lundi 16 janvier 2012

Chester Himes : Affaire de viol

Quand on parle entre lecteurs de Chester Himes, la plupart de mes interlocuteurs évoque La reine des pommes. J’imagine que cela est dû au fait que c’est le texte qui l’a fait découvrir au grand public parisien. Ça laisse des traces. Ce type de focus sur un roman peut nous faire louper un cheminement intéressant avec un auteur, car d’un point de vue littéraire, La Reine des pommes est très en dessous de son premier roman S’il braille, lâche-le ou encore de son texte publié en 1978 : Affaire de viol.

Je suis tombé sur ce dernier par hasard dans le cadre d’un déstockage de livres d’une médiathèque collaborant avec l’entreprise au sein de laquelle je travaille. Chester Himes. J’ai sauté dessus. Réaction de lecteur orienté.

Tout de suite, j’ai été agréablement surpris par la structure de ce roman. Nous sommes à Paris, dans les années 50, du côté du Quartier Latin, une femme blanche est trouvée morte par les forces de l’ordre. Sur la scène du crime (?), quatre noirs américains. Mrs Hancock. Elle est également américaine. Une accusation de viol et de meurtre est lancée contre les prévenus.

Chester Himes présente de manière à la fois sommaire et très claire le procès, les prévenus, les arguments de la défense, ceux de l’accusation, la plaidoirie, la sentence, les réactions du public d’abord parisien, puis bien au-delà de la capitale française, des frontières françaises en situant très bien le contexte sulfureux de l’époque, les Etats-Unis étant plongés dans la ségrégation raciale, la France plutôt confrontée aux guerres de libération de certaines de ces colonies, dans un contexte de guerre froide…

Puis, l’auteur américain propose une analyse plus scrutatrice de ce fait divers, par le biais d’un écrivain noir américain, Roger Garrison, basé en France, qui, peu intéressé par la réalité ou pas des faits reprochés à ses compatriotes veut apporter la preuve de l’instrumentalisation du viol comme d’un acte politique visant à démontrer l’infériorité raciale du noir. Les réactions du public occidental, même éloignées du chaudron racial américain sont toutes, du point de vue du Roger Garrison, identiques. Aussi entreprend-t-il de mener sa propre enquête qui permet, alors que ces hommes croupissent en prison, de comprendre le profil de ces quatre hommes appartenant à l’élite noire américaine de l’époque vivant. Profils intéressants partant des origines jusqu’à leur arrivée respective en France, leur mode de vie, leur rapport à l’autre et, en particulier, à la femme blanche.

Il donne également un profil de Mrs Hancock, qui n’est pas arrivée dans cette fameuse chambre par hasard, contrainte. Et c’est là que le roman devient très intéressant. On découvre le lien qui la lie à un des éléments de ce groupe. Alors que, à ce moment de ma lecture, la voix de Garrison semble raisonner comme étant le propre point de vue de Chester Himes, le romancier continue son détricotage de cette situation malheureuse en analysant la subjectivité et les manquements du travail du personnage de Garrison.

Ce texte est donc une très belle analyse à partir d’un cas d’école légèrement apaisé au moment où Chester Himes, la question du viol de la femme blanche par le noir, avec un regard sur les automatismes de certaines réactions que ce soit du système judiciaire français, du public ou une autocritique on pourrait penser sur sa propre vision du fait divers écrasée par sa sensibilité.

C’est une très belle réflexion sur les rapports interraciaux, qui ne saurait être réduit au seul rapport Noirs/Blancs, avec une volonté de dépassement qui apparait sur la fin du texte.

Je note que ce roman a été publié en 1978. Soit près de 33 ans après « S’il braille, lâche-le », son premier roman écrit aux Etats-Unis qui mettait déjà en scène l’instrumentalisation du viol dans les rapports raciaux sur un chantier naval pendant de la seconde guerre mondiale. Affaire de viol, déplaçant le contexte en France, fait réfléchir par la pertinence et la distance du propos de Chester Himes que l’on pourrait penser, un poil désabusé.

