatique capitaine…


Un de ces grands romans, où la parole brève, le texte finalement court et où attend avec impatience le dénouement. Un malaise toutefois, cette vision méprisante à l'endroit des coolies (ces passagers chinois) qui m'a rappelé les tristes descriptions des peuples "sauvages" dans Au coeur des ténèbres. Difficile, même pour les plus grands auteurs, de dépasser l'esprit de l'époque...

Belle lecture,

Gangoueus

Typhon, Joseph Conrad
Traduit de l’anglais par André Gide
Gallimard, titre original : Typhoon, 1ère parution 1918

vendredi 23 mai 2008

René Depestre : Le mât de cocagne



Il s’agit du premier roman du poête haïtien. Il a été écrit en 1979 en exil alors qu’Haïti ployait sous le régime de Duvalier fils.

Ce roman commence par un entretien hallucinant. Zoocrate Zacharie Grand électrificateur des âmes du peuple haïtien échange avec Clovis Berbotog sur la stratégie à adopter concernant Henri Postel, sénateur déchu et grand opposant à la dictature zachariste. En matière de destruction de l’individu, Zacharie n’est pas en panne d’inspiration. Plutôt que de faire de Postel un martyr adulé d’une population en quête de repère, il va lui appliquer un facteur zombifiant.
Un zombie moderne, un mort avant l’heure, un mort à son insu. Concrêtement, il le met en petit commerce surveillé. La seule chose qui puisse venir à bout du sieur Postel…

Par un de ces soubresauts du destin qui affecte les grandes âmes, après cinq années "passives", Postel décide de fuir l’île plutôt que de dépérir à petit feu à la grande satisfaction du Grand Electrificateur des Ames. Alors, qu’il est très avancé dans son plan d’évasion, Henri Postel prend connaissance de l’organisation d’une grande fête nationale dont le clou sera le concours du mât de cocagne. L’ex-sénateur écorné par la vie, dont les partisans ont été exterminés ainsi que sa famille et dont le corps n’est plus de toute jeunesse, relève alors un défi saugrenu : gagner le concours du mât sous le nez de Zoocrate Zacharie.

Henri Postel cadre son action

Je n'ai ni vingt ans, ni trente ans. Je suis un débris de l'athlète que j'étais autrefois. Mais de toute façon je n'ai pas le droit de manquer mon coup. Ce n'est pas une opération magique ni un exercice spirituel ni un geste spectaculaire pour sentir de nouveau, comme jadis au sénat, vivre dans la fascination d'un public. Je suis un homme en-travail, c'est tout.

Page 62, collection Folio

Comme Tchicaya U Tam’si avec lequel il a souvent eu l’occasion d’échanger dans les bureaux de l’Unesco, René Depestre est un grand poète. Il arrive tardivement au roman également mais il ne loupe pas son entrée. L’haïtien dans sa tendre jeunesse à goutter aux geôles haïtiennes avant de fuir pour Cuba et d’autres horizons un régime dictatorial.

Dans ce roman, il pose entre autre la question de l’individualisme moral. Quelles peuvent-être les ressources d’un individu face à un régime fantoche et qui s’emploie à le détruire avec perversion ? La manière ici ne compte pas, seule est reine l’initiative de dire non…

A propos de l'individualisme moral, Henri Postel se prononce :
  • Ces jeunes se réfèrent sans doute à mes prédications au sénat. C'est vrai que j'ai crié que la conscience d'un homme ne fonctionne pas mieux qu'un tube digestif s'il ne se sent ppas blessé, à titre individuel, par n'importe quelle injustice commise contre n'importe quel homme en n'importe quel endroit du globe. Si c'est ça mon individualisme moral...
  • Ils ont l'impression que tu travailles sur ce mât à ton salut personnel. Ils ne croient pas que dans un pays aussi anesthésié que le notre, l'exemple d'un individu puisse être un détonateur collectif
  • Pas un instant, il ne m'est passé à l'esprit que mon effort individuel pourrait galvaniser le pays...

