vendredi 18 décembre 2009

Léonora Miano : Les aubes écarlates

Après avoir exploré l’intérieur de la nuit africaine, puis esquisser les contours d’un jour à venir, Léonora Miano nous propose de contempler les aubes écarlates d’un continent qui se réveille et qui sort d’un long cauchemar.

Ce roman est le troisième volet de la suite africaine commencée il y a quatre ans par la romancière camerounaise. Troisième volet sur le plan de la publication, mais il est en fait le deuxième épisode de la série.

Epa fait partie du groupe d’adolescents enlevés à leurs parents du village d’Eku et embrigadés de force dans les milices d’Isilo et de ses frères. Isilo est une sorte de révolutionnaire afro centriste qui ambitionne progressivement de réunifier le continent avec le désir de réduire l'influence des anciennes puissances coloniales. Par l’épée, le sang, le mysticisme. La fin justifiant les moyens, il n’a aucun remord à enrôler des enfants, à kidnapper des femmes. Epa, d’abord fasciné par le discours du guérillero, vite déchante quand son frère sert de sacrifice pour Isilo dans le cadre d’un rite de communion anthropophage imposée à son village (voir L’intérieur de la nuit).

Epa a fui la guerre, en abandonnant les jeunes de son clan entre les griffes des miliciens. Au prix d’efforts extrêmes, il a rejoint la ville où il est traité par Ayané dans un refuge pour orphelins et il lui raconte son parcours d’enfant-soldat. Mais son unique ambition est d’aller retrouver ceux qu’il a laissés pour les reconduire à Eku.

On pourrait penser qu’il s’agit d’un énième récit d’enfants-soldats, thème sur lequel, la littérature africaine s’est montrée prolixe ces dernières années. C’est en partie le cas dans ce nouveau texte de Miano. Epa est ce jeune homme fougueux, qui après avoir rêvé changer son lendemain au travers du mouvement d’Isilo et de ses frères, déchante et replonge dans la réalité. Contrairement aux autres embrigadés d’Eku, son instruction lui permet d’analyser la substance de ce combat, les dissensions entre les leaders de la guérilla, le processus de déshumanisation des enfants-soldats.

Cependant, la singularité de ce roman sur ce sujet réside dans l’introduction d’un nouveau paramètre au niveau de cette narration des cataclysmes qui secouent le continent noir. Une hypothèse. Logique. L’idée que le continent subirait le courroux des âmes de celles et ceux qui furent oubliés de tous. Âmes de celles et ceux qui ne survécurent pas à la traversée du grand milieu. Celles et ceux qui périrent dans les cale des négriers et dont les corps furent avalés et digérés par le ventre de l’Atlantique.

La voix de ces âmes errantes entrecoupent donc le texte, la narration du présent, saisissant l’écrivaine comme si elle était le cheval d’un esprit vodouisant, réclamant une trace, un signe, une sépulture symbolique sur ce continent qui leur a tourné le dos, clamant leur détresse d'esprits damnés. Après tout, si on adhère comme c’est le cas pour beaucoup en Afrique centrale, au culte des ancêtres, le propos de Miano est totalement cohérent. Les morts interagissent dans le quotidien des vivants. Croyance que je ne partage pas. Et c’est à cette puissance lyrique que donne Léonora Miano à ces spectres, dans leur interpellation, dans leur incarnation au travers du corps d’une folle, que ce roman doit, selon moi, cette épaisseur à ce roman, et le démarque du reste des précédentes productions sur ce thème.

Si ce roman est relativement sombre, il est bel et bien question d’aubes écarlates, d’un jour nouveau qui se lève avec une teinte rosâtre, certes, couleur de sang. Mais un jour nouveau quand même. Léonora Miano se refuse après ce long triptyque à réduire son propos à une simple autopsie aussi minutieuse fut-elle. Non, elle fait le diagnostic d’un mal qui peut être extirpé de l'agonisant. Non, décidemment, elle n’est pas la chroniqueuse d’une mort annoncée. Vous m’impressionnez !