Un projet littéraire abouti et original, loin, très loin de la satire des romans harlèmiens du grand romancier afro-américain.
Extrait :
Garrison fit en outre preuve d'un manque de curiosité vraiment déconcertant à l'égard de ce qui s'était déroulé dans la chambre. Mrs Hancock avait-elle pris l'aphrodisiaque accidentellement, ainsi que l'avait prétendu la défense, ou bien en y étant forcée, comme l'affirmait l'accusation? Et même, pourquoi ne l'aurait-elle pas absorbé volontairement? Possibilité  à laquelle nul n'avait songé. L'avait-elle absorbé pour stimuler son désir sexuel? L'avait-elle absorbé pour se suicider?
L'erreur fondamentale de Garrison avait été de considérer comme indifférente la culpabilité ou l'innocence des accusés, comme si elle n'avait aucune importance.
Garrison avait pris l'habitude de tenir la race blanche dominante pour responsable des crimes commis par la minorité noire qu'il avait totalement le principe fondamental de l'édifice moral de toute sociéte démocratique, à savoir la supposition préalable de l'innocence.
Edition des autres, page 110

Bonne lecture !

Chester Himes, Affaire de viol
Edition des autres, 1ère parution en 1978, 164 pages
Olivier Barrot en parle mieux que moi !
Source photo - Necesito un rock and roll

mercredi 11 janvier 2012

Ernest Pépin : Le soleil pleurait

Je débute l’année avec un magnifique roman. Je n’avais pas eu le temps de le lire, vous connaissez le fameux problème de la pile de livres à lire qui loin de s’amincir, s’épaissit au fil des mois forçant à des arbitrages… Et, comme la lecture doit rester un plaisir… C’est en écoutant, en octobre dernier, Ernest Pépin à la Maison de l’Amérique latine que la lecture de ce roman est devenue une priorité. L’homme posé, véhiculant de la sagesse et de la qualité dans la défense de ce projet littéraire m’a convaincu que je ne perdrai pas de temps dans cette lecture.


En plus, il me paraissait intéressant de m'immerger dans ce regard d’un guadeloupéen sur la destinée d’Ayiti par l’entremise d’un kidnapping malheureux.

Régina est une jeune fille de 20 ans, mulâtresse, métisse. Une jeune lycéenne brillante pour laquelle les parents issus de milieux très modestes ont totalement investi tous leurs deniers pour la réussite. Elle est avant tout la fille de Marie-Soleil, une jeune rurale ayant fui un drame vécu à Paulette, sa terre natale pour rejoindre les faubourgs populeux et miséreux de Port-au-Prince.

Régina est kidnappée. Elle est mulâtresse. Elle a donc, dans l'esprit des malfrats, une ascendance qui pourra payer la rançon de plusieurs dizaines de milliers de dollars. 

Ernest Pépin se propose donc de brosser autour de la question du kidnapping un portrait de la société haïtienne actuelle avec cette question de la couleur de la peau, si fortement associée aux différentes classes sociales de ce pays. Et si de mon point de vue et mes susceptibilités, je me disais que cet exercice périlleux pour une personne extérieure à Haïti, force est de constater que ce roman est une réussite.

D’abord à cause de la qualité littéraire du projet, de la poésie qui imprègne chaque ligne, la langue d’Ernest Pépin où le parler des Caraïbes sans la lourdeur de revendications porte le propos des protagonistes que sont Marie-Soleil, Régina ou le raconteur. La polyphonie semble réinventée sous la plume. Tantôt la mère s’exprime, tantôt la fille s’exprime, souvent le raconteur fait ce lien. « Je », « tu », « il » selon l’inspiration de l’auteur, tout cela sans que naisse la moindre confusion dans l’esprit du lecteur. La densité du propos, la souffrance des personnages, la proximité avec cette mère à qui on a arraché le fruit de ses entrailles et qui symbolise ce que certains appelleront le drame haïtien et qui doit accepter la corruption de l’âme et du corps pour espérer quelque chose… Ce qui se joue là dépasse le cadre des personnages pour parler d’autres choses. Le soleil pleurait fait partie de ces romans qui au-delà de l’esthétique du projet vous font ressentir intimement la réalité d’une situation, d’un vécu, d’un pays.