Ce roman est également une évocation d’Haïti, de ses croyances magico-religieuses, le vaudou, de sa misère, de ses espoirs. Une dénonciation d’une forme de racisme entre noirs et mulâtres sur Saint-Domingue. Ici, Postel qui comme Depestre est mulâtre le subit. D’ailleurs, en lisant une interview de Depestre, j’ai pu constater qu’il se méfiait au départ du concept de la négritude de Césaire dont il ne voyait en première lecture que la dimension ethnique.

L’amour restaure l’individu. Postel redécouvre la passion.
Un très beau roman écrit dans un style fluide avec toutes les haïtianeries qui feront découvrir cette lettre très caraïbéenne. J'ai adoré.

Bonne Lecture,
Gangoueus
Une interview intéressante sur RFO.fr
René Depestre, le mât de cocagne
Edition Gallimard, collection Folio
1ère parution 1979, 209 pages

dimanche 18 mai 2008

Sony Labou Tansi : L'anté-peuple


Il y a des marques de fabrique que l’on identifie chez les Tam’si. Je parle de Tchicaya U Tam’si et Sony Labou Tansi. La seule filiation existant entre ces deux grands auteurs des lettres africaines est artistique. Tchicaya le précurseur, Sony l’innovateur…

Pour revenir à la marque de fabrique, chez Tchicaya U Tamsi, lorsque l’on entame une plongée dans son œuvre romanesque, l’influence du genre dans lequel il puise toute son essence, à savoir la poésie, est manifeste. D’ailleurs, pour le lecteur que je suis, très peu porté sur la poésie, aborder le poète Tchicaya par ses romans s’est avéré une approche intéressante…

Chez Sony Labou Tansi, la griffe de l’homme de théâtre est prédominante dans les deux premiers romans que j’ai rencontrés.
Si La Vie et demie , son premier roman, est construit comme une farce, le lecteur a l’étrange impression de visualiser une étrange et grotesque pièce de théâtre, dans l’Anté-peuple, ce sont les dialogues percutants qui me font penser au metteur en scène Sony Labou Tansi. Comme si notre homme en écrivant ses textes romanesques concevaient en réalité une pièce…Mélange de genre, donc.

L’Anté peuple est encore une de ses histoires de viande. Une histoire où l’humanité est bafouée.
Dadou est zaïrois. C’est un fonctionnaire brillant, directeur d’un établissement réputé de filles, père modèle de deux enfants, mari aimant. Mais dans ce Congo, pardon Zaïre des années 80, cet homme respecté subit les assauts d’une de ses élèves, Yavelde, fille d’un ponte du système. La femme est belle, désirable, audacieuse, déterminée. Et dans ce bras de fer, Dadou préfère choisir de sombrer dans l’alcoolisme et de noyer ainsi son chagrin (et sa lâcheté ?) plutôt que de ployer devant la fille à papa. Commence alors une terrible descente aux enfers.

Tout cela est moche.

Sony balade son lecteur dans Kinshasa, capitale du Zaïre. Dans un système mobutiste violent ou la déchéance d’un individu peut le frapper aussi rapidement qu’une dénonciation d’une enfant gâtée, où la foule inculte s’abat aussi rapidement et aussi brutalement sur une famille qu’elle respectait.

Tout cela est moche.

On pourrait s’étendre sur le séjour de Dadou dans les geôles kinoises, sa fuite vers le Congo, son passage sur l’île Mbamou, la passion amoureuse que lui voue Yaeldara, cousine de Yavelde, son embrigadement dans le maquis du Congo Brazzaville.
Mais, je dois signaler que ma source de satisfaction réside dans le fait qu’il place au centre de son œuvre les Congo (le fleuve, les deux pays). Deux pays riverains pendant la période des années 80 sous l’emprise de régimes dictatoriaux. Et puis il y a ce regard – pour moi – nostalgique sur le Zaïre de l’authenticité, ce temps où les citoyens de l’autre rive portaient des aba-costs, des " citoyens " directeur…ce grand Zaïre qu’adolescent je découvrais sur l’écran de l’OZRT que les familles d’outre fleuve captaient.