Bonne lecture !

Léonora Miano, Les aubes écarlates
Edition Plon, 1ère parution 2009


Les commentaires sont nombreux sur ce quatrième roman de Léonora Miano. Faites vous une idée!

Bric à Book , Wodka
Mille et une pages
, La passion des livres, Littexpress

Culture Sud

Photos réalisées par Gangoueus

jeudi 17 décembre 2009

Retours sur Jean-Baptiste Tati-Loutard : Modernité d’une oeuvre plurielle

J'ai récemment évoqué par ici la naissance du site Culture Sud consacré aux littératures du Sud. N'hésitez pas, si vous souhaitez découvrir de nombreux romans ou essais de ces aires culturelles, à faire le détour vers cet espace. En parallèle, ce site initie des débats sur le même sujet. En première, la découverte du poête et romancier congolais Jean-Baptiste Tati-Loutard, récemment disparu est proposé lundi prochain au théatre du Lucernaire à Paris. Voici l'annonce.


Au théâtre Rouge
le lundi 21 décembre 2009 à 18h30
Débat Cultures Sud / L’Harmattan animé par Nathalie
Philippe, rédactrice en chef de Culturessud.com

Retours sur Jean-Baptiste Tati-Loutard :
Modernité d’une oeuvre plurielle


L’écrivain et homme politique congolais Jean-Baptiste Tati-Loutard est décédé au mois de juillet dernier et avec lui, à l’instar d’autres écrivains majeurs comme Sony Labou Tansi, Sylvain Bemba ou encore son aîné Tchicaya U’Tamsi, c’est tout un pan de l’histoire littéraire du Congo qui se referme.


Il laisse derrière lui une oeuvre importante et touchant à tous les genres, de la poésie aux nouvelles en passant par le roman et même l’essai – il faut dire que l’homme politique était également un remarquable orateur. Depuis les Poèmes de la mer parus en 1968 jusqu’au Masque du chacal, son dernier roman (paru en 2006), Tati-Loutard a généré une oeuvre complexe et singulière par le fait qu’elle semble échapper aux clivages de son temps. Entre réaffirmation d’une littérature nationale et souci avant-gardiste des problématiques de développement et d’environnement, l’oeuvre de Tati-Loutard s’inscrit dans la période postcoloniale et fait montre, pour reprendre l’expression d’Arlette Chemain, universitaire, spécialiste de littérature congolaise et grande amie du poète, d’une véritable « indépendance littéraire ». Universitaires et écrivains congolais qui l’ont connu et étudié seront rassemblés pour essayer de déterminer en quoi l’oeuvre de l’auteur des Chroniques Congolaises, dans sa postérité, se veut encore résolument éblouissante d’actualité.



DEBAT CULTURES SUD


Les intervenants :
Daniel Delas
Professeur émérite de l’Université de Cergy-Pontoise et président de l’Association Pour l’Étude des Littératures Africaines (APELA), Daniel Delas situe ses recherches à la croisée de diverses disciplines en les plaçant sous l’intitulé général de poétique. Il a publié de nombreuses études sur les écrivains du champ afro-antillais (Senghor, le maître de langue, Aden 2007, Aimé Césaire ou le verbe parturiant, Hachette 1991 et Aimé Césaire, commentaire du Discours sur le colonialisme, Textuel 2009). Il a coordonné deux numéros de Cultures Sud, le n°159 « Langues, langages, inventions » (juil-sept 2005) et le n°171 (avec Boniface Mongo-Mboussa) « Tchicaya passion » (oct-déc 2008).