C'est aussi l'exploration de toutes les causes de cette violence, de ce malentendu sur la question de l'origine, quelle soit celle de Régina, à travers la quête de ce père inconnu qu'entreprend le narrateur en allant à Paulette,  la passion, ou quelle soit celle d'Haïti, la liberté, la première nation noire. Pas seulement... Ce malentendu dermique et historique récurrent dans la littérature contemporaine comme Gary Victor ou Kettly Mars l'ont très bien fait ressortir dans leurs récentes productions. 

Cette mère va tout faire pour extraire sa fille du gang qui maintient captive Régina dans une cellule sordide. Tout. 

Il faut beaucoup d’amour pour écrire un tel bouquin qui sûrement un des plus beaux textes que j’ai lu sur Haïti. D’ailleurs, son raconteur s’y perd lui-même dans ses débordements. A-t-on des narrateurs intervenir même dans le sujet qu’il conte ?

Tout passe dans ce roman. Le final est bouleversant. Il pourrait paraître comme une sentence, une impasse. Mais, il a sa charge d’espérance. Chacun l’interprétera à sa manière. Mais, c’est un livre à découvrir et à faire découvrir écrit par un très grand auteur.

Ernest Pépin, Le soleil pleurait
Editions Vents d’ailleurs, 1ère parution en 2011, 140 pages

Voir également les chroniques du Potomitan, de Mimi, d'Yves Chemla sur Cultures Sud

mercredi 4 janvier 2012

Alain Mabanckou : Le sanglot de l'homme noir

Loin de l’Europe et de l’Afrique, le romancier et essayiste français d’origine congolaise porte un regard sur la condition de l’homme noir en France. Le titre ne manquera pas d’interpeller, d’énerver ou de conditionner le lecteur qui abordera ce texte. Mais il est important de rappeler qu’il fait écho à un essai de Pascal Bruckner, le Sanglot de l’homme blanc où cet auteur s’insurge sur plusieurs décennies d’auto flagellation et de culpabilité européenne sur la question du Tiers Monde. On sent dès le départ que si l’homme blanc pleure à chaudes larmes, l’homme noir n’est pas épargné, lui aussi à un gros chagrin. Il est dans l’ère du temps de pleurnicher sur nos angoisses respectives ou communes, c’est selon.

Copyright CB

On trouve également dans ce titre, le premier élément d’une intertextualité dont Alain Mabanckou va prendre du plaisir à se servir pour glisser des références littéraires, renvoyant le lecteur à des œuvres explicitant le cheminement de sa pensée. Dès l’introduction, la lettre adressée à son fils est une indication forte qui bien entendue fait penser à la lettre de James Baldwin à son neveu dans son célèbre essai La prochaine fois, le feu. Ici, les mises en garde concernent le danger du conformisme, des postures victimaires sur lesquelles se fonderait une communauté noire de France. La conclusion de cette note est intéressante et elle lance l'ouvrage :
« Je  t'ai adressé cette missive comme une sonnette d'alarme afin que tu ne tombes pas dans ce piège. Tu es né ici, ton destin est ici, et tu ne devras pas le perdre de vue. »
Page 20, édition Fayard

Les différents chapitres permettent à Alain Mabanckou de développer avec des tonalités différentes, son point de vue sur de multiples aspects de son parcours individuel l’ayant conduit de Brazzaville, capitale congolaise, à Nantes ancien grand port du fameux commerce triangulaire avant de devenir par un étrange concours de circonstances le centre administratif des archives des français nés à l’étranger. 




Tantôt, il met en scène un dialogue intracommunautaire avec la gouaille et l'ironie qui est sa marque de fabrique pour mieux faire entendre la voix de l’immigré noir diplômé contraint  aux tâches de vigiles ou d’agents de sécurité. Tantôt le propos de Mabanckou est beaucoup plus technique, quand il règle quelques points sur la posture de certains écrivains, intellectuels d’Afrique francophone, dont il dénonce les postures dogmatiques et militantes sans que celles-ci ne se traduisent par un jusqu’auboutisme de la démarche. En particulier quand il traite de la question de la littérature africaine en langue africaine, l'idée d'écrire sans la France, là où il n’y a pas de politique de promotion des langues nationales dans les structures de l’éducation nationale des pays francophones.