Je me pose également la question polémique suivante : Marcel Nsoni a-t-il influencé - par ses écrits - le chef milicien Ntumi et sa cohorte de soldats que radio bemba présentait comme des anciens fous ? Je m’explique, l’assassinat politique qui clôt l’aventure de Dadou (ou ce dernier se fait passer pour un fou) présente en effet de frêles similitudes avec certains événements qui ont plongé le Congo dans la guerre civile en 1998… Questionnement. Une bâtardise?

Hypothèse puérile, car dans le fond ce texte ne se résume-t-il pas dans le propos de Yéaldara :

Ce corps-là avait droit à l’amour, à la paix, au bonheur, à la vie. J’y croyais comme on croit à Dieu. Il m’a échappé. Tout m' a échappé. Vous ne pouvez pas comprendre ce langage. Parce que vous êtes de l’autre côté des choses. Vous êtes un habitant de l’intérieur ; nous, on habite l’extérieur de la vie.
(…)
Toute ma vie est maintenant hors de moi. Elle vadrouille. Elle me cherche. Ce corps que vous voyez, ce corps qui couche avec vous, ce corps de la honte, ce corps de la nausée , c’est le travail d’un monde où ma place a été tuée.


Page 172, Edition du Seuil

Un très beau roman ou l’amour tient une place majeure et la critique d’un système politique cannibale est réalisée par une plume experte et inspirée.
Bonne lecture,
Gangoueus
Sony Labou Tansi, L’anté-peuple
Edition du Seuil, 1ère parution 1983
189 pages
Grand Prix de Littérature d'Afrique noire 1983
Un interview très intéressante de Sony Labou Tansi par Pierrette Herzberger-Fofana

lundi 5 mai 2008

Colloque : Les Protestants qui ont marqué l'histoire de l'abolition de l'esclavage




J'ai le plaisir de vous informer de la tenue de la 2ème édition du colloque

«Christianisme, Esclavage, Liberté et Mémoire » : "Les Protestants qui ont marqué l'histoire de l'abolition de l'esclavage"

du Vendredi 9 mai au samedi 10 mai 2008

à l’Eglise Américaine de Paris

Dimanche 11 mai 2008 à l’Oratoire du Louvre à Paris.


Le colloque s’inscrit dans le contexte de l’anniversaire de la loi du 10 mai 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Pour cette deuxième édition, nous poursuivrons notre réflexion en mettant en valeur la contribution des Protestants anglais, français et américains dans le processus de l’abolition de la traite et de l’esclavage des Noirs du XVIIIe au XIXe siècle. Notre souhait est de rappeler que les protestants ont été parmi les premiers à se dresser contre la traite et l’esclavage des Noirs. Au programme :

Vendredi 9 mai 2008 : Eglise Américaine de Paris - 65, quai d’Orsay-75007 PARIS
10 h 00
La pensée protestante comme vecteur favorisant dans le mouvement abolitionniste,
Roger Buangi Puati, théologien, pasteur au sein de l'Eglise Réformée (Suisse), et chargé de cours à l'Ecole d'Etudes Sociales et Pédagogiques de Lausanne sur les questions de racisme.


10 h 45
L’action de Guillaume de Félice dans l’abolition de l’esclavage,
Eddy Nisus, pasteur.


11 h 30
Les écrivains abolitionnistes noirs et la religion des maîtres,
Franck Bourgeois, pasteur de l’Eglise Réformée de France, doctorant en théologie, et en histoire et civilisations britannique et américaine.


12 h 15 : Echanges avec le public


14 h 00
Conférence avec Fabienne Kanor, lauréate en 2007 du prix RFO pour son second roman
« HUMUS » relatant le destin de femmes destinées à l'esclavage.


15 h 00
Regards d'esclaves et foi chrétienne chez l’abolitionniste noir Frédérick Douglas,
Fabrice Desplan, docteur en sociologue, chercheur rattaché à Groupes Sociologies Religions Laïcité, EPHE-CNRS.


15 h 40
L'esclavage, l'abolition et les évangéliques,
Dr. David Muir


16 h 30
L’esclavage aboli mais non détruit, le combat de Martin Luther King contre les conséquences de l’esclavage en Amérique,
Jean-Claude Girondin, docteur en sociologie et chercheur rattaché au Groupe :Sociétés, Religions, Laïcités, EPHE-CNRS.