Gabriel Okoundji
Gabriel Okoundji, Le Mwènè, né au Congo-Brazzaville en 1962, est aujourd’hui une figure majeure de la nouvelle génération des poètes africains.
Il a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels : Au matin de la parole (Fédérop, 2009), Prière aux Ancêtres (Fédérop, 2008 - Prix Poésyvelynes 2008), Vent fou me frappe Fédérop, 2003) et L'Âme blessée d'un éléphant noir (William Blake & Co., 2002). Certains de ses livres sont traduits en anglais, en finnois, en occitan, en basque,... Parallèlement à sa quête poétique, il est psychologue clinicien titulaire dans un hôpital à Bordeaux et chargé d'enseignements à l'université Michel de Montaigne.


Maxime N’debeka
Écrivain et poète, né en 1944 à Brazzaville, il a fait des études scientifiques et a publié plusieurs textes dramatiques. Directeur de la culture et des Arts de 1968 à 1972, il coorganise le premier Festival des Arts au Congo et fonde en 1969 le Centre de Formation et de Recherche d'Art Dramatique. Exilé en France dans les années 1980 alors qu'un de ses poèmes a servi de cri de ralliement lors de manifestations contre le pouvoir, il collabore avec Pierre Debauche sur plusieurs créations. En 1993, il retourne au Congo et occupe le poste d'ingénieur en chef des télécommunications avant d'être appelé au poste de Ministre de la Culture et des Arts. Sa dernière pièce, Le Diable à longue queue a été publiée chez Lansman en 2000, son dernier roman Sel-piment à la braise en 2003 aux Éditions Dapper et son dernier recueil de poèmes, Toi, le possible chimérique, chez Acoria en 2008.


Georges Ngal
Né au Zaïre en 1933, Georges Ngal est romancier, critique et enseignant.
Il embrasse très tôt, après ses études supérieures en Suisse, une carrière universitaire internationale : Afrique, USA, Canada, Europe (Sorbonne, Grenoble, Nanterre, Bayreuth).
Professeur associé honoraire à la Sorbonne et à l'Université de Grenoble III, il est aussi l'auteur de romans et d'études critiques : Aimé Césaire, un homme à la recherche d'une patrie (Présence africaine, 1994), Lire le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire (Présence africaine, 1994), Création et rupture en littérature africaine (L'Harmattan, 1994), Reconstruire la République Démocratique du Congo (L'Harmattan, 2006).


Guy-Alexandre Sounda
Il a découvert l'univers du théâtre par hasard : pour se rapprocher d'une jeune fille dont il est amoureux, il s'inscrit aux cours de théâtre du collège. Il ne filera finalement jamais le parfait amour avec la camarade de classe en question, mais se découvre un amour fusionnel et passionné pour le poème, la dramaturgie et le récit. Ce coup du sort, favorable s'il en est, va conditionner l'existence de ce Brazzavillois. Et lui ouvrir de larges horizons : après des études de théâtre et de droit à Brazza, puis à Pointe-Noire, où il enseigne entre 1994 et 2002, il parcourt le continent (Cotonou, Abidjan, Dakar, Niamey, Bamako, Ouagadougou), puis l'Europe. Il vient de publier la pièce Le Fantôme du quai d’en face aux Éditions Dédicaces au Québec

http://www.lucernaire.fr/beta1/files/Rencontres/tract_21_decembre.pdf

mercredi 16 décembre 2009

Monique Mbeka & Guy Kabeya : Entre la coupe et l'élection


Que sont devenus les léopards qui remportèrent la coupe d’Afrique 1974 ? Quel a été l’itinéraire de vie des membres de cette équipe qui fut la première formation négro-africaine à participer à une coupe du monde de football ?

Monique M’Beka et Guy Kabeya suivent deux étudiants de l’Institut national des Arts dans leur recherche sur ces fameux léopards qui firent danser tout un pays mais qui connurent également les affres d’une participation unique au grand mess du football international. La mythique raclée yougoslave reste encore très vivace dans l’esprit de beaucoup.