Alain Mabanckou est un excellent funambule qui distribue ses uppercuts avec efficacité et avec équité, comme lorsqu’il aborde la question de l’identité nationale française en l’illustrant à l'aide d'une rencontre faite quelque part aux USA, avec un franco-normand qui interpelle l’essayiste franco-quelque chose sur ses origines.  La réflexion de l’auteur sur le regard que ce français que le commun des mortels qualifierait de souche, qui ne peut terminer une phrase sans placer un « you know ? » et qui ne comprend les esquives du nègre forcément originaire d’ailleurs, parlant une langue française maîtrisée, lui dont les parents sont français nés dans une colonie d’outre-mer, dont Brazzaville fut un temps la capitale de la France libre…

Le romancier français parle du parcours singulier de celui qui fut un étudiant en droit à Nantes venu de l’Afrique équatoriale, puis consultant dans une grande boîte française tout en construisant en parallèle une œuvre littéraire à Paname avant d’enseigner les littératures francophones dans le Michigan puis en Californie à UCLA. 

Ce texte pertinent n’est cependant pas exempt de tout reproche. Heureusement d’ailleurs. On peut reprendre l’écrivain français sur certains points comme lorsqu’il dit à propos de la Traite négrière : 

« Pourtant, il serait inexact d’affirmer que le Blanc capturait tout seul le Noir pour le réduire en esclavage. La responsabilité des Noirs dans la Traite négrière reste un tabou parmi les Africains, qui refusent d’ordinaire de se regarder dans le miroir. Toute personne qui rappelle cette vérité est aussitôt taxée de félonie, accusée de jouer le jeu de l’Occident en apportant une pierre à l’édifice de la négation. » 
Page 117, édition Fayard 

Quand on pense que l’auteur insiste sur les spécificités des parcours des hommes noirs en France, dont les sanglots sont différents suivants qu’ils viennent des DOM-TOM, des anciennes colonies, d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale, on est en droit de se demander comment il oublie qu’au moment de la Traite négrière, le concept de Noirs n’existe  pas en Afrique, mais que ce continent est une constellation de nations qui se font la guerre et dont les prisonniers de guerre des royaumes côtiers servent souvent de ressources pour les négriers. Peut-on parler de trahison à ce moment, dans ce contexte très précis ? Le noir n’est-il pas une identité occidentale qui ne peut s’appliquer au contexte de la capture de l’esclave, quelque soit sa forme ?

Il y a d’autres petites questions qui méritent d’être scruté à la loupe, mais ici, Alain Mabanckou écrit un texte qui fera forcément réfléchir blancs, noirs, arabes, français, africains. Ma critique est déjà un peu longue. Je vous souhaite une bonne lecture en vous espérant nombreux à donner votre feeling sur ce texte sur ce blog.  

Edition Fayard, 1ère parution le 4 janvier 2012

Voir l'article de David Kpelly sur cet essai et rendez-vous ce samedi  au Musée Dapper avec l'essayiste congolais.

mardi 3 janvier 2012

Buanana 2012 !

2011 est passé, vive 2012


Permettez-moi de vous souhaiter une bonne et heureuse année 2012. Que malgré les remous des crises internationales, les soubresauts des grandes salles de marché, le diktat des agences de notation, l'agitation sociale que peuvent provoquer la perspective d'une dévaluation de la monnaie (comme c'est ce qu'on laisse entendre pour zone CFA en Afrique francophone) ou la prochaine retraite sportive de Roger Federer, permettez-moi de vous souhaiter la paix, la joie, la santé et l'amour pour cette nouvelle année.