17h15
Echanges avec le public
Samedi 10 mai 2008 : Eglise Américaine de Paris - 65, quai d’Orsay-75007 PARIS


10 h 00
Fondement (s) philosophico-théologiques du mouvement abolitionnistes anglais,
Max Belaise, professeur de littérature et de philosophie à l'Université des Antilles et de la Guyane.


10 h 45
Les facteurs déterminants de la prise de conscience des Français dans le débat actuel sur l’esclavage et la colonisation,
Sébastien Fath, historien, chercheur au CNRS, auteur de plusieurs ouvrages.


11 h 15
Etienne Clavière, genevois, homme de finance et premier président de la Société des Amis des Noirs,
Marcel Dorigny, docteur de l’université Paris I, maître de conférences au département d’histoire de l’université Paris VIII Saint-Denis et membre du CPM (Comité pour la Mémoire de l’Esclavage).


12 h 00 : Echanges avec le public


14 h 00
L’engagement des Quakers dans l’abolition de l’esclavage aux Etats Unis d’Amérique,
Neal BLOUGH, docteur en théologie, professeur à la Faculté Libre de Théologie Evangélique de Vaux, directeur du Centre Mennonite de Paris.


14 h 30
En quoi le protestantisme américain a-t-il contribué à la décolonisation de l'Afrique ?
François Durpaire
, professeur agrégé en Histoire, docteur en Histoire, spécialiste de l’Amérique du Nord.


15 h 15
William Wilberforce, un homme de courage, de consécration et de mission - Mais une mission non encore achevée,
Dr. John MARKS


16 h 00
Echanges avec le public


20 h 30
Concert Gospel « NEW GOSPEL FAMILY »

Dimanche 11 mai 2008 : Eglise de l’Oratoire du Louvre - 1, rue de l’Oratoire- 75001 Paris
14 h 00



Version française de AMAZING GRACE

16 h 00
Conférence musicale : « Au-delà du populisme et du mercantilisme musical, l’âme du Négro Spiritual au Gospel »
Partie musicale assuré par les groupes “Agape-la » et/ou Soul travelers quartet.
Jean-Raymond STAUFFACHER, pasteur de l’Eglise Réformée à Marseille.

16 h 30
Conférence : Lecture critique du livre de Hariett Beecher-Stowe, « La case de l’Oncle Tom »
José LONCKE
, pasteur de l’Eglise baptiste à Courbevoie.

18 h 00 : Collation / cocktail

Contact
Mme Delabaudière Bouchra
Tel : 01.60.02.55.56
GSM : 06.63.18.04.00
Email : b.delabaudiere@free.fr
http://10mai.colloque-esclavage.fr/

jeudi 1 mai 2008

Tchicaya notre ami : L'homme, l'oeuvre, l'héritage


Le 21 avril 1988, disparaissait le poète congolais Tchicaya U Tam’si. La mort d’Aimé Césaire aura quelque peu éclipsée les hommages exprimés à l’endroit de cette figure discrète et rebelle de la poésie d'Afrique francophone.

J’ai pris le temps durant le mois d’Avril de redécouvrir l’univers de l’écrivain par le biais de l’ouvrage collectif Tchicaya notre ami, écrit sous la direction de Nino Chiappano. Ce dernier fut pendant de longues années le voisin de bureau à l'Unesco de l’écrivain où ensemble ils ont servi comme fonctionnaires internationaux.

Il s’agit donc d’un travail collectif riche où se mêlent à la fois des témoignages d’amitiés, des hommages, des portraits croisés, des correspondances de Tchicaya U Tam’si, un interview, les fondements de sa démarche créative, son parcours entre les différents genres passant de la poésie au théâtre, du théâtre au roman.

Au travers de toutes ces descriptions se dresse progressivement le personnage complexe, hargneux, dubitatif, prompt à la rigolade, qui se nomma "la petite feuille qui parle de son pays".

Pour moi qui suit un amoureux de la dimension romanesque de son oeuvre, cet ouvrage m'a parmi d’avoir quelques clés pour pénétrer l’univers qualifié d’hermétique de la poésie utamsienne. Hermétisme dont il se défend d’ailleurs, mais auquel Emmanuel Dongala apporte un éclairage magnifique quand en 1997, sous le ciel strié de balles traceuses d’une capitale congolaise à feu et à sang, prennent soudainement sens après plusieurs années d’incompréhension, les vers de feu Tchicaya.