Au moment où ce reportage débute, une étudiante sort d’un bureau de vote. L’atmosphère est explosive, l’événement est historique, la R.D.C. organise les premières élections libres de son histoire. Présidentielles, législatives, sénatoriales, bref la totale. Bien que la violence est au rendez-vous, les espoirs que soulèvent cette élection sont l’image du projet de cette jeune fille qui rêve de devenir cinéaste.

Avec un camarade de promotion, elle se lance dans le projet un peu fou de retrouver ces hommes qui ont fait rêver toute une nation. Cette quête est l’occasion d’une odyssée dans les méandres de Kinshasa, à la recherche de documents d’archives, de spécialiste sur le sujet comme le journaliste Kabulo Mwana Kabulo et surtout de retrouver les acteurs eux-mêmes afin de les associer au projet cinématographique.

C’est à la fois du passé et de l’actualité du Zaïre redevenu RDC qu’il est question. Comme c’est souvent le cas, les itinéraires de vie de ces léopards ont connu des fortunes diverses. Entre le fringant Kibonge Gento , Bemba « Lobilo » qui esquive nos cinéastes, le sympathique Mana, ou encore par voix interposée Ndaya « Assassin », recordman du nombre de buts marqués en une édition de la coupe d’Afrique des Nations, ou encore le regretté Kazadi, oublié des autorités lors de sa disparition. Quelle place, nos sociétés accordent-elles à celles et ceux qui les ont fait rêvé ? Peut-on envisager une culture de l’excellence dans ce pays quand on voit le destin réservé à ces léopards ? Cependant, on ne peut pas tout mettre sur le dos de Mobutu.

Naturellement, la question de la fameuse participation à la Coupe du Monde 1974 en Allemagne a été placée sur le tapis. Entre nostalgie et regrets, certains de ces joueurs sont revenus sur le contexte de l’époque, les conditions d’encadrement et de jeu, la branlée éternelle yougoslave. Force est de constater que déjà, en 1974, se posait la question des primes de match et leur détournement par le staff dirigeant la délégation. Selon les joueurs. Ce qui est déprimant, c’est l’idée d’admettre que pas grand-chose n’a changé en 35 ans.

Ce documentaire est une belle occasion de découvrir l’histoire de cette première équipe d’Afrique noire. La juxtaposition de ce sujet avec la question des premières élections présidentielles libres de RDC m’a paru quelque peu confuse. Ce sujet méritant un traitement à part entière. Le reportage reste néanmoins de très bonne facture et replongera nombres de congolais et d’africains dans ces temps des jours heureux.
Réalisateur : Guy Kabeya Muya, Monique Phoba MBEKA
Pays du réalisateur : Belgique, République démocratique du Congo
Production : Lagunimage
Pays de production : Bénin
Durée : 56'
Genre : historique
Type : documentaire

jeudi 10 décembre 2009

New York, Harlem et moi

J’ai eu le plaisir de me rendre à New York au printemps dernier .


C'est sur les sensations du lecteur et forcément du cinéphile sur lesquelles j’avais envie de revenir quelques mois après cette escapade. Cinéphile, le mot est un peu fort pour moi, mais force est de constater que notre cerveau est surchargé d’images de cette mégapole. On a donc le sentiment de participer à un long-métrage ou d’être le personnage d’une série télévisée de Jerry Bruckenheimer en se promenant dans cette ville. Vous sourirez, mais justement en m’approchant de la pointe sud de Manhattan, je suis tombé par enchantement sur le tournage d’une production Walt Disney. A ce niveau, on ne parlera plus de coïncidence.

Pourtant, j’ai envie de dire, à chacun son New York. Si j’ai sillonné de long en large Manhattan, profité de Central Park, fait une excursion sur Brooklyn ou encore créché dans le New Jersey, force est de constater qu’Harlem et Brooklyn constituait un centre d’attraction important vu le temps bref de mon passage. Harlem pour son histoire, le caractère névralgique de sa place dans l’identité culturelle des afro-américains. La dimension mythique de ce lieu où de grands combats socio-culturels eurent lieu. Je crois que cet attrait prenait sa source chez le lecteur qui sommeille en moi. Baldwin, Himes ont construit des personnages mythiques dans ce coin qui longtemps fut délabré. Certains personnages de Wright sont également new-yorkais. Brooklyn pour les films de Spike Lee dont je suis un inconditionnel.