BUANANA 2012 !!!

vendredi 30 décembre 2011

Sayouba Traoré : Belle en savane

Il s’agit d’une seconde découverte pour moi, en lisant le nouveau roman de l’auteur burkinabé paru chez Vents d’ailleurs, Belle en savane. Il y a deux ans déjà je chroniquais L’héritier. Texte fort qui reposait sur le même terreau que cette nouvelle parution. Un jeune couple africain vit dans une parcelle familiale dans ce qui pourrait être défini comme le clan du mari. Sita, la jeune femme est belle, mais elle n’est pas l’élue voulue par le clan familial. Elle a elle-même refusé Karfougo, un bon parti, travailleur et amoureux, accessoirement cousin.



Sita tient son foyer. Elle a deux filles. Elle tombe soudainement malade. Elle reçoit le soutien de la famille de son mari jusqu’à ce qu’on apprenne qu’elle a la maladie que l’on ne nomme pas.


Sayouba Traoré brosse toute une série de réactions qui suivent l’annonce d’un verdict : une femme atteinte du sida. Dans son style incantatoire, fait de phrases souvent courtes, qui dans ce livre plaira ou pas selon l’humeur du lecteur, l’écrivain sahélien aborde un sujet tabou en littérature africaine : le sida vu et subi par les femmes. Un narrateur observateur raconte la répudiation de Sita, sa mise au ban de la société et son combat pour faire face avec dignité à l'adversité, la rumeur et au mépris.


L’auteur souligne avec force la violence de ces sociétés patriarcales qui excluent sans ménagement femme et enfants, porteurs du VIH, qui jettent l’opprobre sur une famille, le tout sans questionner le mâle, qui souvent est le véritable vecteur de la maladie. La charge de Sayouba Traoré est lourde et significative, surtout quand on la met en parallèle avec son roman précédent où un jeune homme chômeur se prostituait pour nourrir son clan. D’ailleurs, je me pose un peu la question de savoir pourquoi Belle en savane n’est pas la suite de L’héritier, avec les mêmes personnages. L’issue du roman donne quelques indices et une volonté du romancier de mettre de l’eau dans son vin.


Le reproche qui peut être fait après lecture est à la fois la question du style de Sayouba Traoré qui avait fait la force de L’héritier et celle de la sensation d’inachevé que l’on perçoit sur plusieurs séquences de cette narration, sur la critique de certains archaïsmes des rapports sociaux. Et une densité qui manque un peu sur le personnage de Sita, en particulier dans son rapport à la maladie. La réintégration dans le milieu social semble trop simple. C’est un point de vue. On retrouve par contre le sens du proverbe d’un homme qui semble en savoir beaucoup que ce qu’il nous propose.


Bonne lecture,


Sayouba Traoré, Belle en savane
Editions Vents d’ailleurs, 1ère parution en 2011, 144 pages
Vous pouvez écouter Sayouba Traoré sur RFI

vendredi 23 décembre 2011

Djibril Tamsir Niane : Soundjata ou l'épopée mandingue

Je participe depuis quelques temps à de sympathiques joutes verbales autour de romans traitant du monde africain, intramuros mais aussi de la diaspora africaine. Ces rencontres ont lieu du côté du 18ème arrondissement de Paris, au restaurant franco-réunionnais Le Loyo, le dernier mardi du mois. Lors d’une de ces palabres joyeuses, il fût question du traitement des grandes épopées africaines et Aurore, une lectrice hors pair nous présenta le texte de Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue. Vous rajoutez à cela ma lecture récente d’Al Capone le Malien du togolais Sami Tchak et vous trouverez deux raisons qui m’ont poussé à lire en priorité ce texte important de la littérature africaine.

Djibril Tamsir Niane, intellectuel guinéen est parti à la source de la tradition orale auprès du griot Mamadou Kouyaté pour retranscrire et rendre universel l’épopée de Mari Djata, l’homme aux deux noms, fils du Lion et du Buffle. Le récit transmis par le griot raconte l’histoire de la naissance du futur roi du Manding, son enfance, son bannissement avec sa mère, ses frères et sœurs, ses pérégrinations dans les grandes cours royales de l’Afrique de l’Ouest du 13ème siècle et la reconquête de son royaume sous l’emprise du terrible Soumaoro, le roi sorcier de l’Empire Sosso.