Pour citer un autre exemple de travail intéressant, le portrait croisé que donne l'universitaire Nicolas Martin-Granel sur Tchicaya U Tam’si et Sony Labou Tansi est tout simplement une merveille. Une histoire de rencontre, de filiation, de reconnaissance, d’exigence, le choc de deux visions du Congo. Attention, le Congo ici peut être le fleuve, le royaume pré colonial Kongo, la population en découlant ou la république actuelle. Une réflexion sur le messianisme de l’un et la distance de l’autre sur le sujet.

Le portrait de l’écrivain donne une meilleure compréhension de son imaginaire. La place d’un père, figure historique et premier député congolais siégeant à l’Assemblée nationale française. La présence de l'homme politique congolais Emery Patrice Lumumba pour lequel il a une admiration sans borne et qu’il rejoint à Kinshasa aux premières de l'indépendance. La double disparition traumatisante et quasi simultanée de ces deux personnages clés . On comprend mieux cette place magistrale du père dans son œuvre romanesque.


Tu habites le Congo, moi le Congo m'habite
A Sony Labou Tansi, à Henri Lopes, Tchicaya a lancé cette phrase. On ne peut pas dire le contraire quand on se plonge dans les textes d'un auteur qui a vécu si longtemps loin des rives du Congo, et dans lesquels on retrouve une imprégnation d'une culture vili, kongo, congolaise maîtrisée. L'exil n'est pas l'excuse de la distance du coeur et de l'esprit.

Tchicaya U Tamsi restera pour moi encore longtemps l’auteur de référence au niveau des lettres congolaises, voire africaines. Par ses romans historiques, il m'a conduit pas à pas dans cette afrique coloniale, cette afrique des indépendances, celle de la désillusion. Toujours en toile de fond. Les personnages souvent dans le cadre d’une fratrie sont attachants et en quête après la disparition de la figure paternel. Avec cette écriture si magnifique influencée par sa nature profonde de poète.


Reste à découvrir justement sa poésie qui demeure son domaine de prédilection. Après avoir lu cet ouvrage sorti à l’occasion du 10è anniversaire de sa disparition, j’ai grandement envie de me lancer dans cette belle aventure.

On regrettera amèrement la disparition de ses oeuvres non réeditées alors que Tchicaya U Tam'si est plus que jamais étudié de part le monde.

Tchicaya notre ami
L’homme, l’œuvre, l’héritage
Edité par l’AAFU avec le concours l’Agence de la Francophonie et de l’Unesco

Liss Kihindou propose deux articles sur Tchicaya U Tam'si

samedi 26 avril 2008

Aimé CESAIRE : Cahier d'un retour au pays natal




Une fois passée l'émotion autour de sa disparition, que restera-t-il du cri perçant du grand poète du fin fond de son pays natal?
C'est la question que je me pose. Ces dernières semaines ont vu le très bel hommage rendu par la République, par les Antilles, par les hommes de lettres pour ce combattant fidèle à son postulat de départ : Nègre je suis, nègre je resterai.
Pour ceux qui voulaient en savoir plus, RFO et France Culture pour ne citer que ces médias ont passé de très beaux témoignages, de nombreux reportages sur cet illustre personnage. J'ai entre autres pu écouter des séquences d' Une saison au Congo, une des pièces de théâtre d'Aimé Césaire.
Et Césaire lui-même. Son discours. Son sourire avec ce je ne sais quoi de malice de celui qui ose, qui dit, qui affirme avec la manière et la cohérence, sa vérité sur la souffrance d'un peuple dévêtu de son humanité, sur l'arrogance de la puissance occidentale porteuse des valeurs de la "civilisation" en usant de la barbarie pour briser, assujetir, écraser les peuples noirs. Dire les choses, ouvrir des ponts. Avec Senghor, il avait réinterprété la pensée d'Hegel en relevant : "Ce n'est pas par la négation du singulier que l'on va à l'Universel, mais par l'approfondissement du singulier", et il tire la conclusion : "Tu vois, plus nous serons Nègres, plus nous serons des Hommes". Il serait malhonnête d'y voir des velléités communautaristes, sauf si on s'abstient de replacer cette approche qui allait les bases de la négritude dans ce contexte : celui d'une période post-esclavagiste et en pleine France coloniale où l'humanité du nègre n'est pas concept intégré par tous.