Malcolm X Boulevard

J’ai donc pris la ligne 3 du subway jusqu’à son terminus, au Nord d’Harlem pour traverser ce quartier mythique.


Le schonburg Center

Le torticolis qui commençait à fragiliser mon cou au sud de Central Park a été apaisé. L’architecture de ce quartier est différente du reste de Manhattan. Mais, ce qui m’a impressionné, c’est d’abord la propreté des grands trottoirs sur Frederick Douglass Avenue ou Malcolm X Avenue. Dans les rues et avenues que j’ai parcourues, on est très loin de l’idée du ghetto mal famé que certaines images de télé ou de cinéma ont implanté dans ma cervelle. Les choses ont visiblement évolué. Partant du nord d’Harlem jusqu’à Central Park, on constate une mixité grandissante jusqu’aux abords du mythique parc new yorkais ou prend fin ce quartier. Les activités commerciales sont principalement des épiceries et des salons de coiffure. En remontant Malcolm X Boulevard, je suis tombé sur un très bon centre culturel dédié à l’histoire afro-américaine. Le Schonburg Center. Je recommande cet espace à toute personne qui passe dans ce block. J’ai eu le plaisir d’y découvrir deux expositions passionnantes : l’une sur l’évolution socio-historique de la plus ancienne église méthodiste afro-américaine de New York qui m’a permis de saisir le parcours et l’organisation de cette communauté protestante durant l’esclavage, la ségrégation raciale et sa place aujourd’hui dans Harlem. L’autre, principalement en photographie mettait en scène les combats de l’immigration africaine en Europe. Etonnant pour un afropéen, n’est-ce pas ? De belles photos, difficiles parfois, illustrant divers parcours.


Le militant Black Panther devant son étal


Continuant ma marche, j’ai atteint le mythique carrefour au cœur d’Harlem entre Malcolm X Boulevard et Martin L. King Boulevard. Rien de spectaculaire, en fait. Mais, j’ai aimé la charge symbolique de ce lieu où la population sur les trottoirs était beaucoup plus dense. Les panneaux illustrant cette intersection manifestaient à merveille la trajectoire de deux hommes dotés d’une passion semblable pour leur peuple, engagement qu’ils ont payé de leur vie quelque soit le choix prôné pour atteindre leur objectif : la lutte armée pour Malcolm X, la non-violence pour Martin L. King. Les deux facettes d’une même médaille. En remontant vers l’Appolo Theater, ma surprise fut totale de trouver un stand du Black Panther Party animé par un vieux militant. Des copies des classiques du rap américain étaient en vente devant son van sur lequel une grande affiche avec une photo du président du Zimbabwé affirmait « Mugabe is right ! ». On ne se refait pas. Après une demi-heure de discussion passionnante avec l’homme grisonnant et son acolyte dans mon anglais balbutiant sur les thèmes de la crise des banlieues françaises, le racisme supposé en France ou les ravages de l’ethnocentrisme en Afrique, je continuais ma progression en poursuivant ma réflexion. J’étais surpris par l’impact des violences de novembre 2005 en France dans l’inconscient de mes interlocuteurs, impact que je m’étais efforcé de nuancer dans l’échange.

Passant devant l’Apollo Theater, et me dirigeant vers les « Eighteens », sur l’ouest d’Harlem, des tam-tams jouaient à l’unisson en cet après-midi printanier sur M.L. King Boulevard. En quittant Harlem, j’abandonnais une part d’Afrique et les tam-tams parleurs me le criaient à haute voix.

vendredi 4 décembre 2009

Joyce Carol Oates : Fille noire, fille blanche


Artwork of Joyce Carol Oates by Jason Bowen.