C’est un texte intéressant, riche d’enseignement reprenant le discours du griot et plongeant le lecteur dans un univers fascinant dont on a finalement peu de traces. Le schéma est assez classique au niveau de la construction de Soungolo Djata dont les oracles ont annoncé le grand règne. Il forge sa personnalité à partir des adversités qui jonchent son parcours avec la ressource pour réagir et avoir le sens du dépassement de ceux pour qui la vie n’a pas été un long fleuve tranquille. En cela le parcours de Soundjata Keïta tel que raconté par la tradition orale ne présente pas une spécificité africaine.

Ce qui m’a interpelé, c’est la référence et la comparaison faite par la tradition orale avec Djoulou Kara Naïna, un autre très grand conquérant qui n’est autre qu’Alexandre le grand, roi de Macédoine. On sous-estime les échanges que l’Afrique noire a eus au Moyen-âge avec le monde moyen-oriental et occidental. Cela d’ailleurs allait à l’encontre des théories impérialistes et colonialistes de concevoir de telles interactions, durant cette période. Dans le cadre de la tradition orale que l’auteur guinéen retranscrit, l’expansion de Soundjata Keïta est à mettre en parallèle avec celle des plus grands conquérants de l’époque.

Un autre aspect non négligeable qui résulte des échanges entre l’auteur et le griot, est ce regard méprisant que les tenants de la tradition orale malinké porte sur l’écrit. Elle explique également une forme de rétention des données car le griot, verbe du puissant, du monarque, du notable ne peut pas tout livrer. Certaines informations relèvent de la confidentialité, des cercles d’initiés. Tournure dont s’affranchit l’écrit sous son format actuel.

Les griots connaissent l'histoire des rois et des royaumes, c'est pourquoi ils sont les meilleurs conseillers des rois. Tout grand roi veut avoir un chantre pour perpétuer sa mémoire, car c'est le griot qui sauve la mémoire des rois, les hommes  ont la mémoire courte.(...) nous autres griots  nous sommes dépositaires de la science du passé, mais qui connait l'histoire d'un pays  peut lire dans son avenir.
D'autres peuples se servent de l'écriture pour fixer le passé; mais cette invention a tué la mémoire chez eux; ils ne sentent plus le passé car l'écriture n'a pas la chaleur de la voix humaine.
Page 78, Editions Présence Africaine


Dans un souci de fidélité à l'égard du griot, j’imagine, Djibril Tamsir Niane ne développe pas certains points de la personnalité de Soundjata ou encore certaines situations. Cette approche pose un problème car elle contraint le lecteur a observé ce texte plus comme un conte, voir un mythe que comme des faits réels à cause de nombreux raccourcis dans la narration. C’est néanmoins un livre à lire et à faire découvrir aux enfants comme un conte.

Bonne lecture.

Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue 
Editions Présence africaine, première parution en 1960, 153 pages
Source photo - WebGuinée.net

mercredi 14 décembre 2011

Patrice Nganang : Contre Biya - Procès d'un tyran














En septembre dernier, je me suis rendu à la salle cossue des mariages de la mairie du deuxième arrondissement de Paris. C’était un lundi matin et le rendez-vous avait été donné pour 9h30. Il faut dire que cela tombait bien pour moi, j’étais en vacances, sinon il m’eût été impossible de répondre à pareille convocation.


Il faut dire que j’avais un empressement certain à rencontrer un auteur dont j’apprécie beaucoup le propos et la prose. Patrice Nganang, romancier et universitaire camerounais basé à New York où il enseigne la théorie littéraire. La conférence de presse abordait la constitution du fameux Tribunal Article 53, dont l’objet est de contourner l’impunité imposée par le président camerounais, Paul Biya, qui a rendu impossible toute tentative de poursuite à son égard, dans son pays s’il venait à quitter le pouvoir. Vous pourrez avoir plus d’éléments d’information sur cette initiative originale de constitution d’un tribunal de la société civile qui dépasse le cadre camerounais et qui tente de collecter des témoignages à charge contre l’homme qui vient d’être réélu à la tête du Cameroun.