Dans le concert des hommages rendus ça et là, je n'ai pas résisté à l'invitation qui m'a été faite de participer une petite rassemblement à Evry sous la conduite du maire adjoint, Pacôme Adjourouvi. Une de ses villes de France et de Navarre qui ont misées sur la représentation de la diversité parmi ses élus locaux. Des textes ont été lus et des intentions de poursuivre le combat des aînés ont été émises par le biais d'un cercle de réflexion. Nous devons être des nègres fondamentaux a repris l'orateur faisant écho à l'expression désignant le poète. Initiative louable dont on ne pourrait se contenter d'être un spectateur, si elle est menée sérieusement.

Mais le clou de cette soirée riche en enseignement a été l'intervention d'une grande soeur antillaise qui a apporté sa vision, qui visiblement n'était pas si singulière que cela, sur Césaire. Pour elle, martiniquaise, c'est d'abord et principalement la figure du député maire qu'elle a retenu.

L'idéologie de la négritude lui a longtemps échappé parce que tout bonnement, Césaire n'est pas enseigné dans les collèges et lycées antillais. Et puis, les textes semblent inaccessibles pour le commun des mortels. Cette remarque est d'ailleurs revenue constamment au cours des interventions. Le paradoxe affirmait un autre participant (africain, lui), c'est qu'un lycéen sénégalais ne pouvait pas passer son baccalauréat sans avoir lu Césaire. Bah, il faut se demander si la même mansuétude était accordée à Cheikh Anta Diop... Les autonomistes martiniquais gagneraient une sacrée victoire à voir l'enseignement des textes du poête dans les lycées de l'île. Bref, l'hommage aurait pu tourner au burlesque quand il a été souligné pour la génération des parents de notre intervenante martiniquaise, participer à un meeting de Césaire, c'était avant tout aller écouter, un nègre qui parlait bien français. A la limite de la caricature.


Il n'en demeure pas moins que les textes sont là. Pour plusieurs générations. Encore faudrait-il qu'ils ne disparaissent comme ceux d'un monstre de la poésie, Tchicaya U Tam'si, disparu il y 20 ans.


A qui Césaire adressait-il son cri? A celui ou celle qui souhaitait l'entendre. L'homme est poète, et sa poésie est une mise à nu de son âme de nègre déporté, méprisé, maltraité et en reconstruction. Ceux qui estiment que son combat en valait la peine s'élèveront et trouveront la clé pour comprendre ses textes.

A propos de la détention de Toussaint Louverture

Ce qui est à moi aussi : une petite cellule dans le Jura,
Une petite cellule, la neige la double de barreaux blancs
La neige est un geôlier blanc qui monte la garde
devant une prison Ce qui est à moi
C’est un homme seul emprisonné de blanc
C’est un homme seul qui défie les cris blancs de la
mort blanche
(TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE)
C’est un homme seul qui fascine l’épervier blanc de la mort blanche
C’est un homme seul dans la mer
inféconde de sable blanc C’est un moricaud vieux dressé contre les eaux du
ciel


Cahier du retour au pays natal, page 25
Portrait sur Evene.fr
L'hommage de l'intellectuel camerounais Achille Mbembe
Un site très intéressant consacré à Aimé Césaire : http://aime-cesaire.blogspot.com/
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal
Edition Présence africaine, réedition 1983

vendredi 25 avril 2008

Véronique TADJO : Reine Pokou



Reine Pokou est un petit ouvrage de 90 pages édité chez Actes Sud, mais très grand par son originalité, sa structure, la symbolique qu’il véhicule et dans le courage que prend Véronique Tadjo pour réinventer la légende fondatrice du Royaume Baoulé de Côte d’Ivoire.