Il y a des auteurs qui occupent les devants de la scène. Leurs noms vous reviennent souvent aux oreilles, leurs ouvrages vous pendent au nez lorsque vous passez chez le libraire, à la FNAC ou encore sur un blog ami auquel vous rendez une visite de courtoisie.
Vous l’aurez compris, Joyce Carol Oates fait partie de ces auteurs. Je reste cependant extrêmement méfiant sur les avis unanimes autour d’un auteur. J’ai trop souvent été déçu en tant que lecteur. C’est dans ce contexte, que j’ai saisi l’opportunité de découvrir cette auteure américaine par le biais de la nouvelle campagne Masse Critique du site Babelio.


Tout de suite, nous avons vibré en phase, Joyce C. Oates et moi, quant au style choisi par la romancière pour conter son histoire. La narratrice se nomme Generva « Genna » Hewett-Meade et revient quinze après sur la disparition de la jeune fille noire qui partageait sa chambre sur le campus. Elle est une jeune étudiante du prestigieux établissement du Schuyler Collège créé par son arrière-grand-père, riche notable de Philadelphie, quaker en son époque et marqué par l’idéalisme de ce mouvement. Le père de Genna, Maximilian Meade est un grand avocat militant avec des mouvances radicales, ayant soutenu des actions musclées entre les années 60 et 70, et défendu des activistes engagés entre autres contre la guerre du Vietnam. C’est cet héritage familial que porte en elle, Genna, quand elle rentre au Schuyler College et fait la connaissance de sa camarade de chambre, Minette Swift, fille du charismatique pasteur afro-américain Virgil Swift. Nous sommes en 1974. Après la ségrégation raciale qui a eu ses heures de gloire durant les deux tiers du 20ème siècle aux États-Unis et la récente lutte pour les droits civiques des populations afro-américaines, la cohabitation avec une jeune noire n’a rien de banal dans ce collège où Minette est boursière.


Genna possède l’ouverture d’esprit offerte par une éducation dans une sphère familiale peu conformiste, entre le côté hippy de ses parents, et la philanthropie de ses aïeux. Minette, elle, n’a pas le choix. Elle s’accommode de cette cohabitation, avec le désir farouche de ne pas se laisser apprivoiser. Car, Minette possède un tempérament hors du commun. Hautaine, pédante, on sent en elle le désir de se barricader derrière un mur d'attitudes. Elle ne se reconnait dans aucun groupe du collège, se concentre dans un premier temps sur ses études. Loin de se faire des amis, elle semble se tisser un réseau d’inimitié auquel elle répond par l’indifférence. Seule Genna semble la comprendre. Quand elle va constater un éclat de verre sur la vitre de son bureau, alors une série d’événements vont s’enchaîner pour entrainer nos deux pensionnaires dans une lente descente aux enfers.


Voici un roman brillant dont j’ai apprécié l’écriture et le courage. Joyce Carol Oates nous replonge dans une époque pas si lointaine où les tensions raciales étaient encore manifestes aux Etats-Unis. Le personnage qu’elle brosse de Minette Swift est intéressant, et on ressent le mal-être de cette jeune fille. La romancière est toutefois ambiguë, refusant de prendre partie comme ce fut le cas parfois pour son personnage Genna. Il me semble que l’écriture de Oates est encore imprégnée de cette tension sociale, raciale et tous ses sous-entendus. Minette a-t-elle inventé de toutes pièces, les faits racistes qu’elle semble subir? L’ambiguïté de l’auteure est captivante. Ce roman est une belle leçon sur la possibilité ou l’impossibilité de vivre ensemble, sur la possibilité ou pas de comprendre l’autre.


Pourtant, à l’instar du roman d’un autre grand auteur américain, William Faulkner, j’ai nommé L’intrus qui traite également de la question raciale et du lynchage, le titre me semble galvauder. Et Oates ne s’en cache pas. Car si le projet initial de Genna est de raconter l’histoire de Minette Swift, c’est progressivement la relation entre la figure impressionnante du père Max Meade et Genna qui s’impose.