Dans le dossier de presse transmis au public très restreint, il y a le livre qui va faire l’objet de ma chronique. Contre Biya – Procès d’un tyran.


Ce livre dont le titre ne présente aucune équivoque, est un recueil d’interventions publiques de l’auteur camerounais, de prises de position tranchées avec la hargne qui le caractérise, le style littéraire en moins. Il n’est pas question d’esthétique ici, mais le prolongement d’un discours qui apparait déjà dans son œuvre romanesque, avec les gants en moins.


Il procède une attaque irrévérencieuse contre la personne de Paul Biya, président du Cameroun depuis 29 ans au moment où ce dernier brigue un nouveau mandat en ayant modifié la constitution de son pays,  puis porte son analyse contre les intellectuels camerounais en vue, ceux qu’il estime et qui l’inspirent, ceux qui se sont compromis, ceux que le système a anéantis. Il porte également son regard sur la société civile camerounaise, sur la jeunesse de ce pays, victime du pouvoir du palais d’Etoudi. Puis il analyse deux arrestations arbitraires, emblématiques selon lui, du pouvoir despotique de Paul Biya, à savoir le cas de l'artiste musicien Joe la Conscience (dont le fils de onze ans fut abattu pendant que ce dernier était incarcéré à Yaoundé) ou encore, celui récent de l'écrivain Bertrand Téyou, coupable d’avoir écrit un pamphlet contre la première dame du Cameroun (selon l’auteur).


Ceux qui ont lu Temps de chien, reconnaitront là l’auteur proche des sous-quartiers et qui rêve d’un avenir meilleur pour ses compatriotes, sans Paul Biya. Si on peut saluer le courage et la fidélité de Patrice Nganang dans son combat et dans sa ligne de pensée, je dois reconnaitre que l’irrévérence voulue de son propos et la fixation exclusive sur la personne de président camerounais me laisse perplexe. D’abord, parce qu’on pourrait avoir la naïveté de croire que si Paul Biya disparaissait les problèmes de ce pays disparaitraient comme par un tour de magie. C’est à mon avis une des limites du propos qui s’il a la même tonalité d’un Mongo Béti sur la forme, il s’attaque moins à un système qu’à une personne. Contrairement au célèbre auteur de Main basse sur le Cameroun qui, si son propos était méprisant à l’égard d’Amadou Ahidjo, c’est avant tout parce que le despote était le représentant de la Françafrique. De ce point de vue, Patrice Nganang est beaucoup plus modéré que l’essayiste disparu.


Il me semble également que l’irrévérence est un legs dangereux même pour ceux qui auront la légitimité du pouvoir qu’ils obtiendront parce que la fonction et la personne qu’il l’incarne aura été démystifiée. C’est un point de vue. Ce que nous semons, nous le récolterons. L’irrévérence atténue la portée du discours au si juste soit-il.

La progression dans l’ouvrage m’a néanmoins permis de dépasser le malaise sur ce point pour aborder les prises de position passionnantes et passionnées de l’universitaire camerounais qui rend un hommage à ceux qui combattent le système de l’intérieur et le paie au prix fort. Pour moi, qui connait un peu mieux le Congo, lire que Biya est un tyran a quelque chose de surprenant, tant l’homme dégage une image différente des grands despotes que furent Mobutu, Eyadéma ou Kadhafi, mais en illustrant son discours par des exemples précis, on ressent la réalité du système actuel oppressant qui sévit  au Cameroun.

On regrettera le fait que souvent, le contexte de parution ces tribunes ne soit pas précisé, ni quels journaux les ont relayées (surtout si ce sont des journaux locaux). Une série de textes qui méritent une attention certaine.

Editions Assemblage - paru en 2011 - 168 pages.

Notez que Patrice Nganang a obtenu la mention spéciale du Jury dans le cadre du Prix des Cinq Continents pour son roman Mont-Plaisant.

Voir également les chroniques des journaux Le Jour, ICI CEMAC