Il faut en avoir de l’audace pour revisiter ces mythes africains. Dépasser le cadre de la simple narration pour questionner. Oser dire non. C’est une dimension que j’avais déjà trouvé dans Sia, le mythe du Python une œuvre cinématographique de Dany Kouyaté et sa relecture de la légende de Sya Yatabaré concernant la chute de l’Empire du Ghana (Wagadu) et ses conséquences sur les Soninké.
Une histoire de sacrifice humain pour que l’abondance demeure dans le pays. Sacrifice rompu. Dans son film, Dany Kouyaté transforme les sacrificateurs du dieu Python en une bande de violeurs de la jeune et belle femme promise à la divinité reptile…
La légende de Pokou se construit sur une trame différente avec la même finalité : le sacrifice humain. Dans un premier volet, Véronique Tadjo raconte ce conte que chaque élève ivoirien a assimilé dans son parcours scolaire. Suite à une succession qui tourne mal, une princesse Ashanti –Abraha Pokou- fuit avec ses fidèles l’armée régulière qui à ordre d’éradiquer toute forme d’opposition au nouveau souverain. Elle se retrouve face au fleuve Comoé, limite naturelle qui demeurera infranchissable –selon les oracles- si elle ne donne pas son fils en sacrifice. Elle donne son fils unique. Le fleuve s'ouvre, l'avale le digère puis le peuple traverse et se place sur l'autre berge à l’abri de la furie de l’armée sanguinaire à leurs trousses.
" Ba-ou-li ! ", "Ba-ou-li ! " dit la désormais reine Pokou : l’enfant est mort.
D’où le nom de Baoulé associé à ce groupe de populations de Côte d’Ivoire en hommage à cet acte.
Seulement, alors que la Côte d’Ivoire a connu une période très trouble qui faisait suite à une crise identitaire larvée à savoir l’ivoirité, la romancière pense que le temps du questionnement est venu. D'abord parce que cette légende nous parle d'une migration. Et elle propose pas moins de quatre scénarios différents pour tenter d’offrir une autre alternative au sacrifice de l’enfant et au traumatisme enduré par la mère.

Aucun royaume ne vaut le sacrifice d’un enfant

Car c’est de cela dont il est question. Quoi de mieux que de questionner les légendes et mythes communs dans ce qu’ils ont de retors, dans l’interprétation non renouvelée de leur message et dans le conditionnement de nouvelles générations d’élèves.

Aucun royaume ne vaut le sacrifice d’un enfant.

La romancière s’attèle à réécrire l’histoire, refonder le mythe ou lui donner une issue moins convenue. Je dois dire que les différentes approches de V. Tadjo sont inattendues et vraiment déboussolantes. Juste pour vous mettre l’eau à la bouche, elle imagine une situation où arrivée avec ses troupes devant la Comoé et devant la proposition des prêtres de sacrifier l’enfant, Abraha Pokou oppose un refus, qui entraînera sa perte et celle de son peuple, sa vente à des marchands d’esclaves et par la cale d’un négrier son arrivée avec son fils en Amérique… Il reste 4 autres cas...

Pourquoi les avoir vendus ? Pourquoi les avoir ainsi condamné à la détresse pour quelques fusils et pacotilles ?



Ayant fait sa scolarité en Côte d’Ivoire, elle s’est construite avec ce conte. Mais a-t-il un sens encore aujourd’hui :

Aujourd’hui, la légende a perdu sa force magique pour ne plus être que d’une beauté froide et creuse. Certes, les paroles restent plaisantes, mais elles sont aussi devenues dangereuses, tournant dans l’air ici et là, sans savoir où se poser. Elles sont tranchantes. Elles pénètrent dans la tête des écoliers récitant, sans bien la comprendre, l’histoire de cette mère qui a sacrifié son fils.
Enfant dans la guerre. Demain, enfant-soldat.
Ainsi dans les profondeurs de notre inconscient, le mythe dépouillé de sa sève suit son chemin.


Une invitation brève mais intense à la réflexion.
Bonne lecture,

Véronique Tadjo, Reine Pokou
Actes Sud, 90 pages - 1ère parution 2004
Grand Prix de Littérature d’Afrique noire