Minette n'est finalement qu’un prétexte.


Un livre que je recommande. Lu dans le cadre de la campagne Masse critique de Babelio.



Joyce Carol Oates, « Fille noire, fille blanche »
Edition Philippe Rey, Titre original : « Black girl, white girl »
Traduit de l’anglais par Claude Seban, 374 pages, 1ère parution en 2009


Vous trouverez ci-après quelques critiques intéressantes : Leïloona,
Incoldblog
, Amanda Meyre

mercredi 25 novembre 2009

Dacre Stoker & Ian Holt : Dracula l'immortel

Je n’ai pas eu le plaisir de lire le roman de Bram Stoker dans mon adolescence. A vrai dire, l’idée de lire cet ouvrage ne m’a jamais vraiment traversé l’esprit. Je n’ai jamais été très fan de cette thématique. Pourtant, en 1992, c’est avec une bande d’amis que j’ai pu suivre pour la première fois une adaptation de ce roman par Francis Ford Coppola au cinéma Vog de Brazzaville. Une sacrée époque où il y avait encore des cinémas à Brazzaville. J’avais été impressionné par les interprétations de Gary Oldman (Dracula) ou encore la prometteuse Wynona Rider (Mina) et soulagé que ce film ne fut pas aussi terrifiant que mon imagination le pensait.

En commençant cette suite officielle de Dracula, ce sont donc les nombreuses références au chef d’œuvre de Bram Stoker qui se sont matérialisées pour moi sous la forme de certaines scènes du film que j’avais vues il y a quelques années.

Nous sommes en 1912. Près de 25 ans se sont écoulés depuis la disparition de Dracula. Mina et Jonathan Harker sont encore liés par le mariage, ils ont un fils, Quincey Harker qui a plus d’une vingtaine d’années. Mais ce ne sont pas des personnages apaisés que le lecteur ou le cinéphile retrouve. Le couple Harker bat de l’aile. La victoire sur Dracula a laissé des marques indélébiles dans cette relation. Jonathan, bien que notaire, est devenu un alcoolique fini. Mina a gardé sa jeunesse d’antan et entretient silencieusement une flamme pour son prince des ténèbres. Le docteur Jack Seward est accro à ses injections de morphine et il s’attache à suivre de près les faits et gestes de la Comtesse Bathory, une sublime créature aux pratiques quelques peu effrayantes. Arthur est devenu un pair de l’empire britannique et semble avoir tourné la page. Quant à Quincey, il tente de se démarquer de l’orientation professionnelle que lui impose son père afin d’exprimer sur les planchers ses talents de comédien.

La mort du Dr Seward devant un théâtre où joue un brillant comédien roumain va être le point de départ d’un terrible jeu de massacre, où les héros du passé vont devoir de nouveau faire bloc pour s’opposer, tant bien que mal, à l’ombre venue d’outre-tombe…

Contrairement à la construction épistolaire du premier roman, Dacre Stoker choisit avec Ian Holt une narration plus commune pour ce nouvel épisode. Le texte se lit bien, le lecteur est emporté dans cette histoire, bien aidé par les flashbacks astucieux qui permettent d’apporter un éclairage aux scènes du présent, mais qui également proposent une autre lecture du premier roman. J’ai personnellement apprécié la première partie qui révèle l’ampleur de la victoire à la Pyrrhus que fut le combat en Transylvanie contre Dracula. On a l’impression que le manichéisme que l’on ressent dans le film de Coppola est atténué. La description des personnages étouffés par leur passé et le poids des non-dits est intéressante.

Le côté surnaturel est très présent. Dracula n’a plus la primeur de la barbarie. D’autres êtres interviennent, et de ce point de vue, je peux faire un parallèle avec les personnages de Buffy. Le problème réside dans le fait que les nouveaux personnages manquent de profondeur. Certaines de leur posture sont prévisibles.
L’aspect le plus délicat est l’évolution proposée au personnage de Dracula. De ce point de vue, je me demande si ce livre ne va pas nuire à la figure mythique de Vlad Tepès. Bien qu’étant un implacable criminel, ses actions auraient une certaine légitimité… J’ai trop parlé.

Bonne lecture



Dacre Stoker & Ian Zisholtz : Dracula l'immortel
Edition Michel Lafon, 505 pages, paru en 2009
Traduit de l'anglais par Jean-Noël Chatain

Photo Site Whitby par Simon Gardiner

Pour vous faire une idée, voir également des commentaires sur le terrier de Chiffonnette, Vampirisme.com, A lire au pays des merveilles

mercredi 18 novembre 2009

Brice P. Ngabellet : Le totem du roi


Odile Levachelier est emportée par la puissance d’un étrange rêve. Un professeur émérite d’une grande université française est possédé par l’esprit d’un grand roi d’Afrique centrale sur lequel porte ses travaux. Le cartésien abandonne l’orthodoxie de la recherche scientifique pour répondre aux aspirations de l’esprit de Ntalamoussa et embarque une dizaine d’étudiantes dans une mystérieuse quête : Rechercher le totem perdu du fameux roi du Ki-Kôta.

En effet, dans une rencontre s’inspirant le fameuse partie de dupes entre le Makoko (*) et l’explorateur italien Savorgnan de Brazza, le totem du roi Ntalamoussa est transmis par mégarde à un aventurier européen qui repart avec le précieux sésame sur son continent sans véritablement mesurer le caractère impie de son geste. Rien ne sera plus comme avant dans ce Royaume Ki-Kôta où le pouvoir mystique du roi perd de sa force suite à cette forfaiture. Le projet de l’équipe d’étudiantes - dont Odile assume le leadership - qu’a créée le professeur Fritz, est de retrouver, en fonction d’un certain nombre d’éléments, le parcours de la fameuse peau de lion dans l’espoir secret de la renvoyer au Ki-Kôta.

Ce texte est assez déroutant. Et il est une chose capitale à ne pas oublier en lisant ce livre : il s’agit d’un rêve. Parce que la cohérence n’est pas le maître mot de l’ouvrage de l’auteur congolais. Si on s’extrait du rêve. Ce roman s’apparente à une quête des origines qui prend une tournure singulière. Celle d’une jeune femme blonde aux yeux bleus qui possède par son père des origines africaines. Ce dernier a rompu la chaîne du transfert de l'héritage familial et il a rejeté cette culture africaine. Cependant, les esprits n’ont pas dit leur dernier mot.

Ngabellet pose la question de tous ces symboles, ces objets d’arts sacrés africains dont certains ornent encore les plus grands musées européens ou américains. Leur charge symbolique pour un peuple, et les méfaits de leur subtilisation par les européens.

Le culte des ancêtres est très présent dans ce texte. Ngabellet manipule ce matériau, cette démarche avec beaucoup d’aisance, et le rêve est la meilleure façon pour les mânes de répondre aux vivants. Les morts parlent aux vivants. Cependant, la lecture n’est pas très enthousiasmante. On a du mal à suivre les dix étudiantes dans leur pérégrination. On a du mal suivre les raccourcis pris par l’auteur. On a du mal à s’attacher aux personnages de ce roman. Les dialogues ne sont pas percutants, ils manquent tellement de chose… Seule demeure, en terminant cet ouvrage, une certaine confusion dans mon esprit.
Dommage.
(*) Titre des rois batékés dont l’un des représentants signa un accord de protectorat avec l’explorateur Savorgnan de Brazza en 1880.

Brice Patrick Ngabellet, Le totem du roi
Edition L’harmattan, Collection Encres noires, 173 pages, 1ère parution en 2009